Lecture / Ecriture
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La mort à Venise de Thomas Mann

Thomas Mann
  La mort à Venise
  La Montagne magique
  Les Buddenbrook
  La loi

Thomas Mann est un écrivain allemand né en 1875 et décédé en 1955.
Le Prix Nobel de littérature lui a été attribué en 1929.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

La mort à Venise - Thomas Mann

Venise et la mort
Note :

   Très beau court roman (ou grande nouvelle ?) de T. Mann. Amateur de dialogues, d'actions s'abstenir. Contempteurs de l'âme humaine, de ses ressorts et de l'introspection disséquée, bonjour!
   
   Ecriture très fluide, pas pédante pour un sou. Exposition des sentiments, des sentiments que procurent les sentiments, et des ressentiments. Remarquable.
   
   Un écrivain sur le versant descendant de sa vie, Aschenbach, parti se poser à Venise pour trouver calme et repos, tombe sous le charme (au sens féerique du terme) de Tedzio, un jeune adolescent polonais en villégiature avec sa famille. Ils sont dans le même hôtel, fréquentent les mêmes endroits : la salle à manger, la plage... et Aschenbach se rend progressivement compte de la fascination, l'envoûtement qui le lient à la présence de ce jeune adolescent. Plus un jeu de mort qu'un jeu de l'amour dans la mesure où la Lagune de Venise est contaminée par un mal mystérieux que les autorités s'emploient à cacher et qui décime peu à peu?
   
   De très beaux passages traitant la fascination qu'un vieillard peut ressentir pour la beauté, (plus de la fascination que de l'amour), le sentiment à la fois de futilité et de plénitude qu'on peut ressentir en villégiature dans un lieu magique comme Venise...
   
   De par l'époque peut être, le contexte, l'écriture ? J'ai songé à 24H de la vie d'une femme de Stefan Zweig.
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critique par Tistou




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Comment s'attaquer à un monstre de la littérature (3)...
Note :

    Voici un nouvel épisode (à rebondissement, n'en doutons pas) de notre série "Première bouchée à pleines dents dans un auteur" qui porte aujourd'hui sur Thomas Mann.
   
   Lectrice innocente, désireuse de m'ouvrir aux horizons séduisants de la littérature, j'ai décidé, un jour, de lire Thomas Mann. Je me rends donc chez un fournisseur de romans, je vais au rayon littérature germanique, je trouve mon bon Thomas et les oeuvres produites par son cerveau actif. D'habitude, je ne rechigne pas à lire des pavés mais là, je ne sais pas pourquoi, j'ai délaissé "La montagne magique" et "Le Docteur Faustus", pour jeter mon dévolu sur "La Mort à Venise" (1912). J'ai le secret espoir que ce choix n'a pas été dicté par une insidieuse paresse intellectuelle mais plutôt par le fait que je partais à Venise quelques jours plus tard (oui, c'est vrai que c'est d'un commun de choisir un roman en fonction d'une destination de voyage !).
   
   J'en reviens au coeur de la question. A mon avis, "La Mort à Venise" est une bonne porte d'entrée dans l'oeuvre de Thomas Mann car c'est une nouvelle, donc le récit est court. Ce qui vous fait une belle jambe mais qui prend tout son sens quand on le compare par exemple à l'ascension de La montagne magique. J'ai adoré ce roman mais c'est vraiment une lecture de longue haleine à prévoir pour vos prochaines (grandes) vacances (et je ne parle pas des développements sur la musique du Docteur Faustus).
   
   "La Mort à Venise" raconte l'histoire d'Aschenbach, inspiré de Gustav Mahler et de Thomas Mann lui-même, écrivain connu et reconnu, qui ressent le soudain besoin de quitter l'Allemagne. Il s'embarque pour l'Italie et se rend à Venise, ou plus exactement au Lido, qui, au début du XXe s., était un lieu de séjour bien plus agréable que Venise elle-même. Aschenbach découvre un adolescent, Tadzio, venu en vacances avec sa famille, et dont il tombe éperdument amoureux. Leurs relations restent purement platoniques, et je crois même me souvenir qu'ils n'échangent que quelques mots. Cet amour à distance obsède complètement Aschenbach qui surveille et suit le jeune homme dans ces jeux sur la plage du Lido ou dans les dédales vénitiens. Cette attirance est fondée sur la beauté antique du jeune homme mais aussi sur ce qu'il représente: la jeunesse pleine de vie. Face à lui, Aschenbach ressent la vieillesse et essaie même de la combattre par des artifices. Comme un papillon attiré par la flamme, Aschenbach ne peut se détacher de Tadzio si bien qu'il refuse de quitter Venise alors qu'une épidémie de choléra gagne du terrain.
   
