Lecture / Ecriture
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La tombe des lucioles de Akiyuki Nosaka

Akiyuki Nosaka
  La tombe des lucioles

Akiyuki Nosaka (野坂 昭如) est un romancier, chanteur et parolier japonais né en 1930. Il fut membre de la chambre des conseillers.

La tombe des lucioles - Akiyuki Nosaka

Larmes japonaises
Note :

   Le récit éponyme du recueil, qui compte deux nouvelles, de Nosaka a inspiré le film "Le tombeau des lucioles" d'Isao Takahata. Nous sommes à Tokyo en 1945, Seita est prostré de faim sur un trottoir, il en est réduit à ne plus pouvoir se déplacer. Seita, 14 ans, se meurt dans ce Japon vaincu qui panse lentement ses horribles blessures. Peu à peu ses forces l'abandonne....Seita ferme doucement ses yeux pour l'éternité. Lorsque l'on découvre son corps, on jette une petite boîte qui s'ouvre et laisse échapper une myriade poussiéreuse rappelant un envol de lucioles.
   
   Nosaka commence alors le récit de ces deux enfants livrés à eux-mêmes à la mort de leur mère. La fin de la guerre est proche, le dénuement de la population est total et le désarroi des orphelins intense. La guerre a pris l'avenir de ces jeunes enfants: leur père, officier de la Marine, est porté disparu, leur mère a succombé à ses blessures lors d'un raid de B29. Une tante les héberge quelques temps mais très vite, Seita comprend qu'ils sont de trop chez elle. Il y a des scènes très difficiles, notamment lorsque la tante spolie Seita et Setsuko de leur nourriture. Alors, Seita décide de quitter ce foyer inhospitalier pour se réfugier dans une grotte, à l'écart du village. Ils vivent d'expédients divers, se partagent le peu que grappille Seita, la nuit. Setsuko, lentement dépérit, lentement s'étiole, serrant encore sa poupée contre son coeur et admirant le vol des lucioles, lumières papillonnantes dans le noir de la grotte. Ces lumières vivantes sont fragiles...si on les serre trop au creux de sa main, elles s'éteignent telles les allumettes de la petite marchande d'Andersen.
   
   Les jours défilent, plus douloureux les uns que les autres: Setsuko n'est plus que l'ombre d'elle-même, usée par les assauts des parasites dans sa chevelure. Un jour, elle s'éteint, petite luciole pâle: la faim a eu raison de sa volonté. Seita, après lui avoir rendu les ultimes hommages, part à Tokyo tenter sa chance....mais il rend les armes quelques heures avant que le gouvernement japonais ne promulgue une loi en faveur des orphelins de guerre.
   
   Une histoire poignante servie par une plume qui sait, très sobrement, en une seule phrase concentrer les odeurs, les couleurs et des dialogues. Nosaka suscite avec des mots percutant, parfois triviaux, des images d'une tendresse infinie entre un frère et une soeur qui errent entre les incendies et les ravages de la guerre, tenaillés par la faim, cette faim qui lentement tue. Les expressions et les mots d'argot transfigurent le texte et le rendent encore plus poignant: certaines images sont insoutenables et d'une immense charge émotive.
   
   La guerre rend les hommes aveugles et sourds aux détresses d'autrui... surtout lorsque la débâcle balaie toutes les certitudes de puissance et de suprématie.
   
   "Les algues d'Amériques" est un récit en apparence plus léger: il y a de la dérision, du rire dans cette famille japonaise dont l'épouse admire l'Amérique. Cependant, très vite, le vernis de la rigolade se fissure pour montrer le traumatisme vécu par les jeunes japonais suite à la défaite de leur pays puis à son occupation par les forces américaines. Toshio est incapable de s'exprimer en anglais devant un américain tout en étant fasciné par l'Amérique: les mots ne sortent pas. Aussi lorsque sa femme Kyokô lui annonce l'arrivée chez eux d'un couple d'américains, les Higgins, rencontrés à Hawaï, c'est un peu la panique et c'est un regard tourné vers un passé qu'il aimerait oublier.
   
