Lecture / Ecriture
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Alabama Song de Gilles Leroy

Gilles Leroy
  Grandir
  Alabama Song
  Zola Jackson
  Les jardins publics
  Le monde selon Billy Boy
  Dans les westerns

Gilles Leroy est un écrivain français né en 1958. Le Prix Goncourt lui a été attribué en 2007 pour "Alabama Song".

Alabama Song - Gilles Leroy

Pour Zelda
Note :

   • Même si Gilles Leroy consacre l'épilogue de son livre à son périple dans le Deep South l'été 2007, comme pour authentifier sa fiction biographique, il a l'honnêteté de préciser en une note terminale que ce récit de la vie de Zelda Fitzgerald n'en reste pas moins un roman. Son charme tient à son genre inclassable.
   
   L'auteur donne la parole à Zelda qui évoque des souvenirs entre 1918 et 1943; mais on échappe à la lassante autobiographie grâce à la variété des situations énonciatives, au recours à l'autodérision et à l'ironie pour casser le dramatique. De plus, G. Leroy prête parfois à son personnage le long monologue intérieur aux phrases interminables, invention des romanciers américains des années 1920/1930 et dont on retrouve agréablement l'atmosphère des grands récits. Tout est mêlé mais non sans structure ; comme dans le conte, entre le prologue à "minuit moins vingt" et l'épilogue à "minuit pile", toute l'existence de Zelda-Cendrillon tournoie comme un bal en accéléré. Et ce prologue ouvre la Tragédie : Leroy construit son roman en cinq parties, comme les cinq actes d'une pièce tragique, les trois premiers crescendo, decrescendo les deux suivants. La mort en point d'orgue. Au-delà, les repères se brouillent : certaines réminiscences, bien que datées à la marge, ne répondent à aucune succession chronologique. Une ligne de pointillés se glisse parfois entre deux passages, certains propos sont rapportés en italiques… Ce ne sont que des éclats de mémoire jaillis du cerveau malade de Zelda, qui confond futur et passé, créant des effets miroirs, des reprises en écho…
   
   G. Leroy cherche à réhabiliter l'épouse de Fitzgerald en persuadant le lecteur du poids des circonstances atténuantes. Fillette étouffée par son milieu, épouse asservie par son mari, elle a souvent tenté, en vain, de résister, de vivre pour elle même ; et son "song" rappelle celui des esclaves noirs de son Alabama natal : c'est la même complainte, nourrie de révolte et de découragement nostalgique elle aussi a été réduite en esclavage.
   
   • La révolte, Zelda la vit dès seize ans, contre son milieu et contre sa terre natale. Née dans une famille aristocratique et puritaine, elle évoque, non sans autodérision, la "perruche", la "gourde du Sud" qu'elle devait paraître. Elle prend en haine son père, A. Sayre, juge et sénateur à Montgomery, "magistrat moisi" et distant. Grâce à la complicité de sa mère, Minnie, frustrée elle aussi par son père, elle vit avec son amie Tallulah une adolescence dévergondée. Toutes deux cherchent à provoquer valeurs et conventions : dans cette Amérique de 1918 qui entre en guerre, elles courent les bals et les soldats, découvrent le tabac, l'alcool et le sexe. La génétique familiale pèse-t-elle sur la violence intérieure de Zelda ? Ses deux frères, entre autres, se sont suicidés. Elle prend en haine ce Sud, "Éden abominé" dit-elle : juste paradoxe. Car si elle y a vécu une enfance heureuse, dans la chaleur des beaux étés, au creux des bras d'Auntier douce et dodue, sa nounou noire, sa vraie maman ; ce pays reste pourtant le cimetière des ambitions, la canicule poisseuse donne à l'enfant des crises d'asthme soignées à la morphine ; et les noirs du bal nègre —où les deux amies, transgressant l'interdit, étaient allées danser– les ont chassées "sorcières blanches et riches", par crainte d'être accusés de les avoir violées…
   
   • Ainsi tout est en place pour que s'enclenche la mécanique fatale, pour que s'accomplisse le destin tragique de Zelda incarné en Scott. Bien sûr ils se rencontrent au bal : c'est un "yankee" blond aux yeux bleus, excellent danseur, écrivain engagé comme lieutenant. Il a 21 ans, elle 18. Ils se marient sans la famille Sayre : mésalliance avec ce jeunot sans fortune... Tous deux se ressemblent, "enfants de vieux" et "tarés" ils ont une revanche à prendre sur leurs pères, mais n'échapperont pas à leur fatale destinée : Leroy brosse bien un couple "romantique", très représentatif de la "génération perdue" américaine des années folles.
   
