Lecture / Ecriture
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Lambeaux de Charles Juliet

Charles Juliet
  Lambeaux
  Attente en automne
  L'annee de l'éveil
  Journal I & VII : Ténèbres en terre froide - Apaisement
  Dans la lumière des saisons

Charles Juliet est un écrivain français, né dans l'Ain en 1934.
Il a reçu en 2013 le Prix Goncourt de la poésie pour l'ensemble de son œuvre.

Lambeaux - Charles Juliet

Se reconstruire
Note :

   «Lambeaux» est un récit autobiographique et la reconstruction d'un être qui s'est cherché longtemps avant de plonger dans les abysses de son moi pour recoudre, mot à mot, bribe par bribe la relation maternelle brutalement interrompue. L'image des limbes du souvenir d'un nouveau né arraché au sein maternel par la folie d'une mère sombrant dans une dépression immense et incurable.
   
   La première partie du récit est consacrée à sa mère. Juliet tisse, point par point, les informations recueillies, au gré des confidences, sur l'enfance, l'adolescence puis la vie en couple de sa mère. Cette mère, aînée d'une «fratrie» féminine, s'occupera de ses soeurs, du quotidien de la ferme et ira, le temps d'obtenir son certificat d'études, à l'école. Cette école de la République qu'elle chérira comme son havre de paix, de liberté: le savoir lui est précieux au même titre que l'enthousiasme de son instituteur. Elle obtiendra les meilleurs résultats du canton mais hélas ne pourra aller au lycée approfondir ses connaissances et espérer s'élever socialement. L'importance que revêtent à ses yeux les livres et les cahiers est immense et indicible. Les idées et les sensations s'enchevêtrent dans son esprit, s'y bousculent et ne trouvent pas la clé libératrice: la solitude est une douleur muette qui la ronge peu à peu. Une bible viendra assouvir le besoin intense de lire, d'engranger des idées, de trouver des débuts d'explication à tout ce qui se passe dans sa tête et son corps. Mais les limites sont étouffantes et le papillon ne peut sortir de sa chrysalide.
   Elle se terre au plus profond de son être, elle cache le moindre de ses sentiments, de ses émotions, elle qui est différente car «Celle-ci on se demande d'où elle vient.», diamant égaré au milieu des cailloux. Le malheur d'être née fille, le malheur de ne pas pouvoir transmettre la terre et le nom, le malheur d'être dotée d'une intelligence fine et remarquable mais inexploitée, gâchée par la terre assoiffée de bras et de sueur.
   Le mal de vivre prend le pas sur la vie malgré l'arrivée des enfants. Charles vient au monde trop vite après le dernier né: la mélancolie grignote l'espoir maternel de vivre autre chose et un jour, sa mère bascule dans le noir de la dépression. Nous sommes à l'aube de l'invasion allemande. L'internement des dépressifs s'effectue au même titre que celui des malades mentaux, les soins ne sont pas adaptés et la dépression de sa mère vire très vite au cauchemar de la folie.
   
   Charles Juliet donne la parole à sa mère, lui offre tous les mots, tous les concepts qu'elle n'a pu dire ni posséder et en la sauvant de l'oubli il se sauve lui-même de la folie qui le guette.
   
    « Quand tous les regards convergent vers toi, que tu entends que tu es la première du canton avec une moyenne encore jamais enregistrée, qu'il te félicite, tu te mets à trembler et dois prendre violemment sur toi-même pour contenir ton émotion. Il explique encore que tu es remarquablement douée, et qu'il faut regretter que le lycée de cette ville ne puisse à la rentrée prochaine te compter parmi ses élèves. C'est alors que tu ne peux plus te cacher ce que jusque-là tu as obstinément refusé de voir: tu vas quitter l'école pour n'y jamais revenir. Pour ne plus rencontrer celui dont tu as tant reçu. Ne plus jamais passionnément t'adonner à l'étude. Et ce monde que tu vénères, ce monde des cahiers et des livres, ce monde auquel tu donnes le plus ardent de toi-même, ce monde va soudain ne plus exister. Tes muscles se raidissent, tes mains se nouent âprement dans ton dos, mais tu ne peux rien contre ce sentiment d'effondrement qui te submerge, et à ta grande honte, deux lentes traînées brillantes apparaissent sur tes joues. » (p 17)
   
