Lecture / Ecriture
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Dans la nuit mozambique de Laurent Gaudé

Laurent Gaudé
  Le soleil des Scorta
  La mort du roi Tsongor
  Dans la nuit mozambique
  Eldorado
  La porte des enfers
  Cris
  Ouragan
  Caillasses
  Pour seul cortège
  Les oliviers du Négus

Laurent Gaudé est né en 1972.

Après des études de Lettres, il décide de se consacrer entièrement à l'écriture et se fait d'abord connaître comme dramaturge.

Il publie son premier roman "Cris" en 2001, qui sera suivi notamment par "La mort du roi Tsongor" (Prix Goncourt des lycéens 2002) et "Le soleil des Scorta" (Prix Goncourt 2004).


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Dans la nuit mozambique - Laurent Gaudé

Le coeur des hommes
Note :

   Le titre du recueil de nouvelles de Laurent Gaudé est déjà en lui-même tout un voyage intérieur: «Dans la nuit Mozambique» entraîne immédiatement l'imagination vers le creuset de l'Humanité qu'est l'Afrique! Les sources de nos origines, le fondement de l'être, les contes et les histoires immémoriaux assaillent la mémoire originelle.
   Quatre nouvelles, quatre aventures humaines extraordinaires: «Le sang négrier», «Gramercy Park Hotel», «Le colonel Barbaque» et «Dans la nuit Mozambique».
   
   
   «Le sang négrier» ou les conséquences de la mort, au large de Gorée au Sénégal, du capitaine Bressac, maître d'un bateau négrier.
   Son jeune second choisit de rapatrier le corps du défunt à St-Malo au lieu de l'immerger, comme le veut la coutume maritime, dans l'océan avec les honneurs, et mettre le cap sur la destination finale de la cargaison du navire. Cargaison hautement fragile et précieuse: des esclaves noirs destinés aux exploitations agricoles du Nouveau Monde! Dès l'arrivée dans la cité malouine, les ennuis commencent: cinq esclaves demeurent introuvables. Une chasse à l'homme, mobilisant toute la population, est ouverte... un seul fugitif restera en liberté et défiera les hommes blancs. Magie noire, malheurs et vengeance feront sombrer le Second dans la folie alcoolisée et la déchéance.
   La culpabilité est un poison qui ronge et ronge, encore et encore, et dont le point final est un couperet qui claque sèchement sur les âmes conscientes de s'être entachées.
   
   «Gramercy Park Hotel» ou les souvenirs d'un vieil homme qui font ressurgir du passé les amours d'antan. Moshe vient d'être agressé par de jeunes voyous. A sa sortie d'hôpital, il retourne au Gramercy Park Hotel où il vécut, avec Ella une vie d'artiste et de bohême. Hélas, la bohême est loin d'être l'image romantique tant décrite et chantée. La folie peut faire sombrer les passions les plus folles dans les douleurs les plus épouvantables.
   Gaudé entraîne son lecteur dans un New York des années 1970 et suivantes, un New York toujours en mutation, toujours en éveil, toujours plus moderne et toujours séduisant. Les hommes vieillissent et meurent, New York demeure, éternellement jeune et lumineux.
   Un récit bouleversant où l'émotion prend à la gorge très vite et où les dernières phrases font jaillir un torrent de larmes: les regrets sont toujours les pires souvenirs dans la vie d'un être humain.
   
   «Le colonel Barbaque» ou la fuite désespérée en Afrique noire d'un poilu rescapé des tranchées et devenu inadapté à la vie civile. La guerre n'a appris à Quentin Ripoll que le meurtre à la pointe de la baïonnette. L'armée n'a pas su aider cet ancien combattant à redevenir celui qu'il était avant la boucherie de 14-18. Mais pouvait-on redevenir, après une telle expérience cruelle et sanglante, soi-même, celui d'avant?
   Quentin est écoeuré par l'absence d'humanité envers les soldats des colonies: M'Bossolo, qui lui a sauvé la vie lors d'une charge, n'a pas eu droit d'avoir son corps rapatrié sur son sol natal. Quentin décide de partir pour ne plus revenir vers cette Afrique si belle et attirante. Là, de trafics en trafics, il deviendra un Dieu de la guerre, le colonel Barbaque, se battant aux côtés des premiers rebelles à la colonisation.
   Mais la folie des tranchées le rattrapera et fera basculer son destin dans un autre enfer: celui de la lucidité désespérée.
   
