Lecture / Ecriture
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La voyageuse de nuit de Françoise Chandernagor

Françoise Chandernagor
  La voyageuse de nuit
  La chambre
  Les enfants d’Alexandrie

La voyageuse de nuit - Françoise Chandernagor

Les quatre petites filles du russe…
Note :

   Dans ce qui ressemble d’abord à une sorte de règlements de compte mère- filles, l’académicienne perce au jour les secrets les mieux enfouis d’une famille extraordinaire. Une famille où le matriarcat est puissamment établi en la figure d’Olga, la voyageuse de nuit, qui n’en finit pas de flirter avec les ombres.
   «Elle s’est enterrée vivante, mise d’elle-même au tombeau ; puis elle s’est fermée les yeux.»
    «Jeune, maman ressemblait à Ava Gardner maintenant, dans son lit d'hôpital, elle ressemble à la momie de Ramsès.»
    «Mais cette enveloppe vide, Véra l'aime encore. Elle aime aussi, en dépit de tout, le corps émacié, évanescent, de sa mère, ce corps qui contient la mort comme un fruit son noyau. Fruit sec et corps sans chair, réduits à l'amande amère.»
   
   Ainsi, est posé le personnage d’Olga, quelques temps avant sa mort, prétexte à réunir quatre filles quinquagénaires- nées en Auvergne- élevées par leur mère et leur grand –père russe !- aux parcours aussi différents que leurs rapports à cette mère omniprésente, jusque dans le mutisme des dernières heures. L’occasion de laisser émerger les rancœurs et recoller les souvenirs de ces poupées russes au bord de la crise de nerfs. On les voit s’ouvrir tour à tour, pour exposer les non-dits et panser leurs plaies.
   
   Tout cela sur fond d’unité de soins palliatifs d’un hôpital de renom, aux apparences rose bonbon.
    «C'est plus tard, à Paris, que j'ai dû m'habituer à la mort cachée. Hôpital, paravents, isolement, fuite des familles, fuite des soignants, dernier soupir à la sauvette, sortie par la porte de service, prise en charge par des 'pros', mise au frigo, cercueil en prêt-à-porter, corbillard banalisé, exfiltration définitive par incinération... Le 'disparu' ne repassait même pas par sa maison ! Je rencontrais des hommes de trente ans qui n'avaient jamais croisé un cadavre, des femmes de quarante qui ne savaient pas 'préparer' un mort - ignoraient tout de la mentonnière, de l'abaissement des paupières, des tampons de coton qu'il s'agit de placer aux bons endroits, enfin auraient été bien incapables de fermer seules les 'neuf portes' d'un corps aimé... Dans les grandes villes le décès, abstrait, avait remplacé la mort, obscène.»
   
   Rien d’original ni de bien réjouissant, donc, au programme de ce roman gigogne, si ce n’est l’incroyable ouvrage d’écriture auquel se livre Françoise Chandernagor. Comme une brodeuse talentueuse, elle travaille les motifs, alternant nœuds et boucles qui attachent ou divisent les membres de cette famille. Elle prend son temps, comme dans un ouvrage à points comptés, bâtit des phrases solides… Avec la lucidité d’un observateur objectif, à l’œil tantôt ironique, tantôt attendri, et la précision d’un portraitiste, elle re-tricote la cellule familiale et remonte les mailles de cicatrices à jamais ouvertes.
   
    «Dès l'âge des barboteuses, comme d'autres sont éduqués en vue de la prépa d'Henri-IV ou inscrits dans leur futur rallye, nous étions vouées, mes sœurs et moi, au maquis et au sacrifice ; nous avions nos jeunes héros, tombés au front.»
   «Que nous reproche-t-elle? De retarder sa mort? Ou d'être incapables de prolonger sa vie? Incompétents! De toute façon, nous sommes incompétents, comme les médecins, les infirmières...
   Lisa, ma plus jeune sœur, reste optimiste, à sa façon. Elle croit que Maman a trouvé le moyen de garder, avec un minimum d'efforts, son emprise sur le monde: 'J' ouvre' ou 'Je n'ouvre pas'. D'un battement de cils, elle sanctionne ou récompense. Demeure imprévisible, se fait désirer, prier. Souveraine d'un royaume minuscule - une paupière -, elle dicte encore sa loi.
   Il est vrai que, même sans mots, sans regards, elle s'exprime avec une force étonnante. Pour répondre à nos questions, se plaindre, nous tancer, elle ne dispose que de cinq signes mais ne s'en montre pas chiche : haussement d'épaules, haussement de sourcils, soupir, plissement du front, et claquement de langue.»

   
   Un livre sombre, oui, mais vigoureux. Un joli travail d’écrivain sur un sujet sensible, qui n’est pas encore vraiment accessible à nos mentalités d’occidentaux judéo- chrétiens.

critique par Jaqlin




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