   « Ta hantise est de mourir sans avoir vécu, sans avoir pu apaiser ta soif, sans avoir rencontré ce que tu ne saurais dire mais qui te fait si douloureusement défaut.
   Ces questions qui te tournent dans la tête, elles t'épuisent. Certains jours, il arrive que sans t'en rendre compte, tu t'interrompes de travailler, saisie par l'une d'elles. Mais la réponse ne vient jamais, et chaque fois, la déception que tu éprouves s'ajoute à ta désespérance, ta fatigue. » (p 43)

   
    « ...tu écris avec rage sur un mur, sur la porte des surveillantes, du médecin, en grandes lettres noires dégoulinantes, ces mots qui depuis des jours te déchirent la tête
   je crève/parlez-moi/parlez-moi/si vous trouviez/les mots dont j'ai besoin/vous me délivreriez/de ce qui m'étouffe....la sanction est immédiate: dix jours de cellule...quand tu es de retour parmi les chroniques, tu es brisée. Sur ces entrefaites, la guerre a éclaté. Antoine espace ses visites et l'idée de te faire sortir est abandonnée. » (p 86 et 87)

   
   La deuxième partie du récit est consacrée au parcours de Charles Juliet: sa vie amputée de la présence de sa mère biologique (et cela malgré la tendresse et l'amour de sa famille adoptive) dans sa famille adoptive, son enfance paysanne au gré des saisons et au coeur de la nature. Puis l'entrée à l'école des enfants de troupe, porte ouverte sur l'instruction et une éducation militaire. Charles Juliet est un rebelle, comme sa mère, un rebelle qui comprend très vite comment fonctionne le monde: rester caché aux yeux des autres, être insignifiant et surtout ne rien dévoiler de sa véritable personnalité.
   Au cours de ces années d'école, Charles découvrira l'amour et la tendresse amoureuse avec l'épouse de son sous-officier.
   Puis les tentatives d'écriture vont conduire Charles Juliet sur le chemin sombre, douloureux de la quête de soi. Cette quête qui pourra ressembler parfois à un enfer et le mener au bord de la folie et de son gouffre. Comme sa mère, il connaîtra la solitude poignante et amère de celui qui est différent et qui ne rompt pas. Comme elle, il saura combien sont tragiques les silences et les cris confinés au tréfonds de l'âme. Mais il ne sombrera pas grâce à l'écriture, à la mise en mots de ces douleurs intimes, à la mise au jour des ombres de l'enfance, qui lui permettront une renaissance salvatrice. Les mots qui ont manqué à sa mère se sont trouvés sous la plume de la mémoire et de la création. Une libération de l'être, un épanouissement à la lumière d'une transformation essentielle.
   
   L'écriture poétique, abrupte parfois, de Juliet est admirable et le parti pris d'utiliser la deuxième personne du singulier permet une distanciation sans froideur du récit: le lecteur observe, vit les douleurs et les joies sans avoir l'impression désagréable d'être voyeur. Il lit avec une immense émotion qui serre la gorge, rend difficile la déglutition et brouille très souvent la vue, ce récit intense, dur et tendre à la fois, de deux destins exceptionnels.
   
   La lecture de «Lambeaux» ne laisse pas indemne le lecteur qui longtemps frissonne en y repensant, en relisant quelques phrases au gré des pages feuilletées. «Lambeaux» est une fenêtre entrouverte sur l'univers particulier de Juliet et on a envie de tout sauf de la refermer.
   
   Un livre bouleversant de poésie et d'émotions!!!
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critique par Chatperlipopette




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Autobiographie, 1983-1995
Note :

   L'auteur évoque ses deux mères : la première, jeune fille vive et (sur)douée pour les études dans une famille où le père est un rustre. Lorsqu'elle quitte la maison c'est pour se retrouver prise au piège d'un mariage qui ne lui offre aucune espérance et qui la déprime au fil des années, ce qui la conduira à être enfermée dans un asile.
   
   "Quand vas-tu mourir ? Pourquoi le père n'est-il jamais capable d'un mot gentil ? Le destin te permettra-t-il de toujours veiller sur tes jeunes soeurs ? Que te réservent les années qui viennent ? Quel caractère aura l'homme qui deviendra ton époux ? Parlera-t-il aussi peu que le père ? Si Dieu existe, pourquoi permet-il qu'il y ait la solitude, la maladie, la mort ? "(p.38)
   

   A la mort de sa mère, le petit garçon qu'il était alors se retrouve placé dans une autre famille et ne retrouvera la sienne que bien des années plus tard, qui l’accueillera d'ailleurs de manière impolie. Grâce à sa mère adoptive, l'auteur trouve sa voie et après ses études de médecine, il comprendra que seule l'écriture peut le sauver de sa propre dépression.
   
