Lecture / Ecriture
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Lettre au père de Franz Kafka

Franz Kafka
  Lettre au père
  La métamorphose
  Le procès
  La Muraille de Chine
  La colonie pénitentiaire
  Le verdict
  Lettres à Milena
  Le Verdict
  Description d’un combat

Franz Kafka est un écrivain pragois de langue allemande et de religion juive, né en 1883 et mort de tuberculose en 1924.


On peut consulter ici la fiche de "Introduction à la lecture de Kafka" de Marthe Robert

Lettre au père - Franz Kafka

Oedipe, pas mort
Note :

   La « Lettre au père » a été rédigée par Kafka alors qu'il avait 36 ans (il devait mourir 4 ans plus tard). On a coutume de dire que ce n'est pas un règlement de compte, mais un simple constat. Je pense que cette interprétation favorable doit beaucoup à l'estime que l'on a pour Franz, mais qu'elle ne reflète pas vraiment la réalité du texte que j'ai sous les yeux.
   
   Dans ce court opuscule, Kafka rédige une longue lettre à son père, dans laquelle il tente d'expliquer ce qui, selon lui, a perturbé son développement. Ses relations avec son père ont, semble-t-il, toujours été difficiles, parfois franchement orageuses et il garde de son enfance des souvenirs cuisants et douloureux qu'il tente d'exorciser ici.
   
   J'ai trouvé l'entreprise malencontreuse. Kafka ne sort pas grandi de ce règlement de comptes. Il est indéniable qu'il a souffert de la façon dont son père l'a élevé, mais je ne trouve pourtant pas qu'il soit très équitable dans ses reproches et, de toute manière, comment l'être? Non. Ces choses là ne peuvent se régler de cette façon et on ne sort jamais ni apaisé, ni enrichi, de ces tentatives d'explications, ces mises en liste des reproches, fondés ou non. Il n'y a rien à gagner à ce jeu là. Kafka, à 36 ans, ne le savait pas encore, il l'aurait su plus tard.
   
   On se sent parfois gêné des reproches voisins du sordide, que Kafka adresse à son père (en particulier ceux portant sur la façon dont ce dernier se tient à table). Ce sont histoires de gens qui ne se supportent plus. Je me suis plusieurs fois sentie «voyeuse». Cela ne me regardait pas. Je lui en voulais un peu de me raconter cela. Je me disais «Comment son père raconterait-il la même scène?»
   
   Ce qui est assuré, c'est que Frantz a développé une jalousie œdipienne face à cet homme trop dominant qui va de succès en succès. Le père était un homme d'action, qui avait bâti pour sa famille une aisance certaine en partant du plus bas, qui avait veillé à ce que Frantz ne manque jamais de rien, qui avait financé les études qu'il lui avait laissé choisir et lui a toujours assuré le gite et le couvert. Alors il est vrai que les deux hommes avaient peu de choses en commun, l’extraverti meneur d'hommes et l'introverti velléitaire. Il est vrai aussi que le père ne s'intéressa jamais vraiment à la production littéraire du fils (mais qui s'y intéressait alors?) et ce dernier ne se préoccupait guère plus de ce qui avait de l’importance aux yeux paternels.
   
   Et il faut aussi bien se souvenir que le rôle du père dans une famille de la fin du 19ème, n'est guère jaugeable selon les critères d'aujourd'hui. Et je me demande si, à l'époque, ce que Frantz nous dit de son père, était si extraordinaire que cela?
   
   Quant à l'aspect littéraire de l'oeuvre, heureusement qu'on y retrouve un peu de l'âme de Kafka, mais perturbée tout de même par l'émotion et la partialité. Je n'ai pas vraiment réussi à succomber au charme habituel.
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critique par Sibylline




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L'auteur opprimé
Note :

   Franz Kafka a vécu une enfance difficile. A cause de son père, homme autoritaire qui n'avait aucune confiance en Franz et qui ne fonctionnait que par rétorsion et punition. Dessinant un bilan de sa vie et de sa construction en temps qu'adulte, Franz décide d'écrire une lettre à son père. C'est cette lettre que le lecteur contemporain peut lire, lettre qui n'a jamais été envoyée à son destinataire initial.
   
   Franz Kafka fait ici le bilan de ses relations avec son père, de son enfance au sein de la cellule familiale à l'age adulte, où son père n'hésite pas à donner avis tranchés sur les mariages successifs de son fils. L'auteur ne ménage à aucun moment son père : il est présenté comme égoïste, autoritaire, demandant de la discipline alors qu'il est lui-même incapable de suivre les règles qu'il fixe aux autres. Cette image initiale est celle qui irrigue l’ensemble de cette lettre.
   
   Ne laissant jamais son fils en paix, il remet en cause son choix du retour vers la religion juive, et plus globalement ses choix de vie. Ecrit avec un style très direct, franc, Kafka décrit son père comme un homme toxique, qui a nui à son développement mais qui a aussi eu une influence néfaste sur les milieux dans lesquels il intervenait. Si ce n'est pas l'ouvrage idéal pour aborder la bibliographie de Kafka, la "Lettre au père" est un ouvrage intéressant pour apporter un éclairage sur l’œuvre tourmentée de l'auteur tchèque.
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critique par Yohan




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Etape d' auto-analyse
Note :

   En novembre 1919, alors qu’il avait trente-six ans, Kafka entreprit d’écrire une très longue lettre à son père, au lendemain de la rupture de son projet de mariage avec Julie Wohryzek, qu’il avait connue au début de la même année.
   
