Lecture / Ecriture
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Musique pour caméléons de Truman Capote

Truman Capote
  Un été indien
  Dès 10 ans: L'invité d'un jour
  De sang froid
  Petit déjeuner chez Tiffany
  Musique pour caméléons
  Prières exaucées
  La traversée de l'été
  Un arbre de nuit et autres nouvelles.
  Des cercueils sur mesure
  Un Noël
  Un plaisir trop bref

Truman Capote est le nom de plume de Truman Streckfus Persons, écrivain américain né en 1924 et décédé en 1984.

Musique pour caméléons - Truman Capote

Anticonformiste
Note :

   Je découvre Truman Capote (il n’est jamais trop tard pour bien faire). J’ai préféré me lancer dans l’édition bilingue pour mieux percevoir le style Capote. On peut imaginer qu’une traduction, aussi bien faite soit-elle, laisse paraître un peu du traducteur par les choix qu’il opère de tel mot, telle phrase, ou même d’ajouter ou supprimer des éléments. Mais alors, pourquoi pas directement la VO? Peut-être parce que je ne suis pas “an English native speaker”, comme on dit chez les linguistes, et que certaines tournures idiomatiques ou certains “phrasal verbs” m’obligeraient à plonger dans un dico, hachant en cela le fil de la lecture, alors qu’un coup d’œil sur la page de droite pour la traduction d’un mot, et la lecture reprend. Mais venons-en au livre.
   
   Un recueil de six nouvelles, apparemment différent de la version française. Certaines brèves, comme “Music for Chameleons”, et l’une très brève “Mr. Jones”.
   
   Lorsque Truman écrit ces nouvelles, il est en pleine déliquescence, en proie à l’alcool, la drogue, la fièvre. La presse populiste de l’époque (New York Post) n’a pas raté l’occasion de le tirer un peu plus vers l’enfer, lui attirant toutes les disgrâces, le représentant en clochard entouré de seringues et de bouteilles vides, doté d’un livre perfidement appelé “Petit déjeuner chez les clodos”, en référence à “Petit déjeuner chez Tiffany” (1958). À n’en pas douter, ce journal était d’une grande élégance. C’est à travers l’écriture que Truman cherchera “un nouveau lui”, aux aspects changeants, tel un caméléon. “Music for Chameleons” est un livre quasi testamentaire, publié en 1980, quatre ans avant sa mort.
   
   Écriture anticonformiste car les règles traditionnelles de la Nouvelle sont un peu bousculées. Pas de chute saisissante, parfois même une fin en suspens, comme dans Mr. Jones, où Truman nous laisse planté là, dans une rame de métro à Moscou, en face de son disparu. Au troisième texte j’ai changé mon point de vue, inclinant un peu l’esprit, et j’ai découvert le texte sous un nouveau jour qui ressemble à s’y méprendre à un savant mélange entre réalité et fiction, entre part de vécu et mise en mots. Un style qui inaugura, à l’époque, un nouveau genre, le “non-fiction novel”. Je suis donc retourné au début du livre pour sentir ces textes sous un nouvel angle et sans exigence particulière, en tout cas plus celle qu’on a envers une nouvelle “classique”. À ce moment Truman m’a séduit. On n’imagine pas les personnages, on a l’impression de les avoir connu, différence notoire. Les ambiances, chaudes ou inquiétantes, les descriptions ciselées sans lourdeur, les scènes se lisent et se relient sans heurt, même dans l’exercice difficile de l’alternance des univers et des lieux (“Mojave”).
   
   Capote disait “Je crois que la plupart des écrivains, même les meilleurs, ‘sur-écrivent’. Je préfère, moi, ‘sous-écrire’. [ … ] Je me rendais compte que mon écriture se faisait trop dense, que je consacrais trois pages à obtenir des effets que j’aurais pu atteindre en un seul paragraphe”.
   
   Je pense que je vais essayer “Petit déjeuner chez Tiffany”.
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critique par Lincoln




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La consolation romanesque
Note :

    Ami lecteur, la vie est dure: tu dois faire la comptabilité d'une boite de documentation, remplir un dossier pour l'IUF, corriger les copies de tes terminales STT, t'occuper de ta famille, de ton fils parti vivre au Mexique et de ton chat à trois pattes ou encore monter un site internet pour un syndicat. Toutes ces activités sont épuisantes et tu es déjà en train d'envisager ce que tu vas mettre dans le balluchon qui va t'accompagner dans l'île qui sera ton désert, ta montagne, ton refuge, ta grotte à l'écart du monde.
   Ami lecteur, je sais que je ne dois pas me mêler de ta vie privée mais si je peux faire une petite suggestion, glisse à côté de ta crème solaire et de ton sombrero "Musique pour caméléons" de Truman Capote. Maintenant, je dois te convaincre de prendre ce livre plutôt qu'un Philippe Sollers (j'essaie de changer régulièrement de cible).
   
