Lecture / Ecriture
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L'échappée de Valentine Goby

Valentine Goby
  La note sensible
  Dès 10 ans: Le cahier de Leïla
  L'échappée
  Qui touche à mon corps je le tue
  Des corps en silence
  Banquises
  Kinderzimmer
  La Fille surexposée
  Une preuve d'amour
  Un paquebot dans les arbres

Valentine Goby est une écrivaine française née en 1974.

L'échappée - Valentine Goby

Jeune et amoureuse. Collaboration?
Note :

   L'histoire commence par des phrases rapides, des phrases qui halètent comme quand on pédale pressé d'arriver à destination."Madeleine grelotte. Elle souffle sur ses doigts. Une main après l'autre. Un froid mouillé s'engouffre sous sa jupe." Et très vite on plonge. 1942. Campagne bretonne. Aux abords de Rennes. La France sous le coup de l'armistice. La France occupée.
   
   J'ai aimé ce livre même si j'avoue avoir tardé à le faire, car j'ai trouvé lente la première partie. En fait, l'auteur adopte un style efficace, qui m'a retenue. Le débit est lapidaire, le rythme s'accélère, c'est infernal, car plus on avance dans la lecture, plus l'impuissance s'amplifie. Elle sait nous emporter dans cette ambiance ambivalente, lourde et légère à la fois. Ne plus être en guerre, l'être encore. Une jeune fille sur son vélo, un petit seize ans, et pourtant … le plafond du ciel est bas et gris, le soleil brumeux est parti voyager dans l'autre hémisphère … Ce couple de l'amour et de la collaboration est fulgurant d'émotions.
   
   Qu'est-ce que 40 ans ?
   J'ai un 40 ans jeune de 14 mois. C'est dire que je vois le jour à l'heure où les Jeunes de 20 ans se prennent en mains armées de pavés; à l'heure où l'Amour déclare sa flamme et sa liberté aussi par le divorce; à l'heure où la Femme s'écartèle, se mutile comme l'animal pris au piège du chasseur, pour gagner ses vies sociale, économique, personnelle et maternelle.
   
   Et voilà qu'au fil des pages, presque un demi-siècle s'écoule. Au fil des pages, c'est l'histoire d'une femme qui est née 40 ans avant moi. C'est pas long, 40 ans. Statistiquement, c'est être à mi-chemin. Je nais quand l'héroïne de ce roman fête ses 40 ans. Je suis sûre de connaître cette femme. Je découvre sa vie. La vie de Madeleine me transperce. Ma Jeunesse ne comprend pas, mon Amour saigne, et mon élan Maternel hurle !
   
   Il y en a eu 200 000 en France, 200 000 Madeleine, 200 000 enfants de Madeleine aussi. J'ai forcément rencontré sa fille au détour d'un voyage, d'une visite, d'une rencontre. Sa fille a l'âge de ma mère.
   
   Et pourtant … Comment condamner la vindicte populaire ?
   
   La vindicte populaire …
   Valentine Goby, là encore, fait preuve de subtilité. Elle nous offre les faits, tristement plausibles, charge à nous d'être choqués ou non, d'être confirmés dans nos idées ou non. "En ce temps-là, pour ne pas châtier les coupables, on maltraitait les filles. On alla même jusqu'à les tondre.", dixit Paul Eluard.
   Au cours de cette «Leçon d'hygiène patriotique», des hommes et des femmes punissent – sans procès, sur délation - encore - une jeune fille française, a priori coupable d'avoir partagé des heures de sa vie avec un officier allemand. Ces patriotes connaissent-ils l'œuvre de Liszt ? Non, bien sûr.
   
   Et Madeleine, marquée dans sa chair, ne veut retenir, de cette rancœur tenace, qu'un visage. Merci, Valentine Goby, de tout mélanger sans faire d'amalgame. (pardon lecteurs de n'être pas plus explicite, je ne veux pas vous dévoiler ce passage du roman).
   