   Dans ce texte, il s’explique sur la peur que son père lui a inspirée depuis sa plus tendre enfance. Ce père, entreprenant et dominateur, apparût au jeune Franz comme une force de la nature, alors que lui-même était un enfant fragile, silencieux et craintif. Il avoua dans cette lettre avoir admiré la capacité de son père à dominer les situations les plus diverses, à s’imposer tant dans son commerce que dans sa vie familiale. Seulement, l’éducation que son père lui administra écrasa la personnalité de Franz, renforça son incertitude, son inaptitude à s’exprimer, à affronter une situation nouvelle, à nouer des relations.
   
   Le jeune Kafka eut toujours tendance à se retourner vers sa mère, beaucoup plus douce et compréhensive, mais elle aussi occupée dans le commerce familial et, de ce fait, insuffisamment disponible. Il lui resta donc la proximité des bonnes qui s’occupaient de lui dans sa petite enfance.
   
   La lettre relate quelques souvenirs cuisants, comme sa mise en pénitence, en plein hiver, sur la pawlatsche, longue galerie externe construite sur toute la longueur des façades intérieures des vieux immeubles pragois, à la suite d’un caprice. Il évoque sa fuite précoce de tout ce qui lui rappelait son père, à commencer par le magasin familial situé au cœur de Prague. La lettre aborde la question du choix de ses études et de sa profession, largement motivé par le désir d’échapper à l’emprise paternelle, ainsi que le "fantôme de judaïsme" transmis par son père.
   
   Cependant, le point central de cette vaste explication concerne les tentatives de mariage du jeune Kafka, à commencer par la récente rupture avec Julie Wohryzek, provoquée par l’hostilité du père à ce projet. Kafka rappelle à mots voilés les conseils formulés par son père à son adolescence pour débuter sa vie sexuelle, qui consistaient, selon les habitudes de l’époque, à fréquenter les maisons closes. Il rappelle le long épisode de sa relation avec Felice Bauer, de ses fiançailles deux fois prononcées à Berlin devant la famille de cette jeune fille et deux fois rompues à son initiative.
   
   Dans ces passages, il rappelle clairement que ses propres hésitations à s’engager dans le mariage, malgré son désir profond de fonder une famille, tenaient à la difficulté qu’il entrevoyait à concilier un foyer avec sa production littéraire.
   
   Cette lettre, qui apparaît en définitive comme un vaste règlement de compte éclaire le lecteur sur les sources d’inspiration intimes de l’auteur. Elle démontre que la rupture principale dans sa personnalité provenait de cette relation impossible avec son père. Il apparaît clairement qu’une longue explication de ce type, même si elle aborde les questions du point de vue de chacun des protagonistes, ne serait pas de nature à améliorer les relations familiales. Kafka en était bien conscient lorsqu’il soumit la lettre à sa mère : celle-ci lui objecta immédiatement que le père ne supporterait pas une telle remise en question de sa personne. Il suivit cette objection.
   
   Il serait erroné cependant de voir dans cette lettre une dernière tentative avortée de Kafka. Bien au contraire, pour dérisoire qu’elle puisse paraître dans ses motivations et son absence d’effet direct, elle peut être lue comme un élément clef de la longue auto-analyse que Kafka effectua tout au long de sa vie d’adulte, au travers de son journal où, en fidèle lecteur de Freud, il consignait ses rêves, ainsi que dans sa correspondance, tant avec ses maîtresses Felice et Milena, qu’avec ses amis ou sa sœur Ottla.
   
   Il est même probable que la rédaction de cette lettre fut le point final de sa démarche de rupture en vue de nouer une aventure amoureuse, qui se concrétisa par son départ à Berlin en 1923, où il vécut pour la première fois une relation "conjugale" suivie avec sa dernière compagne, Dora Diamant. C’est seulement après la rédaction de la "Lettre au père" qu’il trouva la force de quitter Prague et ses parents, de partir à l’aventure dans des conditions difficiles et d’y trouver un fragile bonheur, malheureusement interrompu par l’intensification de sa maladie et son décès précoce à Kierling en Autriche.
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critique par Jean Prévost




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Pour comprendre Franz
Note :

    Cette lettre de Kafka à son père n’a jamais été envoyée, et on comprend pourquoi après avoir lu le portrait qui est ici dressé de cet homme tyrannique et brutal, cherchant à étouffer et à écraser ses enfants par tous les moyens, et maniant l’ironie sournoise et les procès d’intention pervers.
   
    Mais Kafka, en dressant ce portrait peu flatteur et réaliste de son père, décrit en même temps l’influence que ce dernier a eue sur lui, et se décrit donc lui-même comme un négatif de son père, d’autant plus timoré, délicat et introverti que son père se montrait sûr de lui, puissant et expansif.
   
    Kafka décrit l’emprise que son père a sur lui, agissant sur toutes les facettes de la vie de son fils, l’empêchant de se développer et de construire sa vie d’adulte, faisant avorter ses projets de mariage, le dénigrant et l’humiliant, et lui reprochant en plus de vivre à ses crochets alors qu’il a lui-même tout fait pour empêcher l’émancipation de son fils.
   
    Mais ce n’est pas un ton accusateur qu’adopte Kafka pour rappeler à son père ses torts envers lui, il nuance chaque fois son propos d’explications très mesurées en s’attribuant à lui-même la responsabilité de certains malentendus et une attitude parfois inadaptée.
   
    On se dit, à la lecture de cette lettre, que Kafka a trouvé dans la littérature un moyen détourné de résister à ce père effrayant, alors qu’il était forcé de le subir dans la vie de tous les jours, et que cette figure d’autorité arbitraire, omniprésente, et inattaquable a pu lui inspirer plusieurs de ses œuvres, ou en tout cas certains des plus puissants symboles qui parsèment son œuvre.
   
    Un livre important, qui aide à mieux comprendre l’univers de ce génial écrivain.

critique par Etcetera




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