   «Dans la nuit Mozambique» met en scène quatre amis dont les retrouvailles autour d'une table de restaurant lisboète rythment la vie, leur vie. Trois anciens élèves de l'école de la Marine et le patron du restaurant, se racontent au fil de leurs voyages maritimes. C'est à qui racontera l'histoire la plus merveilleuse. Un soir le commandant Manuel Passeo commence à raconter à ses comparses, Fernando, le restaurateur, le contre-amiral Da Costa et l'amiral Aniceto de Medeiros, ce qui lui est arrivé au Mozambique, une histoire d'une fille de Tigirka. Parvenu au point culminant de l'histoire, Passeo s'interrompt et donne rendez-vous pour la suite à son prochain passage à Lisbonne.
   «Le Mozambique me manque» dit un soir l'amiral de Medeiros à Fernando: le cercle d'amis ne compte plus que deux membres, eux. Da Costa a tiré sa révérence, quant à Pessoa, il semble avoir disparu. Que reste-t-il de ces soirées d'amitié? Des souvenirs, des bribes de phrases, des sons, des rires, des verres, toutes ces petites traces de vie si précieuses, immatérielles mais parfois présentes sur des supports les plus inattendus.
   
   C'est un peu l'histoire du monde des hommes que Gaudé relate avec brio dans ses quatre récits. La violence des actes, des sentiments et des émotions est présente au même titre qu'est présent le bonheur de l'existence, de vivre des instants uniques et fugaces, ceux qui construisent et font un être. Les illusions sont souvent balayées par la vie qui malmène les hommes, le désespoir est toujours latent, mais le fait d'accepter l'approche de sa fin ainsi qu'assumer ses erreurs ouvre aux personnages une porte sur une paix avec eux-mêmes.
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critique par Chatperlipopette




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Petite musique africaine
Note :

   Devant participer à une rencontre-dédicace-lecture de Laurent Gaudé par un froid samedi soir d'hiver, j'ai ouvert par le jeu du hasard des étagères de bibliothèque publique son recueil de nouvelles, "Dans la nuit Mozambique". Autant le dire, je bénis et le libraire et le hasard qui m'ont fait rouvrir les oeuvres d'un romancier que j'avais abandonné après son "Eldorado", ce qui m'aurait fait passer à côté d'une petite pépite.
   
   Quatre nouvelles donc:
   
   - "Sang négrier", ou le destin étrange d'un négrier qui erre dans les rues de Saint-Malo, rendu fou par la malédiction lancé il y a bien longtemps par un esclave échappé de son navire.
   
   - "Gramercy Park Hotel", ou les souvenirs d'un vieil homme qui revivent dans le hall d'un hôtel new-yorkais, souvenirs d'un amour mort, de la bohème et d'une vie si intense qu'il a fallu en effacer la trace pour pouvoir continuer à vivre.
   
   - "Le colonel Barbaque", ou la trajectoire sanglante d'un poilu parti à la dérive sur le continent africain faute de parvenir à revenir à la vie.
   
   - "Dans la nuit Mozambique", ou l'amitié qui lie quatre hommes à travers les histoires partagées.
   
   Quand Laurent Gaudé ne parle pas de l'Italie, il parle de l'Afrique. Un continent dont il parvient à faire vivre les odeurs, les couleurs, la vitalité insolente qui l'habite, la violence. L'Afrique comme un retour aux sources de la vie et à son pendant, la mort. La mort accueillie et ardemment attendue, la mort crainte et rejetée, la mort subie d'un être cher, la mort inexplicable et subite qui parfois frappe. La mort qui n'est que la traduction ultime de la violence intrinsèque de l'être humain. Le mystère auquel chacun est confronté un jour et auquel chacun répond à sa manière, par la froide raison, par la magie, par la révolte ou l'acceptation.
   
   Finalement, la question qui se pose est celle de savoir ce qu'il reste après que la mort soit passée. Une question à laquelle la dernière des nouvelles répond de belle manière: "Le souvenir de toutes ces conversations était là, sur ces papiers salis. Une forme de sérénité l'envahit. Oui. C'était bien. Ils avaient été cela. Quatre hommes qui parlaient, quatre hommes qui se retrouvaient parfois, avec amitié, pour se raconter des histoires. Quatre hommes qui laissaient sur les nappes de petites traces de vie. Et rien de plus."
   Rien de plus que le souvenir, qui fait de nous ce que nous sommes. Bourreaux ou survivants, dépositaire de la violence de toute manière. Rendus fous, ou plus lucides par la mémoire de ce qui fut.
   
   Car c'est de violence dont il est aussi question: on croise au détour des pages une chasse à l'homme dans laquelle tous les plus bas instincts se donnent libre cours, les tranchées de la Première guerre mondiale, une lutte sans espoir contre le colonialisme, un couple déchiré par l'amour et la folie, un meurtre... La violence jusque dans l'amour et l'amitié.
   