    Attirés par le luxe et la célébrité, friands d'excès et de provocation, ils se consument en fêtes, s'étourdissent de danse, d'alcool et de sexe/ Aucun amour ne les lie, chacun a besoin de l'autre pour satisfaire ses ambitions : Zelda afin de réussir sa vie de femme libre et écrivain, Scott pour assurer son succès littéraire. Tout va très vite : il boit et dépense à l'excès pour ses maîtresses et ses petits amis. Il vole à Zelda ses cahiers, lui interdit de publier sous son prénom : elle devient son "nègre involontaire" sous "l'emprise/empire d'un homme qui [veut] décider de [sa] vie." Une petite fille naît, mais Zelda n'a pas la fibre maternelle. Un aviateur français survient : c'est le véritable amour, elle le suit en Camargue. Cette fugue adultère autorise Fitzgerald à la faire interner. C'est dans ces passages totalement fictifs où Zelda est prisonnière que Leroy tient le mieux son sujet. Prétendue malade mentale par son époux dominateur, elle passera dix ans en diverses cliniques : "on m'a kidnappée" s'écrie-t-elle. Car malgré ses troubles hallucinatoires intermittents, l'auteur l'imagine en pleine possession de sa raison, réfractaire aux beaux discours lénifiants des psychiatres, ces "bourreaux blancs". Elle réfute aisément leurs allégations, mais ils n'entendent pas sa voix : seule compte celle de Fitzgerald. Leroy laisse à Zelda jusqu'à sa mort sa révolte d'adolescente contre l'injuste suprématie masculine.
   
   • Et si, comme dans les mythes antiques, la Tragédie allait peser sur sa fille ? Elle épouse à son tour un lieutenant engagé ; dans la Seconde guerre mondiale cette fois. Scott est mort, Zelda ignorera le destin de son enfant et périra brûlée vive dans l'incendie d'un hôpital psychiatrique en 1948. Leroy s'est réapproprié l'existence de Zelda Fitzgerald. Nul ne saurait lui en faire grief. Le parfum d'Amérique confère au roman sa cohérence et son originalité : le jury du Goncourt n'y est peut-être pas demeuré insensible.
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critique par Kate




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Qui se souviendra de nous ?
Note :

    Montgomery, Alabama, 1918. Dans le camp d'aviation se bousculent des jeunes gens en attente d'incorporation pour la guerre. C'est là, au cours d'un bal, que Zelda Sayre, Belle du Sud, fille du premier Juge de la Cour Suprême, effrontée et folle de danse, rencontre le jeune lieutenant Francis Scott Fitzgerald. Il s'est juré de devenir le plus grand écrivain de sa génération, elle est folle de lui. Ils deviennent la coqueluche du Tout-New-York puis du Tout-Paris, mais leur relation dégénère bien vite, noyée dans l'alcool et les rancoeurs.
   
   Vous remarquerez, chers happy few, l'incroyable timing de ma critique, puisque je publie ce billet trois jours à peine après que ce roman a obtenu le prix Goncourt (et s'il faut tout vous dire, il était dans ma PAL depuis la semaine dernière,). En règle générale, je ne lis pas les prix Goncourt (ou alors, pas tout de suite), attendant que l'excitation liée au prix soit retombée. Mais là, c'était trop tentant puisque je l'avais sous la main...
   
   Alors, autant vous avouer tout de suite une inkulture de plus, chers happy few, mais je ne me suis jamais vraiment intéressée aux Fitzgerald. J'ai lu il y a longtemps un recueil de nouvelles de Scott, Diamond as big as the Ritz, recueil qui m'avait profondément ennuyée, et je n'avais pas renouvelé d'expérience de lecture fitzgeraldienne (je sais, c'est mal, j'aurais au moins dû lire Gatsby). Je ne savais même pas qu'il avait eu une femme et que leur relation et ses frasques avaient défrayé la presse à scandales de l'époque. C'est donc sans a priori aucun que j'ai ouvert ce roman, tentée par ce que j'en avais vaguement entendu ça et là, et le titre, que j'adore (et qui est emprunté à Brecht, voilà, vous savez tout).
   