   Notre Histoire de France est chargée de racisme et d'ignorance et de peur, est chargée aussi de confusion et d'horreur, de morts et de morts vivants et de victimes …. Et je rends hommage au général de Gaulle qui a voulu préserver l'union et la fierté de son peuple, et qui a su l'emmener – si vite quand on y pense – à la réconciliation avec l'Allemagne. Par sa vision de Chef de l'Etat, il a œuvré pour une Paix durable, tant avec nos voisins qu'entre nous. Unir son peuple, pour mieux régner, pour l'apaiser, pour le rendre meilleur et plus efficace … On pourra dire tout ce qu'on voudra du Général, mais voilà un Président qui a prouvé qu'il était investi d'une Mission Politique au service de son peuple. Unir pour mieux régner … Qu'on se le dise.
   
   Pour prolonger cette lecture, j'ai une pensée émue pour Le Non de Klara, Soazig Aaron, et un respect infini pour Simone Veil et la première partie de son «Une vie».
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critique par Alexandra




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Kleinstadt
Note :

   Ouf ! J’y suis arrivée… il m’aura fallu une dizaine de jours pour lire "L’Echappée" de Valentine Goby, faute de temps (et pour ne pas contrarier Mr Lou qui, il faut bien l’avouer, est follement jaloux des privilèges et de l’attention que j’accorde à mes bouquins).
   En été, lorsqu’elle n’est pas loin de sa terre natale et donc plus susceptible de succomber aux charmes des librairies du coin, miss Lou est une espèce menacée qui se sent traquée jusque dans les moindres recoins de son obscure région natale.
   
   Ce n’est pas encore la rentrée littéraire, certes, et les prix ne fleurissent pas à chaque bout de trottoir. Pourtant, miss Lou est agressée d’emblée dans les allées centrales des grands magasins (le dernier Musso incontournable qui l’attendra sournoisement à chaque sortie d’escalator), dans les petites librairies (où le libraire, honteux mais affamé, ajoute en vitrine le dernier Gavalda, flanqué de Nancy Huston et Siri Hustvedt qui en tremblent encore). Et lorsque le panier à la main et la serviette de plage sous le coude, votre fidèle chroniqueuse décide de se rendre à la mer, la voilà entourée de petits Marc Levy qui semblent proliférer derrière le château de sable érigé dans une piètre tentative de défense. Privée de son accès à Internet et donc susceptible de subir les influences les plus (a)variées, miss Lou ne sait que faire et se tourne vers les avis des grands sages, ceux qui sauront la guider sur son chemin semé d’embûches et le prêt de "L’Echappée" s’est avéré particulièrement salvateur compte tenu de mon esprit très capricieux lorsqu’il s’agit de son ravitaillement quotidien de livrophage.
   Revenons donc à nos canards (pourquoi toujours des moutons ?) !
   
   "L’Echappée" traite d’un sujet douloureux de notre histoire, à savoir le sort réservé aux femmes ayant eu une liaison ou entretenu des rapports privilégiés quelconques avec des Allemands pendant la seconde guerre mondiale. J’avoue être sensible à ce sujet, ne serait-ce que parce que Mr Lou est un authentique Saxon.
   
   Ce livre repose sur trois parties :
   -Premier acte: Madeleine, 16 ans, sert dans un hôtel occupé par les nazis. Elle y rencontre Joseph Schimmer, pianiste, dont elle devient officiellement la tourneuse de pages attitrée malgré sa méconnaissance évidente de la musique. Repérée de suite par l’officier allemand, conquise ensuite par son regard et sa musique, Madeleine finit par tomber enceinte. (De l’histoire de Joseph je ne dirai rien pour éviter les spoilers)
   -Deuxième acte: l’humiliation d’après-guerre, lorsque des visages connus lui crachent au visage, l’insultent et la martyrisent, lui laissant une cicatrice indélébile.
   - Troisième acte: la fuite en avant, toujours auprès d’Anne, Anna, la petite blonde officiellement fille d’un prisonnier de guerre. Toujours se déplacer, année après année, ne jamais se mêler aux autres, ne jamais franchir la ligne de démarcation. Irrémédiablement blessée par la revanche d’après-guerre, Madeleine tente de protéger sa fille d’un passé trop encombrant tandis qu’Anne revendique l’existence d’un père honteux.
   - Clôture: trois rêves, trois suppositions portant sur la suite de l’histoire de ces deux femmes dont nous avons suivi les pas pendant seize ans.
   