   La question des fondements de la création qui est au centre des préoccupations de Thomas Mann est aussi l'un des thèmes majeurs de "La Mort à Venise". L'inspiration et la création peuvent être fondées sur le mal et la perversion, idée que l'auteur développe longuement dans "Le Docteur Faustus".
   
   De ce roman, je garde plusieurs impressions persistantes:
   - L'amour que ressent Aschenbach pour Tadzio est raconté avec délicatesse et justesse et m'a paru très émouvant (probablement une conséquence de mon romantisme...).
   - J'ai été touchée par le personnage d'Aschenbach et par sa déchéance.
   - A la lecture, on ressent très rapidement et tout au long du récit l'atmosphère pesante et presque malsaine de la maladie.
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critique par Cécile




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Une fatalité souriante
Note :

   "La mort à Venise" est sans doute l'un des textes les plus célèbres de Thomas Mann, un peu grâce au film que Luchino Visconti en a tiré, en 1971, avec Dirk Bogarde dans le rôle de Gustav von Aschenbach - un film qui m'est resté en mémoire comme une oeuvre contemplative, lente, mélancolique et même, disons-le, assez morbide. Des impressions très différentes en fait de celles que je viens d'éprouver à la lecture de cette nouvelle.
   
   Certes, Gustav von Eschenbach, écrivain à la vie austère, bien rangée et toute entière engagée au service de son art, s'en vient à Venise poussé par une obscure fatalité qui ensuite l'y retiendra captif, foudroyé par la beauté presque surnaturelle d'un jeune adolescent. Mais sous la plume de Thomas Mann, cette fatalité se fait souriante, du moins dans les premiers temps, et les signes avant-coureurs du désastre, s'ils sont bien présents, restent plutôt discrets, quantités négligeables au regard de la vie que l'auteur allemand prête au monde intérieur de son héros, au lyrisme si séduisant de son écriture et à ce sentiment de bonheur et d'abandon que Gustav von Eschenbach retrouve ici, pour la première fois depuis longtemps: "S'agissait-il de chômer, de se livrer au repos, de se donner du bon temps, il sentait bientôt (et cela lui était arrivé surtout quand il était plus jeune) une inquiétude et un dégoût qui le ramenaient aux plus nobles efforts, à la sainte et austère servitude du travail quotidien. Seul ce lieu l'ensorcelait, débandait sa volonté, le rendait heureux." (p. 85)
   
   C'est la fatalité encore qui offre un fil conducteur aux deux autres nouvelles, plus brèves mais tout aussi séduisantes, qui complètent cette édition de "La mort à Venise". Fatalité placée sous le signe musical du "Tristan et Isolde" de Richard Wagner, dans "Tristan" où se noue sur le fond de l'atmosphère feutrée d'un sanatorium une relation trouble entre l'écrivain Detlev Spinell et Gabrielle Klöteryahn, la jeune et fragile épouse d'un riche négociant lübeckois. Fatalité enfin réduite à son expression la plus simple et la plus pure – celle de la chute – dans "Le chemin du cimetière".
   
   Extrait:
   
   "Il ne s'était pas attendu à la chère apparition; elle venait à l'improviste et il n'avait pas eu le temps d'affermir sa physionomie, de lui donner calme et dignité. La joie, la surprise, l'admiration s'y peignirent sans doute ouvertement quand son regard croisa celui dont l'absence l'avait inquiété, et à cette seconde même Tadzio lui sourit, lui sourit à lui, d'un sourire expressif, familier, charmeur et plein d'abandon, dans lequel ses lèvres lentement s'entrouvrirent. C'était le sourire de Narcisse penché sur le miroir de la source, ce sourire profond, enchanté, prolongé, avec lequel il tend les bras au reflet de sa propre beauté, sourire nuancé d'un très léger mouvement d'humeur, à cause de la vanité de ses efforts pour baiser les séduisantes lèvres de son image, sourire plein de coquetterie, de curiosité, de légère souffrance, fasciné et fascinateur." (p. 98)

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critique par Fée Carabine




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L'amour, la mort
Note :