   Eh bien je vais vous dire, chers happy few, j'ai adoré ce roman, n'ayons pas peur des mots! Gilles Leroy a rédigé un magnifique portrait de femme, tout en contradictions et en insolence assumée. La narration à la première personne permet de suivre au plus près l'évolution de Zelda, enfant gâtée et riche à qui on permettait tout, dans une ville où une rue sur deux portait son nom. Elle épouse Scott, fascinée par son regard d'ange et son intelligence, pour se rendre compte bien vite qu'elle s'est fourvoyée auprès d'un homme jaloux et autoritaire, attiré par les hommes, qui ne supporte pas qu'elle ait des velléités d'écrivain et qui la fera enfermer à maintes reprises. Elle continue quand même à l'aimer, se console ailleurs, auprès d'un français avec qui elle aura une très brève liaison qui la hantera toute sa vie.
   
   Elle se raconte en alternant plusieurs époques, dans un style flamboyant, parfois fulgurant. Même si le personnage n'est pas éminemment sympathique, elle est attachante et certains passages m'ont bouleversée (notamment l'avortement dans une arrière-boutique de Menton, très poignant). Dans la postface, Gilles Leroy explique quels sont les éléments réels (très peu au final) qu'il a repris et précise bien qu'il a fait oeuvre de romancier et qu'il s'agit d'une fiction. Mais quelle fiction, chers happy few!
   
   
   Un excellent roman, donc, que je recommande très très chaudement à tout le monde (et je reprécise qu'il n'est pas besoin d'avoir lu Fitzgerald pour l'apprécier)!
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critique par Fashion




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Song : Complainte de Zelda ?
Note :

   L’action se passe bien en Alabama mais le chant a un étrange goût de triste complainte…
    En 1918, à Montgomery, quand Zelda Sayre, "Pauvre petite fille riche du Sud", rencontre le lieutenant Scott Fitzgerald, sa vie prend un tournant décisif.
   
    A l’heure de leur rencontre, celui -ci n’a qu’une ambition : devenir écrivain. Le succès retentissant de son premier roman lui donne raison. Le couple devient la coqueluche du Tout-New York, puis du tout Paris ! Mais Scott et Zelda ne sont encore que des enfants : propulsés dans le feu de la vie mondaine, ils ne tardent pas à se brûler les ailes et à avoir des rapports concurrentiels malsains.
   
    Gilles Leroy s'est glissé dans la peau de Zelda, au plus près de ses joies et de ses peines, de ses talents et de ses délires… Le portrait qui en résulte n’est pas des plus flatteurs sans être haïssable car on sent dès le début que les choix de Zelda sont plus liés au déséquilibre dont elle souffre qu’à une réelle perversité.
   
   Son choix d’écriture ; aux termes ciselés, aux allers – retours intemporels ; donne à ce roman le ton juste pour nous faire partager le crescendo de la descente aux enfers de ce couple mythique !
   
   Il réussit à peindre avec une sensibilité rare (ou une sauvagerie remarquable) le destin de celle qui, cannibalisée par son mari écrivain, doit lutter corps et âme pour tenter d’exister... jusqu’à l’issue fatale.
   
    Mêlant avec brio éléments biographiques et imaginaires, Gilles Leroy nous conduit à l’issue inexorable, presqu’avec soulagement tant les vicissitudes de cette pauvre créature deviennent poignantes au fil des pages.
   
   “Ecrire, c’est passer tout de suite aux choses sérieuses, l’enfer direct, le gril continu, avec parfois, des joies sous les décharges de mille volts. ” (p.96)
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critique par Jaqlin




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Brûlures
Note :

   1918 en Alabama. Zelda, la fille du juge, l’émancipée, l’évaporée, rencontre un jeune lieutenant yankee. Elle veut vivre, il veut écrire. Le succès aidant, ils deviennent le temps de quelques années un couple mythique de la vie new-yorkaise. Mais à jouer avec le succès, les Fitzgerald vont se brûler les ailes.
   
   Il est rare que je lise les Goncourt. Tout simplement parce que j’ai rarement été convaincue… Et que le battage médiatique autour de ce prix littéraire mythique a le don de m’agacer.
   Et pourtant, à force d’en entendre dire le plus grand bien, je me suis décidée à aller y regarder de plus près.
   Le moins qu’on puisse dire c’est que je ne l’ai pas regretté.
   
