Lecture / Ecriture
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La maison du docteur Blanche de Laure Murat

Laure Murat
  La maison du docteur Blanche
  Passage de l'Odéon
  Flaubert à la Motte-Picquet
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Laure Murat est une historienne et écrivaine française née à Paris en 1967.

La maison du docteur Blanche - Laure Murat

"Une bonne maison"
Note :

   "Histoire d'un asile et de ses pensionnaires de Nerval à Maupassant".
   
   En fait, le titre aurait pu être "Les maisons des docteurs Blanche", car si la maison asile de Passy tenue par Emile Blanche est assez connue de ceux qui s'intéressent à l'histoire littéraire - principalement parce qu'elle abrita les derniers jours de Maupassant - on sait moins que c'est le père d'Emile, prénommé Esprit, qui avait fondé l'institution à Montmartre, dans une maison connue, ça ne s'invente pas, sous le nom de "folie Sandrin".
   
   Au moment où le père Blanche ouvre son institution, en 1821, la psychiatrie vient de connaître un tournant :"La Révolution a libéré le fou de ses chaînes, mais la folie reste captive derrière les murs d'un nouvel univers, le monde asilaire, dont les lois empruntent davantage aux lois de la morale qu'aux progrès de la science : l'insensé n'est pas tant un patient à soigner qu'une victime des dérèglements de la société à ramener dans le droit chemin." C'est cette nouvelle voie, "morale et philanthropique", que vont suivre les Blanche père et fils, instaurant dans leurs murs des règles strictes de vie commune, des soins dont la pauvreté (régime, bains, saignées) ne donnera lieu qu'à un nombre dérisoire de guérisons, mais surtout des liens avec les malades fondés sur l'écoute, l'humanité, la compréhension et le désintéressement qui les rapprochent, pour certains commentateurs, du paternalisme. Ainsi Jules Janin pouvait écrire à propos d'Esprit Blanche : "Mais autant il était sans pitié pour les humiliations méritées, autant il était plein de grâce et de bienveillance paternelle pour l'artiste découragé, pour l'écrivain mal compris, pour le révolutionnaire convaincu, pour l'âme grande et souffrante, pour l'intelligence épuisée avant l'heure; alors il apaisait, il calmait, il consolait, il relevait, il encourageait son malade. Il le ramenait dans les sentiers connus; il le traitait comme un père traite son enfant."
   
   Laure Murat consacre des chapitres aux relations d'Emile Blanche avec ses patients illustres (Nerval, dont les derniers mots écrits furent justement "la nuit sera noire et blanche", Gounod, les Halévy, Théo Van Gogh, Maupassant) ou ceux qui auraient pu l'être (Baudelaire pour qui la clinique était trop chère) et élargit fréquemment son propos au-delà de l'anecdote pour, par exemple, dénoncer les internements abusifs dont les femmes étaient victimes.
   
    En puisant dans les archives des sociétés de médecine, en citant les registres de la clinique, en fouillant les correspondances et les mémoires des médecins et de leurs contemporains (en particulier les souvenirs du fils d'Emile, le peintre Jacques-Emile Blanche), Laure Murat met au jour une histoire du XIXe siècle et de ses maux pathogènes (guerres, absinthe, romantisme...) ainsi qu'une histoire de la psychiatrie de l'époque, montre comment le psychiatre prend place dans la société civile : "Désormais, sa silhouette est partout : sollicité par le juge [Emile Blanche fut expert auprès des tribunaux], consulté par le législateur [Emile Blanche participa à l'élaboration de la loi sur le divorce des aliénés], appelé par le préfet de police ou le procureur de la République, il remet ses rapports et délivre ses conclusions, donne son avis et ses conseils. Dans ces laboratoires d'idées que sont les sociétés savantes, il élabore l'avenir, invente les interdits et les libertés de demain. Le psychiatre, personnage de référence, a gagné le statut de mage : il peut sauver la tête d'un condamné à mort, réduire une voleuse au silence de l'asile, définir les perversités comme les vertus à observer et peser sur les lois. L'aliéniste d'autrefois n'est plus. Place au psychiatre, homme de science et d'influence qui est peu à peu devenu un homme clé, à l'intersection de toutes les préoccupations du siècle, et dont aucune instance ne peut désormais plus se passer."
   
   Curiosité. Parmi les causes d'aliénation classées par Etienne d'Esquirol, un pionnier de la psychiatrie (1772-1840), on remarque "suivant leur importance numérique : hérédité, chagrins domestiques, abus de boissons alcooliques, libertinage, onanisme, amour contrarié, revers de fortune, dévotion exaltée, usage du mercure, évacuations habituelles supprimées, jalousie, suites de couches, excès d'études et de veilles, frayeurs, lecture de romans, etc."

critique par P.Didion




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