   "La Mort à Venise" de Thomas Mann est un court roman de six chapitres (une nouvelle?) qui raconte l'histoire d'un écrivain d'âge mûr, ayant atteint une grande notoriété, August Aschenbach, dans lequel on peut reconnaître Thomas Mann lui-même.
   Le personnage aperçoit dans les rues de Munich un homme étrange, en tenue de voyage, qui lui donne immédiatement l'envie de partir. Il se rend alors à Venise où, dans un grand palace au bord de la mer, il remarque la beauté parfaite d'un adolescent polonais Tadzio en villégiature avec sa famille. Le vieil homme se perd dans la contemplation du jeune homme. Cette admiration qui n'est d'abord qu'esthétique tourne à l'obsession. L'amour qu'il éprouve pour le bel adolescent l'épouvante et lui fait honte. Autour de lui l'hôtel se vide, les rues de Venise sentent le désinfectant et les autorités qu'il interroge lui mentent et refusent de lui dire que le choléra sévit dans la ville.
   Et c'est ainsi que cet homme, toujours maître de lui-même jusqu'alors, subit cette fascination funèbre qui le mène à sa fin, face à la mer, en contemplation de la Beauté que nul ne peut voir sans mourir.
   
   Le thème majeur du livre est celui de la Beauté c'est à dire de l'Art indissolublement liée à la mort. Thomas Mann est en cela en accord avec le poète August Von Platen (1796-1835) dont il dit : "L'amour imprègne le poème en question *(...) cet amour infini, insatiable, qui débouche dans la mort, qui est la mort, car il ne trouve pas à se satisfaire sur terre, cet amour qui le frappe de bonne heure, sans rémission, et qu'il appelle "la flèche de la beauté". Et Thomas Mann cite Platen :
   *"Quiconque a de ses yeux contemplé la beauté
   est déjà livré à la mort,
   n'est plus bon à servir sur terre,
   et cependant il frémira devant la mort,
   quiconque a de ses yeux contemplé la beauté."

   
   Thomas Mann rejoint aussi Schopenhauer (qui a exercé sur lui une influence majeure) et pour qui le plaisir esthétique est toujours une souffrance :
   "on peut même dire que le plaisir est contre-nature car il supprime, fut-ce provisoirement, cette lutte qui est à la base de toute activité humaine".
   

   Pour Schopenhauer, l'art n'est pas le produit du travail, de la technique ou de la raison. La beauté est uniquement perceptible "par le truchement des sens, rien que des sens" et lorsqu'elle frappe, c'est brutalement :
   "c'est le moment où la connaissance se libère du service de la Volonté où, par la même le sujet cesse d'être purement individuel pour devenir sujet de la connaissance, sans trace de Volonté. Ce sujet n’obéit plus au principe de raison pour rechercher les relations des choses; au contraire il baigne et se perd dans la contemplation sans ombre de l’objet même, dégagé de tous rapport avec les autres"
   

   Et c'est exactement ce qu'il arrive à August Aschenbach qui est pourtant un être de raison et de devoir. Lorsque dans la première partie du récit, il aperçoit à Munich un homme étrange qui le fixe d'une manière agressive et provocante, il éprouve une envie passionnée de partir. Il lutte d'abord contre cette aspiration exaltée :
   "D'ailleurs, cette fantaisie qui venait de le prendre, si tard et si soudaine, sa raison et une maîtrise de soi à laquelle il s'était exercé depuis son jeune âge eurent vite fait de la modérer et de la mettre au point."
   

   On peut dire que cette impulsion irraisonnée qu'il juge "frivole et contraire à son dessein" et qui se matérialise sous la forme de ce curieux voyageur est pour lui déjà l'annonce de la fin. Ce n'est pas sans raison que celui-ci lui apparaît sous le portique d'une église, "au-dessus des deux bêtes de l'Apocalypse".
   
   Cette vision le conduit à Venise à la rencontre de Tadzio :
   Celui-ci était d'une si parfaite beauté qu'Aschenbach en fut confondu. La pâleur, la grâce sévère de son visage encadré de boucles blondes comme le miel, son nez droit, une bouche aimable, une gravité expressive et quasi divine, tout cela fait songer à la statuaire grecque de la grande époque, et malgré leur classicité les traits avaient un charme si personnel, si unique, qu'Aschenbach ne se souvenait pas d'avoir vu ni dans la nature ni dans les musées une si parfaite réussite"
   

   On notera que la parfaite beauté pour Aschenbach est liée aux canons de l'art classique grec; on pense au culte d'Apollon qui incarne l'équilibre, l'harmonie, la spiritualisation du désir. Mais dans le cas présent, cette contemplation va le pousser aux excès, à l'assujettissement (il suit l'enfant dans les rues de Venise, ne peut se passer de sa présence), au ridicule (il se fait teindre les cheveux et maquiller comme un Vieux Beau). En effet, comme le souligne Socrate à Phraidos dans un passage de la nouvelle, s'acheminer vers l'Esprit par la voie des sens n'est pas sans danger :
   "Car il faut que tu saches que, nous autres poètes, nous ne pouvons suivre la voie de la beauté sans qu'Eros se joigne à nous et prenne la direction (...) Tel est notre plaisir et telle est notre honte. Vois-tu maintenant qu'étant poètes nous ne pouvons être ni sages ni dignes.
   