   Ce roman regorge de thèmes plus intéressants les uns que les autres. Il en va ainsi du gouffre entre Joseph et Madeleine, entre l’homme cultivé et la paysanne, la néophyte. « Un bruit sourd se produit sous le clavier, juste au-dessus de Madeleine. Comme un écho de cathédrale. Joseph Schimmer reprend le Klavierkonzert. Madeleine va se lever, elle n’en peut plus. Elle va rendre la veste, et puis elle va sortir. Il joue les premières mesures, elles disent tu n’as rien à faire ici, tu ne sais pas tourner les pages, déshabille-toi, prends ton plumeau, tes éponges, tes chiffons, il y a des gens qui jouent de la musique et d’autres qui font la poussière, nettoient la crasse au fond des baignoires et des toilettes et tu es de ceux-là, qui ne créent rien, qui se rougissent les mains pour préserver les choses à l’identique, luttent contre les traces d’usure, cirent, polissent, récurent, détartrent, et qui ne survivront pas aux meubles, aux porcelaines, aux parquets, aux vitres, aux émaux froids que toute leur existence ils auront servis. » (p65-66). De façon générale, c’est l’opposition entre deux modes de vie, entre le raffinement et les choses simples que l’on retrouve ici.
   
   Le présent est omniprésent ; le texte, en particulier dans la première partie, est descriptif, truffé de phrases courtes et sèches dépeignant brutalement la situation. Parfois lapidaire. « Pensée. Peur. Froid. » (p64). Le tout se fait à l’occasion en dépit des principes d’accords les plus sommaires, par exemple lorsque passé et présent sont évoqués dans la même phrase en conservant le même temps. Le tout laisse penser à un film où l’on verrait le réalisateur mettre en scène et placer ses personnages dans un décor savamment agencé, bien que minimaliste. Ainsi, par exemple, la fuite en avant de l’héroïne est répercutée sur le rythme rapide des phrases. Un autre extrait révélateur, entre accélération et ralentissement des faits et du rythme : «Ce sont les filles qui cessent de laver, de remplir, de rire, de marcher, de remuer couper chauffer servir pour l’entendre monter, suspendues à ses pas. Alors elle en retient le rythme, exprès. »
   
   Musique et vert-de-gris sont étroitement associés à Joseph Schimmer, d’où de belles descriptions et une association des morceaux écoutés à des paysages imaginaires.
   « Ce n’est pas pour moi que nous jouons ce morceau, Madeleine. Je le connais par cœur et ce n’est pas le meilleur Mozart. Nous le jouons pour vous. C’est ici qu’il faut tourner la page, si bécarre la sol fa, vous entendez ? D’abord le la, isolé, tenu… la pente, écoutez ; et puis au bout, comme un dénivelé, imprévisible. Donnez-lui une couleur ; bleu ? Si bécarre la sol fa… nous jouons ce morceau pour que, petit à petit, vous puissiez tourner les pages seule, pour justifier votre présence, ici au théâtre, ou ailleurs, là où je me trouverai, bien que vous ne connaissiez pas le solfège. Il fallait tourner, Madeleine, la pente, si bécarre la sol fa, essayez encore. Ce morceau est facile, nous allons le répéter cent fois si nécessaire, bien que ce ne soit pas le meilleur Mozart… Ce concert est un peu, comment dit-on ? mièvre.
   Une pente, des arbres rouges, orange, de l’eau qui dégringole dans le soleil, un dénivelé bleu, presque rien ; quelques cailloux, un replat de terre, si bécarre la sol fa. Madeleine tourne la page. Elle écoute, debout à côté du piano, les yeux fermés, inventant, mesure après mesure, une topographie à elle, ne s’autorisant que le geste de tendre la main et de tourner la page, jusqu'à midi. » (p54-55)
De nombreux paysages regorgent d’une symphonie de couleurs, souvent à travers un large nuancier où domine en effet le vert-de-gris rappelant les uniformes allemands.
   
   Le langage du corps est important : les mains, les yeux de Schimmer sont omniprésents, souvent les seuls repères de Madeleine lorsqu’elle est en sa présence.
   
