Lecture / Ecriture
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Le Désert de la grâce de Claude Pujade-Renaud

Claude Pujade-Renaud
  Le Désert de la grâce
  Chers disparus
  Belle mère
  Les femmes du braconnier
  Dans l’ombre de la lumière

Claude Pujade-Renaud est une écrivaine française née en 1932.

Le Désert de la grâce - Claude Pujade-Renaud

Port-Royal et Jean Racine - irréductibles
Note :

   L'abbaye cistercienne de Port-Royal des Champs, fondée en 1204 et restaurée au début du XVIIème siècle sous l'impulsion de la famille Arnauld, devint alors un haut-lieu d'enseignement et un centre important du mouvement janséniste. Réfractaires au pouvoir royal et en guerre ouverte avec les jésuites, qui étaient, eux, très bien en cour, les moniales de Port-Royal tout comme leurs amis ces Messieurs les Solitaires, qui avaient choisi de vivre retirés du monde aux portes de l'abbaye et de se consacrer à l'éducation de jeunes garçons aux Petites Ecoles, se trouvèrent dès les années 1660 en butte à la colère de Louis XIV avant que, dans un dernier coup de force, le roi vieillissant ne décide d'éradiquer définitivement l'abbaye. Et en cette terrible année 1709, c'est jusqu'aux corps de ceux qui dormaient de leur dernier sommeil à l'ombre du cloître que l'on transbahuta vers la fosse commune d'un cimetière des faubourgs de Paris, dépouilles mortelles devenues anonymes et désormais vouées à l'oubli...
   
   Et pourtant, la vie de Port-Royal des Champs, les pensées et les textes de ceux - moniales, théologiens, prêtres ou laïcs - qui l'animèrent, rien de tout cela n'a jamais vraiment disparu. Et c'est cette histoire qui a inspiré à Claude Pujade-Renaud ce beau roman, à première vue un peu austère mais pourtant non dénué d'humour, sensible et parcouru d'une vie frémissante. Histoire d'une transmission, d'un passage de témoin qui fut le fait de quelques "femmes obscures et cependant diligentes" menées par la minuscule mais si énergique Françoise de Joncoux, de leur labeur discret et acharné, copiant, disséminant, préservant les textes et par là-même un espace de liberté...
   
   Mais encore vaudrait-il mieux parler d'histoires au pluriel, car Claude Pujade-Renaud entretisse au fil de son récit tout un réseau de relations et de destins... Relations conflictuelles entre Port-Royal et l'un de ses enfants les plus célèbres, Jean Racine qui fut formé aux Petites Ecoles, se détourna de l'enseignement de l'abbaye pour se consacrer au théâtre avant de revenir dans son giron, à la fin de sa vie. Relations troublantes, déchirantes même, que les relations familiales liant le clan Arnauld à Port-Royal, Blaise Pascal à sa soeur Jacqueline* ou encore Mme de Moramber, née Marie-Catherine Racine, à son célèbre père. C'est d'ailleurs un beau personnage que celui de la fille aînée de Jean Racine. Elevée puis mariée dans la mouvance janséniste, où l'on n'aime guère le théâtre, elle ne découvre l'oeuvre de son père que sur le tard pour en être d'emblée "confondue", troublée, elle dira même, "déniaisée". C'est dire que, grâce à Marie-Catherine, le théâtre de Racine fait ici l'objet d'une lecture peu académique mais animée d'une passion communicative...
   
   Claude Pujade-Renaud multiplie les regards sur cette (ces) histoire(s), et tous, loin s'en faut, n'émanent pas d'admirateurs du jansénisme et de Port-Royal. Par exemple, la Champmeslé ne mâche pas ses mots (et l'on n'en attendait pas moins de la tragédienne qui créa le rôle de Phèdre) à propos de ces Messieurs les Solitaires qui tolèrent à la rigueur que l'on lise le théâtre de Racine. "Mais que le personnage s'incarne, que mes intonations épousent la sensualité des vers, que tout mon corps les porte, les chante, qu'on entende mon souffle, qu'on voie la gorge de Phèdre, qu'on devine au velouté de sa voix l'humidité de son sexe, voilà que ses Messieurs ne sauraient souffrir. Tartuffes!" (pp. 140-141). Car Claude Pujade-Renaud n'élude rien de la complexité de son sujet. Ni ces motifs obscurs qui, n'affleurant pas à la conscience, n'en projettent pas moins leurs ombres sur le cheminement spirituel le plus exigeant. Ni "ce qu'ont de plus noir et la haine et l'amour".
   