   Le lecteur vit l'arrivée des troupes américaines au Japon, les GI's jetant tablettes de chocolat et de chewing-gum aux japonais affamés, leur installation dans le pays et leurs relations avec les jeunes filles et jeunes femmes japonaises qui se vendaient pour ne pas mourir de faim. Il suit Toshio récupérant un des colis parachuté, l'ouvrant et découvrant qu'il ne contient que des tablettes de chewing-gum (ça ne cale que provisoirement la faim) et une étrange denrée aux allures d'algues. On a beau la cuire, l'eau devient rougeâtre ou marron, mais cette algue demeure toujours aussi dure. Il s'avère que cette étrange chose est du thé, consommé d'une manière plus qu'exotique pour un japonais!
   
   Les souvenirs de Toshio amène le lecteur dans les salles de classe, pendant la guerre, où des cours d'auto-défense et d'anglais sont donnés... un moment où on ne peut s'empêcher de sourire: Toshio se rend compte, a posteriori de l'énorme différence de taille entre les japonais et les américains (qui sont en moyenne 20 cm plus grands!) et ironise en pensant que de ce fait le Japon ne pouvait être vainqueur! Le traumatisme fait surface d'une manière poignante et inattendue lors d'une séance de voyeurisme organisée dans une maison de plaisirs où un couple japonais célèbre pour ses exhibitions pornographiques (l'homme est connu pour avoir un sexe de belle taille) se produit. Seulement, l'homme est de la même génération que Toshio et devant Higgins, il ne parvient pas à assurer le spectacle!
   
   "Tous ces souvenirs le submergeant comme s'ils dataient de la veille, il y avait de quoi vous rendre impuissant, mais ça, Higgins ne le comprendra jamais! Il n'y a que les Japonais de ma génération qui peuvent comprendre....Tous les autres, ceux qui savent discuter posément avec des Américains, ces types qui ne perdent pas la tête en se retrouvant au milieu d'eux une fois là-bas, ceux qui ne se mettent pas sur la défensive dès qu'il y en a un qui entre dans leur champ de vision, qui n'ont as honte de leur anglais, tous ceux qui peuvent les dénigrer, ou les porter aux nues....ceux-là ne peuvent pas comprendre l'Amérique de Kitchan, c'est à dire l'Amérique qui est en moi." (p 138)
   Ce qui peut sembler être drôle n'est que triste ironie du sort! L'apothéose est atteinte lorsque Higgins prétexte un rendez-vous à l'ambassade américaine pour ne pas partager un plantureux repas avec Toshio et Kyokô qui se retrouvent seuls à manger... jusqu'à la nausée. Les algues d'Amérique sont bien difficiles à avaler.
   
   Nosaka peint le menu peuple, les faibles, les laissés pour compte, les insignifiants afin de mieux ironiser sur la bonne société japonaise. Il est le chantre de la culture des opprimés, des petites gens, des petites et grandes frustrations de la vie quotidienne. Pour cela, il utilise un langage familier, parfois vulgaire, des tournures argotiques ou des images un peu lestes (il est l'auteur de "Les Pornographes") pour magnifier les splendeurs et misères du menu peuple et tourner en dérision les élites.
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critique par Chatperlipopette




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Les enfants de la survie
Note :

