Lecture / Ecriture
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Le journal de Yaël Koppman de Marianne Rubinstein

Marianne Rubinstein
  Le journal de Yaël Koppman
  Nous sommes deux

Marianne Rubinstein est une écrivain française, née en 1966 à Paris.

Le journal de Yaël Koppman - Marianne Rubinstein

Woolf, Keynes et Yaël
Note :

   Lorsque tout à l’heure j’ai fini «le Journal de Yaël Koppman» allongée sur une serviette de plage au Champs de Mars, je savais déjà ce que j’allais raconter ici, comment et pourquoi. Deux petites heures ont suffi à me distraire et je crains un accouchement un peu laborieux. Les choses étant ce qu’elles sont, je ferai de mon mieux pour agiter mes neurones et faire un compte-rendu fidèle de mes premières observations. Du moins autant que possible.
   
   Tout d’abord, le contexte. Vendredi soir, en sortant du bureau, je profite du temps qu’il me reste avant le dîner prévu avec une amie à Montparnasse pour me rendre à la FNAC St Lazare. J’ai deux excuses à cela : d’abord ce temple de perdition se trouve sur mon chemin. Ensuite, je voulais acheter le cadeau d’anniversaire d’une vieille amie. Bien évidemment, j’ai un peu trop erré le temps de trouver chaussure à son pied. Chargée de trois livres de poche dont les couvertures m’avaient honteusement alléchée, je suis tombée sur les éditions Sabine Wespieser, sur lesquelles je louche systématiquement tant j’adore le format. Bien que n’ayant chez moi qu’un seul de ses livres, j’apprécie la ligne éditoriale de cette maison et me promets depuis longtemps de découvrir ses textes étrangers. Et là je suis tombée sur le livre de Marianne Rubinstein (pour le coup absolument français), remarquant l’expression «conseillé par les libraires PAGE» sur un fond rose tape à l’œil (type Glamour). J’ouvre l’ouvrage en question, feuillette, vois qu’il est question de chic lit (que je ne connais pas mais dont j’entends beaucoup parler) et du cercle Bloomsbury. Devant Virginia Woolf, Keynes et le texte léger que je tenais entre mes mains, j’ai abandonné sur le champ les trois autres ouvrages et suis repartie, me promettant une lecture de détente ce week-end.
   
   Hier soir, après avoir lu une petite vingtaine de pages, j’ai décidé de mettre de côté mon Huysmans et de profiter du week-end pour bouquiner tranquillement, sans trop réfléchir. Le livre de Marianne Rubinstein était exactement ce qu’il me fallait.
   
   Autant dire que si j’ai peu lu ces derniers temps, j’ai dévoré de minuit trente à deux heures du matin, avant de passer tout mon après-midi sur «le Journal de Yaël Koppman», fini sur le coup des 18h. Il faut admettre que l’écriture n’est pas particulièrement recherchée. Et sans le cercle woolfien, le journal aurait en lui-même assez peu d’intérêt : un peu chic lit, très français, le tout raconte la vie assez monotone de Yaël et de son entourage. Entre la coloc avec le meilleur ami homo (cliché que je reprendrais sans doute si j’écrivais, je l’admets), la cousine qui fait figure de super copine plus mignonne avec une vie amoureuse plus intéressante, le job a priori peu glamour (maître de conf), on a l’impression de réchauffer du déjà vu et resservi. Ce n’est sans doute pas un grand roman. Mais (contre toute attente ?) j’ai adoré passer ma journée en compagnie de Yaël.
   
   D’abord, Yaël n’est pas maître de conf de n’importe quoi. C’est une économiste. D’où son analyse particulière des relations sociales : la question de la répartition des tâches domestiques trouve sa réponse chez Ricardo et son principe d’avantage comparatif ; celle du rangement de la vaisselle devient un dilemme du prisonnier. Sans parler des bulles spéculatives et du problème de l’information, l’une des conditions (jamais réalisées) du marché parfait. J’ai adoré ces analogies amusantes qui m’ont rappelé de vieux amis – même si, avant de m’intéresser à l’économie, j’avais eu des sueurs froides à l’idée de devoir passer par cette matière a priori austère, avant de trembler pour de bon devant de vicieux QCM à système de points négatifs.
   