   
   * En religion Jacqueline de Saint-Euphémie, elle fut prieure à Port-Royal des Champs où elle mourut en 1661 des suites, peut-être, d'une première vague de persécutions menées contre l'abbaye. Son frère ne lui survécut que quelques mois.
   
   
   Extrait:
   "J'en profite pour entreprendre la lecture de la première pièce, La Thébaïde. Naïve, j'ai cru que ce titre désignait un désert semblable à ceux des ermites. Ou peut-être même à celui de Port-Royal des Champs, bois, taillis, silence et solitude. Nullement! Dans la ville de Thèbes, une atroce histoire de famille, ils s'aiment et se détruisent. Un beau carnage entre les fils d'Oedipe, les deux frères ennemis! J'en demeure confondue et me répète ce vers qui m'a saisie: "Tout ce qu'ont de plus noir et la haine et l'amour." Je vérifie la date. mon père avait moins de vingt-cinq ans lorsqu'il a rédigé cet alexandrin, qu'en connaissait-il donc à cet âge, de l'amour et de la haine? Et moi, à trente-deux ans, je m'aperçois que j'en ignore l'essentiel. Certes, je chéris mon fils et mes deux filles, j'éprouve de l'estime, je dirais même de l'affection, envers M. de Moramber, mais je sens trop combien mon père évoque de tout autres passions, une violence, un délire presque." (pp. 132-133)
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critique par Fée Carabine




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Religion et politique
Note :

   Port Royal, Pascal, la Querelle janséniste - je suis certaine que tous ces noms évoquent quelque chose pour vous, peut-être des souvenirs plus ou moins ennuyeux (tout dépend de votre prof de français de l’époque!!). Si vos souvenirs sont très diffus je vous propose d’y revenir par un livre qui n’est ni un cours d’histoire - bien que le roman soit très fidèle à la vérité historique - ni un cours sur les tragédies de Racine bien que celui-ci soit au cœur du récit.
   Le roman embrasse un siècle entier, celui pendant lequel Richelieu, puis Louis XIV et les jésuites, vont lutter contre l’influence de ces hommes et femmes qui choisissent de vivre hors du siècle.
   
   Un petit rappel: Pour les jansénistes, Dieu accorde sa grâce par avance, à ceux qui la mérite par pure miséricorde. La liberté de l'homme existe encore, mais est très limitée. Ainsi, celui qui est prédestiné au mal, ne peut en aucun cas se retourner vers le bien.
   Le Jansénisme fut diffusé en France par Saint Cyran. Le mouvement gagna la famille Arnaud, les religieuses de Port Royal et une partie de la noblesse.
   
   C’est un spectacle macabre qui ouvre le roman: l’Abbaye n’existe plus mais le cimetière est toujours là; les corps et ossements des hommes et femmes inhumés ici sont jetés à la fosse commune sur ordre du Roi. La volonté du pouvoir est d’effacer toutes traces du Jansénisme et des hommes et femmes qui y adhéraient.
   Le couvent a été rasé, les religieuses dispersées et contraintes d’abjurer leur foi sous peine d’être privées de sacrements et de sépultures chrétiennes.
   Pascal, Racine, Messieurs les Solitaires, les religieuses sont les grandes figures qui traversent le roman.
   En but aux persécutions certains sont emprisonnés, d’autres sont partis en exil, ils peuplent ce roman de leur ombre.
   Mais les personnages centraux sont deux femmes, deux personnages magnifiques de foi, d'orgueil et de dévouement.
   Françoise de Joncoux dite «l’invisible» qui porte secours, soigne, assiste et «consacrait une partie de ses nuits à ce labeur: multiplier les copies afin d’éviter tout risque de perte, en répartir chez des connaissances sûres pour parer à l’éventualité d’une perquisition et d’une saisie, les expédier aux Pays-bas où ils seraient relus, préparés, annotés par les jansénistes exilés puis, une fois imprimés, seraient clandestinement diffusés en France.»
   Marie-Catherine Racine, fille de Jean, elle aurait voulu prendre le voile mais son père la força à quitter Port-Royal parce qu’il «défendait sa liberté d’écrire, sa carrière tout juste montante d’auteur de théâtre»
   Elle essaie de comprendre pourquoi son père après avoir été élevé par les Solitaires, a renié ses amis mais a choisi de se faire inhumer Port-Royal.
   