   Bien sûr la guerre, omniprésente, comme lorsque Madeleine découvre l’Atlantique : « C’est une eau à charrier des corps, à les démembrer, elle est bleue aujourd’hui, Jeanne a raison, d’un bleu qui n’existe que sur le vitrail de Moermel, dense, lumineux appaisant. Mais ces dragueurs énormes qui croisent au loin, cette grève parée pour le supplice, morsure sur le tableau tranquille, c’est déjà les cheveux des enfants qui se prennent aux barbelés, des ballons qui crèvent, des chiens se déchirent la gueule, c’est sûr, les oiseaux s’arrachent les ailes, tant de métal décide que la mer est rouge, dès maintenant. Ce n’est plus la mer, c’est un charnier. Madeleine marche. La marée monte. Jamais assez, probablement, pour engloutir tant de laideur. Au loin, un îlot surmonté d’un fort, qu’on pourrait atteindre à pied. Des flaques argentées pavent le chemin depuis le bas des remparts, mirages de dalles bleues sous le ciel sans nuages. Il y aura quoi, ici, demain ? Dans deux ans ? Dans dix ans ? L’eau sera devenue rouille à cause de tout ce fer, et des obus tirés depuis les bastions, et des mitrailleuses fichées dans les blockhaus. » (p124)
   
   Enfin, alors que l’histoire est écrite à la troisième personne, lors de la deuxième partie, le point de vue change: le moment le plus traumatisant de la vie de Madeleine est raconté en quelques pages à la première personne, accentuant aussi bien son importance que son impact lors de la lecture.
   
   La relation entre Madeleine et Joseph m’a un peu déçue, parce que j’attendais autre chose : l’attirance est admise d’emblée, leur histoire est décrite avec un certain détachement qui rend le texte un peu froid. J’aurais aimé en savoir plus, ne pas me borner à quelques images grappillées çà et là ; mieux comprendre la psychologie de Joseph Schimmer, donner plus de moyens d’action à Madeleine, qui est un peu passive à mon goût. Par la suite, le style détaché et incisif de Valentine Goby se prête très bien aux situations qu’elle décrit. Le sujet est ambitieux, les problématiques soulevées intéressantes, l’écriture maîtrisée, précise. Un livre profond, assez émouvant, hanté par de nombreuses figures féminines difficiles à oublier.
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critique par Lou




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Marquée
Note :

   Madeleine, jeune paysanne rennaise, participe à l'entretien d'un hôtel : nettoyage des chambres, service à table etc. L'auberge est réquisitionnée pour les Allemands. Temps de guerre mondiale (la seconde), période de rationnement (tickets à ne pas perdre), ère de suspicion et de délation. Dans son village, tous se taisent, à commencer par sa mère. Alors Madeleine trouve une échappatoire en sa copine Jeanne et sa patronne Elena, puis en un pianiste, Joseph Schimmer, un habitué élégant et même charmant, qui a le malheur de porter la nationalité interdite pour des amours avec une Française.
   
   Un livre de Valentine Goby se mérite, il faut juste le savoir : pendant les cent cinquante premières pages, j'ai eu un mal fou à intégrer l'univers, à respirer les personnages que je trouvais ternes et insipides, à savourer un style haché qui me semblait fouetter à l'air libre. Et puis, il a fallu une scène, trois pages pour m'engloutir définitivement et laisser l'intrigue m'absorber. Miserere, la tonte des femmes tatouées à vie d'un signe infâme, photographiées et en page de une du quotidien local le lendemain, par les résistants du FFI, ceux qui ont souffert des trahisons multiples ou tortures diverses, des pas rigolos en quelque sorte, d'anciennes victimes qui deviennent à leur tour bourreaux.
   
   "L'échappée" ou celle d'une femme qui fuit sans cesse de peur d'être reconnue, qui ne peut se dévêtir à la piscine sans attirer les regards et les désapprobations ; celle d'une petite fille, Anna, qui affiche son identité et sa souffrance en public, afin de renvoyer à chacun sa propre lâcheté, d'aider sa mère à l'acceptation de soi et de ses origines ; celle d'un couple féminin en perpétuelle recherche qui se construit au gré des voyages et des révélations.
   
   "L'échappée", un livre magistral par les thèmes qu'il aborde avec retenue, nourri de bibliographie intense ; une lecture âpre et intelligente ; un texte important malgré un début balbutiant.

critique par Philisine Cave




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