   Pourtant, Thomas Mann lorsqu'il écrit la nouvelle n'avait pas l'intention de raconter un amour homosexuel.
   "Ce que je voulais raconter à l’origine n’avait rien d’homosexuel ; c’était l’histoire du dernier amour de Goethe à soixante-dix ans, pour Ulrike von Levetzow, une jeune fille de Marienbad : Une histoire méchante, belle, grotesque, dérangeante qui est devenue La Mort à Venise."
   

   Mais le trouble érotique lié à cette contemplation de la beauté, en introduisant le thème de l'interdit, aggrave l'état de désordre d'Aschenbach. Dès lors la Mort est la seule issue pour lui, le sirocco qui souffle les miasmes de la lagune empestée, le choléra qui plane sur la ville avec les odeurs sinistres que la maladie colporte en sont les représentations métaphoriques.
   
   Le nom même du personnage porte en lui la représentation de la mort : Aschenbach signifie ruisseau de cendres et le prénom, Gustav, est celui du musicien préféré de Mann, Malher, dont il apprend la mort lorsqu'il est en train de rédiger ce livre.
   
   Et l'on s'aperçoit que le lecteur est préparée dès le début à cette issue par deux scènes qui se rejoignent et encadrent l'action d'une façon inoubliable : dans le bateau qui l'amène à Venise, l'écrivain éprouve une forte répulsion pour l'un des passagers :
   "L'un des jeunes gens, un garçon à la voix pincharde qui portait avec une cravate rouge et un panama à courbe audacieuse un costume d'été jaune clair de coupe extravagante, se montrait particulièrement lancé. Mais l’ayant considéré de plus près, A. constata avec horreur qu’il avait devant lui un faux jeune homme. Nul doute, c’était un vieux beau. Sa bouche, ses yeux avaient des rides. Le carmin mat de ses joues était du fard, sa chevelure, noire sous le chapeau à ruban de couleur, une perruque ; le cou flasque laissait voir des veines gonflées ; la petite moustache retroussée et la mouche au menton étaient teintes ; les dents, que son rire découvrait en une rangée continue, fausses et faites à bon marché, et ses mains qui portaient aux deux index des bagues à camées étaient celles d’un vieillard."
   
   Au moment de sa mort sur la plage, dans le transat d'où il contemple Tadzio dont il a appris le départ, August Aschenbach est devenu ce vieux Beau entre les mains de son coiffeur :
   "plus bas, là où la peau était flasque, jaune et parcheminée, il voyait paraître un carmin léger; ses lèvres tout à l'heure exsangues s'arrondissaient, prenaient un ton framboise; les rides de ses joues, de la bouche, les pattes d'oie aux tempes disparaissaient sous la crème et l'eau de jouvence... Avec des battements de cœur, Aschenbach découvrait dans la glace un adolescent en fleur."
   

   Entre ces deux moments-clefs le personnage lucide sur lui-même analyse sa déchéance lorsqu'il poursuit Tadzio dans les rues de Venise :
   "Pourtant il y avait dans son état des instants de répit et de retour partiel à la raison. Où vais-je? pensait-il consterné."
   

   Deux autres passages aussi se répondent : Si Tadzio lui est apparu la première fois incarnant la Beauté, c'est en Ange de la mort qu'il le voit juste avant de mourir :
   "Il semblait à Aschenbach que le psychagogue pâle et digne d'amour lui souriait là-bas, lui montrait le large; que, détachant la main de sa hanche, il tendait le doigt vers le lointain, et prenant les devants s'élançait comme une ombre dans le vide énorme et plein de promesses."
   

   Enfin, une scène hallucinante (aussi bien dans le livre que dans le film de Visconti) annonce la Mort. C'est celle où les musiciens se produisent sur la terrasse du palace. Derrière le masque qui cache le visage du chanteur avec son chant goguenard, ses ricanements frénétiques et l'odeur d'hôpital qui s'échappe de lui, se cache la personnification de la Mort dans toute sa violence et sa laideur insolente.
   
   Un très grand roman auquel correspond un très grand film!

critique par Claudialucia




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