      

   Comme en réponse à sa mère qui crevait de n'avoir personne à qui parler, en réponse à sa seconde mère qui par les mots avait tant de mal à s'exprimer, l'auteur nous livre 150 pages qui se lisent d'une traite et d'où s'échappe, plusieurs semaines après la fin de ma lecture, l'image de la première mère à qui n'a manqué que de naître dans une famille compréhensive pour s'épanouir.
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critique par Wictoriane




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Chef d’œuvre !
Note :

   Charles Juliet rend hommage à ses deux mères : à sa mère biologique d’abord, qu’il n’a connue que le premier mois après sa naissance et dont il a appris bien des années plus tard l’existence et le destin dramatique, et sa mère adoptive ensuite, celle qui l’a élevé et qui lui a donné tout l’amour qu’une mère peut donner.
   
   La première partie de ce récit retrace donc la vie de cette jeune paysanne à laquelle on refuse la possibilité de poursuivre sa scolarité alors qu’elle est extrêmement douée, qui doit dissimuler son intelligence et sa sensibilité pour s’assimiler aux autres paysans qu’elle côtoie et à la vie qu’elle mène, qui connaît un amour malheureux puis qui fait un mariage décevant. Ces pages dressent un portrait de femme bouleversant, dans lequel chaque lecteur, je pense, reconnaîtra un peu de lui-même, dans la mesure où nous avons tous le sentiment d’être "passé à côté" de nos ambitions et de nos désirs, ou d’avoir désiré des choses impossibles…
   
   J’ai surtout été stupéfaite que l’auteur sache retranscrire aussi bien les pensées de cette mère qu’il n’a quasiment pas connue : on a l’impression qu’il est parvenu à pénétrer son âme et ses sentiments, comme s’il s’était entièrement identifié à cette mère.
   
   J’ai trouvé cette première partie du livre tellement belle que j’ai craint, en la terminant, que la deuxième partie ne puisse pas se maintenir à un tel niveau. Et puis, si, jusqu’à la dernière page on est emporté par la beauté et les accents de vérité qui émanent de ce récit.
   
   Certes, c’est une histoire très sombre où les êtres connaissent souvent le désespoir et se confrontent autant à la dureté du monde qu’à leurs propres limites, mais les dernières pages du livre ouvrent tout de même sur la lumière et sur l’espoir, et célèbrent la beauté de la vie.
   
   J’ai beaucoup aimé le style de Charles Juliet, qui est dépourvu de préciosité et de fioritures inutiles : chaque mot frappe juste et renvoie le lecteur à sa propre vérité.
   
   Je crois que c’est pour lire d’aussi beaux récits que je m’intéresse à la littérature, et je ne peux qu’en conseiller très vivement la lecture!
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critique par Etcetera




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Pour tenter de comprendre Charles Juliet
Note :

   Pour comprendre
   
    Ce livre qui me faisait peur, je l'ai finalement avalé quasiment d'un souffle. Une biographie/autobiographie indispensable à qui veut lire l’œuvre de Charles Juliet, en particulier ses Journaux.
   
   En première partie, il évoque sa mère, avec le "tu", sa mère qu'il n'a jamais connue, puisque atteignant le fond de l'épuisement après quatre naissances rapprochées, elle a dû être hospitalisée et est morte en hôpital psychiatrique à l'époque où se pratiquait "l'extermination douce" sur les patients (années 40 en France). L'auteur a été placé dans une famille dont la mère est devenue son autre mère, à qui il a voulu rendre hommage. Dans cette seconde partie, le "tu" s'adresse à lui-même, racontant ses années d'enfant de troupe, puis d’écrivain.
   
    Après avoir rédigé une vingtaine de pages de ce récit (1983), il doit abandonner. "Il remue en toi trop de choses pour que tu puisses le poursuivre. Si tu parviens un jour à le mener à terme, il sera la preuve que tu as réussi à t'affranchir de ton histoire, à gagner ton autonomie." Après avoir écrit "L'année de l'éveil", il reprend "Lambeaux" et le termine (1995).
   
    Charles Juliet use d'une écriture sobre; les faits, terribles, parlent d'eux-mêmes. Je ne raconte pas tout, histoire de laisser à découvrir, attention ça peut secouer tout de même. Les dernières pages seraient toutes à citer. Ouvrant vers l'espoir, la vie, la lumière, l'apaisement.
   
   Un récit formidable, qui marque.

critique par Keisha




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