   Gilles Leroy a adopté le point de vue de Zelda, pas celui de l’écrivain Francis. Il a adopté le point de vue d’une femme qui voit peu à peu ses rêves se briser et tout ce qui fait sa beauté, son talent, sa force, s’effondrer.
   
   Au-delà de la qualité et de la force de l’écriture, Gilles Leroy a su romancer avec crédibilité la vie de Zelda Fitzgerald, et partant de son époux. C’est sans doute pour cela que son récit est aussi fort. Il ne s’attache pas tant au personnage sulfureux, à la muse de grands écrivains, mais à la femme. Zelda est folle amoureuse, puis haineuse, puis désespérée, puis résignée. Etre parvenu à se confondre à tel point avec les mots, le regard de cette femme frôle l’exploit.
   
   Il dépeint un couple qui se fourvoie. Zelda et Francis confondent passion et amour, besoin et partage. Zelda surtout ne prend conscience que trop tard de la névrose profonde qui accompagne le talent de Francis. Une névrose qui va le pousser à utiliser sans vergogne puis étouffer le réel talent de Zelda, un talent qui aurait pu lui faire de l’ombre.
   
   Et on rentre dans cette spirale infernale de harcèlement physique, moral, de souffrance et d’attachement morbide. Zelda ne parviendra jamais à se libérer de celui qui lui fait tant et tant de mal, qui lui vole l’amour de son enfant et le fruit de son travail. De celui dont elle ne sait plus au final si il l’a aimée ou si elle a été le moyen de cacher des tendances sexuelles qu’il ne s’avouait pas.
   
   Pour autant, Zelda n’est pas l’innocente victime. Elle a accepté de suivre Francis même si elle savait que tout n’allait pas. Elle a accepté de rester et de supporter par fierté et orgueil. Elle a brûlé elle aussi la chandelle par les deux bouts et n’a pas hésité à porter des coups douloureux à ceux qui l’entouraient. Si Francis Scott Fitzgerald n’est pas un personnage attachant, on ne peut pas dire que Zelda le soit ! On a pitié d’elle, on la déteste, on l’aime aussi un peu, justement parce qu’elle n’est pas seulement une martyre. Après tout, on ne sait pas si ce que raconte la femme vieillissante internée est vrai ou pas. Si elle est folle ou si elle est internée de force par un mari qui ne sait plus comment se débarrasser d’elle.
   Quoi qu’il en soit, c’est un magnifique portrait, et aussi le tableau choc de la destruction d’une femme. J’ai refermé ce roman avec au cœur une pointe de mélancolie et de regret pour Zelda. Je vais sans doute avoir du mal à oublier sa voix de sitôt.
   
   « J’ai compris que l’obscénité n’était pas ma tenue ni ma nudité sous la robe, mais ce bonheur qui m’envahissait comme une ivresse, cet air d’extase qu’il ne m’avait jamais connu, je crois, et qui n’a pas pu lui échapper puisque même les marchands du port le voyaient sur moi. Le voyaient sur Joz et moi. Les gens qui s’aiment sont toujours indécents. Et pour ceux qui ont perdu l’amour, le spectacle des amants est une torture qu’ils nient en crachant dessus ou en s’en moquant. »
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critique par Chiffonnette




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La ballade de l'Alabama
Note :

   Zelda, fille de juge et petite fille de sénateur, une "Belle du Sud" tout en provocation et beauté du diable, rencontre en 1918, le beau Scott Fiztgerald. C'est le début d'une folle histoire d'amour et de haine entre ces deux personnalités hors du commun. Zelda et Scott Fitzgerald, le couple le plus célèbre de l'entre deux guerres, le couple le plus glamour et le plus extravagant qui mettra au goût du jour la célébrité et la mise en scène d'une vie à travers la presse.
   
   Gille Leroy se met dans la peau de Zelda et nous emporte dans l'intensité de sa vie. Zelda est un feu follet qui danse sur les ombres de la décence, flirte avec l'abysse de la folie, apprend l'ivresse de la création et de la créativité, mord à pleines dents la folie de l'amour et subit l'horrible regard de la soi-disant norme.
   