   La vie de Nosaka ressemble à un roman. Né en 1930 d’un père inconnu, sa mère naturelle meurt en couches. Confié à une famille d’accueil, il perd sa mère adoptive lors d’un bombardement américain sur la ville de Kobé en 1945. Peu de temps après, sa sœur adoptive meurt dans ses bras de malnutrition et de manque de soins. Dès lors, il va devenir l’un de ces multiples enfants des rues du Japon de la fin de la guerre, lorsque le pays est à genoux puis sous le joug de l’occupant américain. Vivant de rapines et de marché noir, il sera arrêté et mis en maison de correction jusqu’à ce que son père naturel, miraculeusement, qui est vice-gouverneur d’une province le fasse libérer. A nouveau, il lui faudra vivre d’expédients occupant successivement des métiers aussi improbables que laveur de vitres, laveur de chiens, fabriquant de machines à sous truquées ou bien encore mannequin. Quelque temps plus tard, il se mettra à l’écriture et publiera un roman choc, une véritable bombe dans le Japon des années d’après-guerre, "Le pornographe". Se qualifiant comme le témoin d’un pays en pleine déliquescence, il campe dans son livre la face obscure de l’Empire du Soleil Levant et y décrit de façon provocante les fantasmes sexuels qui peuvent habiter les populations stressées et auxquelles il est interdit de s’exprimer à titre individuel. Il s’engagera quelque temps dans la politique, devenant même sénateur pendant quelques mois avant que de démissionner pour tenter de faire tomber le premier ministre véreux de l’époque. Car Nosaka est un provocateur né. Une provocation qu’il mettra au service d’une gigantesque œuvre littéraire ayant publié plus de cent opus dont très peu sont traduits et disponibles en France.
   
   Le livre dont il est question ici regroupe deux nouvelles intitulées respectivement "La tombe des lucioles" et "Les algues d’Amérique". Il s’agit très clairement de deux récits à caractère autobiographique. La plus connue, la première, relate ni plus ni moins sa propre vie d’adolescent. Elle commence avec la narration poignante de la mort du personnage principale, devenu SDF dans une gare. Sous-homme, repoussé de tous, pouilleux parmi les pouilleux, il expirera dans l’indifférence générale et son corps sera rapidement enlevé pour finir dans une crémation aussi anonyme que la pauvre vie qu’il abrita. Commencera alors le récit de cette descente aux enfers dont l’origine se trouve dans le bombardement de Kobé, tuant sa mère, déjà orphelin putatif d’un père parti sur un navire de guerre dont on reste sans nouvelle depuis des années. Tenant sa jeune sœur sur son dos, il sera envoyé chez une tante qui n’a d’autre objectif que de dépouiller les enfants de leurs maigres biens pour nourrir sa propre famille et leur laisser de vagues restes. Une misère qui les envoie dans une sorte de grotte précaire, les obligeant à vivre de rare charité et d’un peu de rapines jusqu’à ce que la jeune sœur décède dans les bras de son frère de malnutrition tout juste éclairée par les lucioles qui leur servent de maigre lampe naturelle.
   
   Avec "Les algues d’Amérique", c’est du Japon du début des années soixante dont il est question. Un pays qui commence à reprendre du poil de la bête, qui s’est défait de l’envahissante présence américaine et où, précisément, un couple d’Américains vient passer quelques jours de vacances. Comme, lors d’un voyage à Hawai, l’épouse japonaise avait été accueillie par le couple, elle leur rend la monnaie de la pièce en les accueillant à son tour chez elle un peu contre le gré de son mari et avec l’indifférence de leur enfant. Rapidement, cet hébergement va virer au cauchemar. Un cauchemar qui trouve son origine dans le rappel d’un passé profondément enfoui des deux hommes qui vont faire connaissance lors de virées glauques dans le Tokyo de l’underground. Tous deux connurent l’occupation, l’un comme quelqu’un devenu expert en marché noir et entremetteur auprès des soldats américains, l’autre comme espion chargé de repérer les mauvais-pensants, parlant parfaitement japonais, et vivant à la solde du pays. Un cauchemar induit par un comportement sans-gêne et grossier du couple américain qui n’a que faire de leurs hôtes dont ils cherchent simplement, une fois de plus, l’histoire bégayant, à tirer profit. Un cauchemar parce qu’il déclenche chez les Japonais des comportements déviants où les réminiscences du pornographe se font nombreuses.
   
   Ces deux nouvelles noires et admirables valurent à Nosaka la plus haute distinction littéraire nationale, le Prix Naoki, en 1968.

critique par Cetalir




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