   Leurs amis: Claude Dodart médecin bien en cour et dont le père fut médecin de l'abbaye, Charlotte de Roannez, Jacqueline Pascal la soeur du philosophe, Angélique Arnaud enfin figure tutélaire de l'Abbaye
   
   Leur ennemie: Madame de Maintenon qui les poursuit de sa hargne «Il fallait absolument anéantir ce monastère et ce parti. Reste à les extirper des mémoires.»
   
   Claude Pujade-Renaud ressuscite pour nous Port-Royal des Champs, haut lieu de résistance au pouvoir royal, elle restitue magistralement ces personnages qui vivent dans une atmosphère de secret, de crainte et de solitude.
   Elle sait faire d’un sujet austère une magnifique fresque tout en finesse et dans une langue qui se veut fidèle à l’esprit du temps.
   
   Faites une place à ce livre dans votre bibliothèque!
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critique par Dominique




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Je cherchais les Racine(s)
Note :

   Je m’intéresse à Port Royal et aux Jansénistes depuis que, adolescente ou étudiante, j’ai un peu approché leur vie par l’intermédiaire de Racine, un auteur que j’ai beaucoup aimé et fréquenté. Le problème de la grâce, les rapports de Religieuses de Port Royal et de messieurs les Solitaires avec saint Augustin, la parenté spirituelle des jansénistes et des calvinistes et leurs différences, ne me passionnent pas d’un point de vue religieux. Je suis très peu versée sur la religion. Mais ce savoir est indispensable pour comprendre les tragédies raciniennes, ce que la fatalité antique qui pèse sur Phèdre, par exemple, doit à l’éducation de Racine par Antoine le Maistre et à la notion de prédestination, de grâce acquise ou de grâce accordée.
   
   Acquérir un savoir! C’est ainsi que j’ai abordé l'œuvre et c’est peut-être pour cela que j’ai lu le roman de Claude Pujade-Renaud sans véritable passion parce que j’étais sur les traces de Racine qui n’était pas le sujet principal même s’il est forcément bien présent, parce que j’ai voulu aussi y trouver des connaissances précises sur des question personnelles.
   
   "Le désert de la grâce" est un roman, solidement documenté, où les évènements historiques sont habilement présentés par des personnages les ayant vécus: Françoise de Joncoux qui maintient la mémoire de Port-Royal, Claude Dodart, médecin à la cour mais proche de Port Royal, les différents membres de la famille Arnauld qui, depuis, la fondatrice, la mère Angélique, sont l’âme de Port Royal, Madame de Maintenon, leur ennemie, Blaise Pascal et sa sœur Jacqueline religieuse sous le nom de Sainte Euphémie, Marie-Catherine, la fille de Racine …
   
   Je ne peux m’en prendre qu’à moi-même, donc, si je n’ai pas été très accrochée par cette lecture, certains aspects de l’histoire ou certains personnages m’intéressant moins. Mais je l’ai été suffisamment, cependant, pour le lire jusqu’au bout et pour apprendre beaucoup sur ce qu’a été Port Royal.
   
   Il y a des moments très forts dans le récit: celui de l’exhumation des religieuses, des Solitaires et des fidèles de Port-Royal enterrés dans le cimetière de l’abbaye et que Louis XIV fait jeter à la fosse commune. Le roi, sous l’influence des jésuites, veut effacer jusqu’à la mémoire de ceux qui constituent un contre-pouvoir religieux puissant dont le rayonnement spirituel au-delà des frontières lui est insupportable.
   Celui où Angélique Arnauld décide la clôture de l’abbaye et tient tête à son père, refusant de le laisser pénétrer dans le cloître.
   Celui où l’actrice, La Champmeslé, mourante, va jouer Phèdre, vingt ans après l’avoir créée en l’absence de Racine qui a renié son passé théâtral.
   Celui où Marie-Catherine Racine lit pour la première fois les œuvres de son père et découvre l’existence des passions, amour ou haine..
   
   C’est bien sûr le personnage que j’ai préféré: Marie-Catherine Racine que son père, courtisan, alors historiographe du roi, retira contre son gré de Port-Royal pour ne pas déplaire à Louis XIV. Mariée, mère de trois enfants, elle part à la recherche de ce père dont le cadavre, comme celui des autres puisqu’il a voulu être enterré à Port Royal, vient d’être exhumé sous ordre du souverain. Poursuivie par le souvenir de celui pour qui elle éprouve affection filiale et ressentiment, elle fouille le passé de cet homme coupable de tant de bassesses, de reniements et pourtant si grand dans l’expression poétique de la passion et elle découvre les aspects troubles de sa personnalité. C’est finalement dans la lecture des pièces du grand dramaturge qu’elle finira par trouver une réponse et un apaisement.

critique par Claudialucia




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