   Deuxième bon point pour notre maître de conférence : Yaël choisit de s’intéresser à Anjelica Garnett, fille de Vanessa Bell, nièce de Virginia Woolf et filleule de Keynes (rien que ça). Bref, elle aborde un cercle fascinant en s’attaquant à l’un de ses personnages secondaires. Au final, j’ai beaucoup appris sur les triangles amoureux qui se formaient puis se défaisaient parmi tous ces artistes. Le texte donne un bref aperçu de leur mode de vie et offre un éclairage intéressant sur Vanessa Bell et les hommes qui l’ont entourée, plaçant Virginia Woolf en observatrice à part. Ceux qui connaissent bien Bloomsbury n’auraient peut-être pas apprécié ces références autant que moi. Mais ce n’était pas mon cas, et «le Journal de Yaël Koppman» a été une très agréable entrée en matière.
   
   Ce «roman» sent le vrai journal à plein nez. Dans quelle mesure Marianne Rubinstein a inventé et romancé le tout ? Difficile à dire. Quoi qu’il en soit, j’ai trouvé la chute du journal très espiègle : dans l’épilogue, sa fameuse cousine Clara tombe sur son journal 2002-2003, adore, lui conseille de le publier, disant qu’elle devrait tout de même changer les noms de tout le monde. Sa cousine pourrait par exemple s’appeler Clara. Et puis, il faudrait ajouter un épilogue pour que le lecteur sache ce qui est arrivé à tout le monde ensuite. Ce qui m’a fait tourner la dernière page avec un petit sourire amusé. Merci Yaël, merci Clara pour ce dimanche passé en votre compagnie.
    ↓

critique par Lou




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Une bien jolie surprise de lecture
Note :

    L'auteur est une romancière et essayiste, économiste, maître de conférences à Paris. Elle a écrit "Tout le monde n'a pas la chance d'être orphelin", essai sur les orphelins juifs de la Schoah, et "Les arbres ne montent pas jusqu'au ciel", roman où l'on retrouve son personnage Yaël Koppman! (merci wikipedia)
   
   Première phrase :
    "Clara dit qu'elle se chargerait d'acheter les fleurs."
   
J'étais ferrée. Et ce n'était que le début de la balade dans l'univers étonnant de Bloomsbury.
   
    Mais ce titre très Bridget Jonesien cache sans surprise le journal d'une trentenaire parisienne entourée de son colocataire Eric (rien entre eux, il n'est pas hétéro), sa cousine Clara, juive aux yeux des non juifs, mais pas du tout aux yeux des juifs car sa mère ne l'est pas, donc elle songe à se convertir; à part ça Clara fréquente un homme marié (qui ne veut pas quitter sa femme, air connu) et sent son horloge biologique tourner tourner. Et Yaël? Pas vraiment trop de kilos à perdre, mais une vie sentimentalo-sexuelle vide ou compliquée, une vie professionnelle remplie (elle est économiste et maître de conférences, oui, comme) et surtout surtout... une mère! avec laquelle les rapports sont... compliqués, et ayant toujours refusé de révéler qui était le père de Yaël.
   
    Pas de quoi s'emballer, me direz-vous? Ah mais c'est que Yaël est fascinée par l'économiste John Maynard Keynes et ses idées. Il fréquenta le groupe de Bloomsbury, Vanessa Bell (sœur de Virginia Woolf) épouse de Clive Bell, et mère d'Angelica Garnett, dont il fut le parrain. Entre l'histoire d'Angelica et celle de Yaël se révèle un "effrayant et salutaire effet de miroir" : parallèle entre Bloomsbury et les soixante-huitards comme Elsa, mère de Yaël; relation mère-fille compliquée, Vanessa-Angelica ou Elsa-Yaël; père 'inconnu'. Vous avez deviné que Yaël est aussi en analyse.
   
    Yaël décide d'écrire un livre sur Angelica, écrivain et peintre, elle la rencontre même (oui, elle est morte en 2012!). Juste pour montrer l'ambiance, sachez que son vrai père, Duncan Grant, fut l'amant de son oncle (frère de Virgnia et Vanessa Woolf), de son futur mari David Garnett, d'un futur amant, de John Maynard Keynes aussi... La barque est pas mal chargée... Yaël analyse finement le roman de David Garnett, "La femme changée en renard".
   
   Marianne Rubinstein aborde tous ces sujets en 200 pages environ, oui! Ecriture fluide, humour, un poil d'émotion, des remarques pleines de justesse, des personnages bien captés. Et puis Sabine Wespieser. Bref, une bien jolie surprise que cette lecture!
   
    Sachez aussi que Yaël utilise des notions d'économie dans la vie pratique : la théorie de l'avantage comparatif sert à partager les ménages et les courses avec le colocataire, le problème du lave-vaisselle à vider se règle grâce au dilemme du prisonnier et le marché de la séduction est considéré comme un marché en information imparfaite...

critique par Keisha




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