   "Musique pour caméléons" est un recueil de nouvelles (1980). Après "De sang froid", Truman Capote semble avoir eu un léger problème pour finir ce qu'il commençait à écrire et de plus il est devenu de plus en plus dépendant de l'alcool et de la drogue. A travers les différentes nouvelles de "Musique pour caméléons", Truman Capote nous offre un panorama à 360° de Truman Capote. Toutes les nouvelles de ce recueil éclairent un pan de la vie ou de la personnalité de l'auteur:
   - Les nouvelles autobiographiques qui font référence à son enfance à La Nouvelle-Orléans et à sa vie d'écrivain. Il raconte ainsi ses pérégrinations dans New York avec sa femme de ménage.
   - Les nouvelles qui mettent en scène ses rapports avec des personnalités célèbres. Truman Capote consacre ainsi une nouvelle entière à Marilyn Monroe.
   - Les nouvelles qui illustrent son goût pour les faits divers. Truman Capote raconte ainsi dans une courte nouvelle, l'histoire vraie de plusieurs crimes annoncés par l'envoi d'un minuscule cercueil à la future victime. Il décrit aussi ses différentes visites à divers criminels et, en particulier, à un tueur lié à Charles Manson.
   Dans la dernière nouvelle, Virage nocturne ou Le sexe des frères siamois, Truman discute avec Truman et s'analyse:
   " Je suis un alcoolique. Je suis un drogué. Je suis homosexuel. Je suis un génie. Bien entendu, je pourrais posséder ces quatre douteuses caractéristiques et rester un saint. Mais j'suis pas enco'e un saint, oh ben ma foi, non."

   
   Musique pour caméléons est aussi l'illustration de la très grande maîtrise littéraire de Truman Capote qui, en quelques pages, campe des personnalités et des situations diverses. Je ne sais pas si tout est véridique dans ce que raconte Truman Capote sur sa vie et ses rencontres, mais il arrive à faire revivre Marilyn en quelques lignes, à rendre l'ambiance exotique, sensuelle et mystérieuse de La Nouvelle Orléans en quelques mots, à cerner la dangerosité d'un criminel en quelques phrases.
   Truman, tu es mon héros et tu as sauvé ma journée d'hier!
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critique par Cécile




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Retour au jardin d'enfants
Note :

    Après le très prometteur "Petit déjeuner chez Tiffany" (1958) et le captivant "De sang-froid" (1965) qui lui valut renommée et argent, la carrière littéraire de Truman Capote peut sembler s'éteindre dans l'alcool et la dépression. Ce serait faire peu de cas des résolutions que l'auteur manifeste dans sa préface de "Musique pour caméléons" (1979) et des qualités de ce recueil.
   
   Dans les quelques pages de ce préambule nombriliste, quelquefois amer et revanchard, où il livre d'intéressantes réflexions sur ses techniques d'écrivain ["Ainsi que certains jeunes étudient le piano ou le violon quatre à cinq heures par jour, je jouais de même avec mes papiers et mes stylos"], Capote reconnaît que "De sang-froid" était d'une écriture trop dense: trois pages pour des effets qui tiendraient en un paragraphe. Il considère que trop d'écrivains, même les meilleurs, "sur-écrivent", et juge ne pas avoir donné le meilleur de lui-même: "... je laissais de côté tout ce que je savais de l'écriture, tout ce que m'avaient appris scénarios, pièces, reportages, poésie, nouvelles, contes, romans. Un écrivain devait disposer de toutes ses couleurs, toutes ses aptitudes réunies dans la même palette pour pouvoir les doser (et dans certains cas opportuns, les appliquer simultanément)...".
   
    Il considère que le développement pratique de ces réflexions, ce qu'il appelle un "retour au jardin d'enfants", lui ont permis d'élaborer un style plus accompli où il se tient moins en retrait du récit et il a remanié ce qui devait être l'œuvre de sa vie, "Prières exaucées" [tiré d'une citation de sainte Thérèse d'Avila: "il y a plus de larmes versées sur les prières exaucées que sur celles qui ne le sont pas"], dont deux brillants chapitres nous sont parvenus, "La côte basque" et "Des monstres à l'état pur".
   
   Puis Capote entreprend "Cercueils sur mesure", court reportage romancé sur un crime américain et compose/reprend une série de nouvelles et textes, avec une technique longuement mûrie.
    L'aboutissement de tout cela est le recueil "Musique pour caméléons" (1980 pour la version française), dernière publication de son vivant.
   
    En fin de préface, cinq ans avant de s'éteindre, il s'interroge encore sur "Prières exaucées" et se considère "isolé dans sa folie obscure" qu'est la création littéraire, avec "le fouet dont l'a gratifié Dieu" que sont la volonté et le devoir d'écrire.
   
   "Life is a moderately good play with a badly written third act"
   

    J'ai terminé la lecture des six premières nouvelles du livre: je les trouve somptueuses. Pas un mot à changer au récit éponyme, une atmosphère de Martinique en couleurs à profusion, un rien de préciosité; le portrait d'une veille et distinguée aristocrate qui charme les caméléons au piano est la fois admiratif et critique.
   
    Mentionnons "Éblouissement" qui traduit l'intense souffrance destructrice des enfants de sexe ambigu, immanquablement une confession pathétique de l'auteur. On y trouve un autre portrait saisissant, cette madame Ferguson, un peu voyante et sorcière, "qui roulait de côté des yeux de pleine lune".
   

    Enfin "Mojave" est un chef-d'œuvre : une dernière scène montre le couple aisé en tête à tête, une vodka rouge poivrée, il neige dehors, des souvenirs dans le torride désert californien puis, troublée, langueur feinte, Sarah tire les tentures : "Fermées, les lourdes tentures de soie masquèrent le fleuve nocturne et les bateaux illuminés si ouatés de neige qu'ils avaient les contours émoussés du dessin d'une estampe japonaise représentant une nuit d'hiver". Tombent ces derniers mots glaçants "... nous trouverons bien quelqu'un" dont vous ne percevrez le poids qu'en lisant cette perle.

critique par Christw




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