   Zelda est un personnage romanesque qui a vécu une vie hors du commun que le commun a lentement consumé dans l'univers carcéral des chambres d'hôpital: son caractère entier, fou, bouillant de joie de vivre et d'appétit insatiable envers la vie, son talent d'artiste font de l'ombre au génie de Scott. Lui qui puise, sans vergogne, dans le creuset de leur amour et de leur intimité pour animer ses personnages littéraires.
   
   Gilles Leroy dresse un portrait peu glorieux du grand Scott Fiztgerald, homme qui aura toujours une pointe d'envie envers les familles riches et qui voudra toujours prouver qu'il vaut plus que les pauvres revenus qu'il possède. Le personnage qui tire son épingle du jeu est Zelda, jeune fille puis femme sans cesse à vif, sans cesse à vivre à cent à l'heure. Parfois elle agace, souvent elle fatigue mais elle reste envers et contre tout lumineuse de désordre et d'audace.
   
   Je ne sais pas si, parmi tous les goncourables, "Alabama Song" était le meilleur, pourtant l'écriture de Gilles Leroy m'a émue, m'a "tourneboulée" et dérangée, trois états qui m'ont charmée et embarquée dans son roman de l'absurde et du désespoir. L'idée d'écrire le journal intime de Zelda est osée mais fonctionne de bout en bout: entre folies langagières et corporelles et lucidité du regard face aux blouses blanches, on est promené dans le dédale intérieur de Zelda. C'est fascinant autant que dérangeant et on en sort secoué au plus profond de soi: Zelda utilise des mots crus, vit des situations crues aux limites du vulgaire; le courage côtoie la folie, l'amour la haine, la passion le désastre. L'image d'Epinal donnée par le couple Scott-Zelda vole en éclats à la lecture du roman: la part d'ombre du Grand Homme qui dévore, peu à peu, son épouse jusqu'à la folie. Lequel des deux était le plus fou? Gilles Leroy offre une revanche à Zelda en la faisant tenir la plume de son carnet intime: elle se dégage de l'empire de Scott pour vivre une vie intérieure autonome... la survie est au prix de la douleur et de l'incompréhension.
   
   A ma grande honte, je n'ai lu que des extraits de "Gatsby le magnifique"... La fausse autobiographie de Zelda, roman où l'atmosphère mélancolique est entêtante, par Leroy, demande que ce manquement soit bientôt réparé.
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critique par Chatperlipopette




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De la couleur des chaussettes de Fitzgerald
Note :

   Chère Zelda,
   Il y a quelques mois j’ai fait ta connaissance en passant par l’intermédiaire d’un roman bardé de décorations, entre les coups de cœur de librairies industrielles qui pointaient vers lui et la mention Prix Goncourt 2007 qui lui barrait la poitrine d’un trait rouge criard, aussi rageur que la plume que j’allais découvrir.
   
   Malgré tous ces signaux alarmants qui criaient au coup de pub, j’ai été séduite par le titre évocateur, puis le sujet. Car c’était toi Zelda qui, par le truchement d’un écrivain audacieux, allais t’exprimer dans ce roman faussement autobiographique. Pourquoi pas?
   
   Les louanges pleuvant sur "Alabama Song ", j’ai donc suggéré ce titre à l’approche des fêtes de Noël. Si ma curiosité a été satisfaite, cette lecture m’a suffisamment déconcertée pour que je laisse passer plusieurs mois avant d’écrire ce billet, que je voulais en principe rédiger après avoir lu le roman que tu avais vraiment écrit afin de comparer les deux textes. Mais le temps passant, je n’ai pas encore ouvert cet autre livre et mieux vaut t’écrire avant d’avoir oublié.
   
   D’emblée, j’ai trouvé ce texte facile à lire, l’écriture simple, plutôt agréable. Fait d’anecdotes, de souvenirs assemblés par une narratrice à la vie idéalisée mais cruelle, le roman se lisait bien, rapidement, les pages défilant les unes après les autres.
   