    Des thèmes universels donc, servis par une plume dont le moindre des talents n'est pas de faire vivre personnages et décors avec une rare intensité. "Dans la nuit Mozambique" fut pour moi une lecture intense dont la petite musique me trottera encore longtemps en tête.
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critique par Chiffonnette




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Entre Afrique et Europe
Note :

   Ce recueil de nouvelles, composé de quatre récits très différents les uns des autres et rédigés à plusieurs années d'intervalles, affiche néanmoins une relative unité, ne serait-ce que par le dépaysement géographique qu'ils offrent : en effet, d'une nouvelle à l'autre, le lecteur voyage de New York au Portugal, de Saint-Malo au Mozambique, croisant au fil des pages un poète, un soldat, un négociant, des clandestins et des esclaves qui, tous, nous montrent la face la plus sombre de l'humanité.
   La première nouvelle, "Sang négrier", commence par l'évasion de cinq esclaves noirs, achetés en Afrique et destinés à être vendus aux Etats-Unis par un trafiquant français, contraint de faire une escale à Saint-Malo avant de gagner l'Amérique; les esclaves fuyards se dispersent à travers toute la ville, affolant la population, et l'armateur du navire décide, accompagné de quelques matelots et d'habitants, de se lancer dans une véritable chasse à l'homme. Mais le héros de cette nouvelle est loin d'imaginer qu'il paiera toute sa vie chaque goutte du sang d'esclave versé durant cette funeste nuit...
   Le deuxième récit, "Gramercy Park Hôtel", nous emmène à New York, où un vieux juif agressé dans la rue par une bande de voyous se remémore, peu avant de mourir, son amour démesuré pour Ella, il y a des années de cela, livrant une jolie méditation sur le temps qui passe, la nécessité de jouir de l'instant présent ou le souvenir.
   Quant aux deux dernières nouvelles, elles prennent en grande partie place sur le continent africain, avec un Colonel Barbaque allongé dans une pirogue glissant au fil de l'eau, prétexte à une évocation de ses combats passés, et quatre amis portugais qui se racontent diverses histoires, et plus particulièrement un récit de trafic d'esclaves qui tourne au drame.
   Autant de destins croisés qui nous invitent à une réflexion sur la complexité de l'âme humaine, entre noirceur et générosité, entre passion et violence sanguinaire, entre tolérance et cruauté.
   
   Laurent Gaudé, récompensé en 2004 par le Prix Goncourt pour "Le Soleil des Scorta", nous entraîne avec ce court recueil de nouvelles dans un voyage effréné à travers les siècles et les continents, s'attachant à des thèmes récurrents dans son œuvre, tels la Première Guerre Mondiale, la peinture d'une Afrique rongée par la violence et l'appât du gain, la malédiction, la conscience du temps qui passe ou encore la part sombre des hommes.
   
   Comme à son habitude, Laurent Gaudé nous plonge avec brio dans ses histoires, grâce à son talent de conteur et à son style à la fois simple et poétique, sobre et non dénué de souffle épique par moments, et même si ce recueil s'avère inégal (notamment parce que la deuxième nouvelle, celle qui se passe à New York, manque d'originalité et de profondeur, et ne présente aucun lien avec les autres récits), on se laisse emporter avec plaisir par le rythme de la narration. Bien loin de nouvellistes comme Maupassant, Tchekhov ou Zweig, Gaudé ne cherche pas à brosser le tableau d'une société, à nous surprendre ou à nous faire sourire par une chute soigneusement préparée; tout son talent consiste à bâtir en quelques pages un univers à mi-chemin entre le mythe et la réalité, entre l'inconnu et le familier, entre l'Afrique et l'Europe, puisque trois de ces nouvelles sont précisément construites autour de la rencontre de ces deux continents. Avec ses personnages dévorés par les regrets ou les remords, Gaudé parvient à leur donner une étonnante proximité avec le lecteur, malgré leur éloignement géographique ou temporel, si bien que l'on ne peut s'empêcher, à la lecture de ce recueil, d'être finalement renvoyé à soi-même, à ses propres déceptions et à sa propre nostalgie. Et même si l'ultime nouvelle, celle qui donne son nom à l'ouvrage, se révèle terriblement frustrante, pour une raison que je vous laisse découvrir, et constitue un pied-de-nez facétieux au lecteur et au genre littéraire de la nouvelle telle qu'on la conçoit habituellement, elle a néanmoins le mérite d'ouvrir un champ presque illimité à l'imaginaire de chacun, ce qui n'est somme toute plus si courant, de nos jours.

critique par Elizabeth Bennet




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