   Cependant, malgré ma curiosité, je reste perplexe : il est clairement précisé qu’il faut aborder ce livre comme un roman et oublier toute allusion à des faits historiques, à ton véritable passé. Pourquoi pas? Mais dans ce cas, pourquoi ne pas s’éloigner plus encore de la réalité? Car voilà qui ressemble diablement à une biographie romancée! Ce livre faisait d’ailleurs sans cesse écho à mes souvenirs de "Paris est une fête " d’Hemingway, qui dépeint à plusieurs reprises le couple mythique que tu formais avec Francis Scott Fitzgerald. Alors cette lecture m’a profondément agacée : puisque la narration colle de si près à l’image que l’on a de vous, celle qui reste de vos écrits et de ce que l’on a pu dire de vous, l’auteur prend peut-être trop de libertés. Entre le verbe parfois cru, le portrait destructeur de Fitzgerald (par exemple «j’ai épousé une poupée mâle et blonde pas capable de bander»), l’intimité réinventée mais peut-être voyeuse parce qu’il est difficile d’oublier les nombreuses similitudes avec ce qui a été, ce roman m’a plutôt déçue. Prendre suffisamment de distance avec la réalité pour écrire un texte audacieux et totalement improbable, voilà qui m’aurait peut-être convaincue! Mais coller de près à une image connue tout en écrivant en ton nom des événements et des pensées très personnels, à la manière d’un journal intime, voilà qui me laisse indécise. Un roman facile alors? Ou bien l’audace de Gilles Leroy réside-t-elle dans sa volonté de réécrire ta vie avec ses propres mots?
   
   Le mieux serait quoi qu’il en soit de lire ton roman, Zelda, ce que je ferai sans aucun doute!
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critique par Lou




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Femme blessée…
Note :

   En voilà un livre dont la magie opère… en ce qui me concerne en tout cas, mais il faut dire que j’étais – dans ma jeunesse étudiante et grâce à Robert Redford dans le rôle-titre du "Great Gatsby" - une fan de l’écrivain américain Francis Scott Fitzgerald, figure emblématique de la "lost generation" des années vingt… et qui dit ‘Scott’, dit aussi ‘Zelda’, sa femme, qui a défrayé les chroniques mondaines autant, sinon plus que lui, jusqu’à disjoncter complètement et se faire interner pour finir brûlée dans un sanatorium (involontairement, c’est tout le sanatorium qui a brûlé!).
   
   C’est précisément de Zelda qu’il s’agit ici. Gilles Leroy lui prête sa plume pour raconter (à la première personne et de façon tout de même romancée) sa version de sa vie avec Scott : la "Belle du Sud" qui est au centre de l’admiration générale et convoitée par tous les garçons, décide, à l’âge de vingt ans, d’épouser le futur grand écrivain (c’est lui qui l’affirme), à peine plus âgé qu’elle. Il est son alter ego. Ils forment un couple redoutable, ambitieux, excessif, assoiffé de vie et de célébrité (et d’alcool… l’allusion à l’"Alabama Song" de l’opéra "Aufstieg und Fall der Stadt Mahagonny" du duo Brecht/Weill se justifie… rappel des paroles : "Well, show me the way / To the next whiskey bar / Oh, don't ask why / Oh don't ask why...). Ils sont de toutes les fêtes, bravent tous les interdits, font tout pour scandaliser… Scott devient effectivement un écrivain célèbre, et c’est à partir de là que Zelda dérape … elle ne supporte pas de ne plus être le point de mire de tous! Elle a des ambitions littéraires (et beaucoup de talent) elle-même, mais Scott l’empêche d’écrire pour éviter qu’elle ne lui fasse de l’ombre. Il ira même jusqu’à lui voler des manuscrits et les utiliser pour son compte! La catastrophe est programmée… Elle cherche à reprendre pied, un nouvel amour, une grossesse, mais son mari est là pour empêcher son bonheur, chasser l’amant, l’obliger à avorter. Elle le hait, essaie de lui rendre la monnaie de sa pièce, mais le coup lui revient à chaque fois!
   
   C’est surprenant de voir avec quelle empathie Gilles Leroy arrive à se mettre à la place de Zelda, cet oiseau de paradis blessé qui finit dans le caniveau, piétinée par son mari (qui, soit dit en passant, n’est plus qu’une loque lui-même) et à imaginer ce qu’elle a pu, ce qu’elle a dû penser et ressentir. On sort du livre en prenant complètement le parti de Zelda, intimement convaincu qu’elle a été la victime de Scott! Pourtant, cela ne correspond pas tout à fait à la vérité, car elle souffrait vraiment de schizophrénie…
   
   A lire absolument!

critique par Alianna




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