Lecture / Ecriture
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Tobie des Marais de Sylvie Germain

Sylvie Germain
  Hors Champ
  Magnus
  Eclats de sel
  Tobie des Marais
  Chanson des mal-aimants
  Patience et songe de lumière
  L'inaperçu
  Le Monde sans vous
  Petites scènes capitales

Sylvie Germain est un écrivain français née en 1954.

Tobie des Marais - Sylvie Germain

Tout en finesse
Note :

   Cette année aura été riche en découvertes. Et voilà que "Tobie des Marais" de Sylvie Germain figure parmi mes très belles surprises littéraires de 2007.
   
   Ce roman tenant de la fable et du conte est inspiré du Livre de Tobie. Imprégné de traditions juives, ce livre lumineux à la fois riche et subtil m’a envoûtée dès les premières pages.
   
   L’histoire : au cœur du marais poitevin vit Tobie, petit garçon roulant la nuit à toute allure sur son tricycle. Où va-t-il ? Voir le Diable, qui aurait volé la tête de sa mère. En réalité, c’est l’histoire d’une famille brisée qui se dessine peu à peu : décapitée par un fil de fer alors qu’elle galopait à travers la forêt, Anna est retrouvée ensanglantée sur sa jument. Théodore, son mari, fou de ne retrouver qu’un corps sans tête, est frappé d’une attaque et devient un père fantôme, parfois absent, parfois violent. Deborah, l’arrière-grand-mère de Tobie, pilier de la famille, tente d’épauler Théodore et d’élever l’orphelin. C’est beaucoup demander à une femme qui a vu sa famille périr et disparaître dans l’Atlantique alors qu’elle cherchait à émigrer aux Etats-Unis ; puis qui a perdu son mari à la guerre, avant de voir ses filles disparaître à leur tour. Devenu adulte, Tobie est envoyé par son père à Bordeaux afin de recouvrer une dette. Cette mission servira de prétexte à voyage initiatique où l’amour, l’amitié et le rapport à ses chers disparus bouleverseront Tobie.
   
   C’est une superbe histoire que nous livre Sylvie Germain. Dans une prose riche et musicale, elle nous transporte dans un univers oscillant entre réalité et fiction, où les anges et les disparus sont tout aussi présents que des vivants ancrés dans une réalité souvent dure. C’est aussi un monde magnifique qu’elle nous dépeint ; avec beaucoup de grâce et de spiritualité,
   
   Sylvie Germain décrit un Marais Poitevin sensuel et capiteux, extraordinaire, où le surnaturel communie avec la nature et les hommes. Chaque bruissement, chaque frôlement prend une dimension nouvelle et renvoie les personnages à un passé omniprésent, où l’histoire le dispute à la religion et au poids des racines. Terriblement poétique, ce roman touchant allie une histoire brillamment menée à une plume érudite et précise, le tout dans un éveil des sens permanent.
   
   Enorme coup de cœur en cette année 2007 !
    ↓

critique par Lou




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« Au diapason de la respiration des éléments »
Note :

   Voici un livre comme je les aime bien : profond, tout en finesse, sans fioritures ni effets tapageurs, éminemment poétique et intemporel…
   
   Sylvie Germain a transposé à l’époque moderne le Livre de Tobie (ou Tobit) de l’Ancien Testament. Si l’on ne le sait pas, on ne pourra pas le deviner (sauf à posséder une bonne culture biblique…). Elle en a gardé les éléments clés, mais sans mettre en avant la dimension religieuse (même si pour l’auteure, elle doit certainement avoir son importance, c’est hors de doute…).
   
   Tobie est ici un gamin du marais Poitevin. Au début du roman, on le retrouve errant sur son tricycle sur une route la nuit. En fait, sa mère vient de se tuer à cheval dans des circonstances très étranges, et à la maison tout est sens dessus-dessous.
   
   La suite nous raconte l’histoire de la famille de Tobie, histoire faite de douleur et de souffrance, de maladie, folie, violence… et de guérisons miraculeuses…
   
   Comme le Tobie de la Bible, notre Tobie partira sur la route accompagné d’un mystérieux personnage qui le guidera et dont nous ne savons strictement rien si ce n’est son nom : Raphaël (eh oui, l’archange…). Et comme dans la Bible, il rencontrera sa future femme (Sarra) qu’il libérera des démons qui la torturent. Après son voyage, il reviendra chez lui et guérira son père…
   
   C’est un récit initiatique très complexe malgré son apparente simplicité. Ce que j’ai beaucoup aimé (très personnellement), c’est l’omniprésence de la nature, de ses couleurs, ses odeurs. On la sent, on la respire, on s’en enivre avec les personnages, on s’y fond avec eux…
   Exemple:
   "Sarra va s’accroupir sur les rochers tout gluants de varech […] Elle ferme les yeux, respire profondément l’odeur puissante répandue par la marée basse. Elle s’imprègne de l’odeur de l’estuaire et de ses eaux mêlées, celle de la vase, de la matière primordiale ; elle accueille dans sa chair l’odeur amère et vive de cette bouche de terre s’ouvrant sur l’océan, de cette bouche aux lèvres limoneuses brûlée d’histoire, et de passions humaines, assoiffée d’espace, de grand large, de cette bouche ourlée de vignes de vergers, de jardins, de forêts, et qui, tout en chantant la splendeur, la bonté, la prodigalité de cette terre nourricière, crie en silence vers l’infini, vers autre et plus qu’elle-même. Sarra revivifie son cœur dans l’écoute de cette bouche millénaire qui sourit à la mer, éprise d’immensité […]"
   Oui, "éprise d’immensité" …!
   "Elle s’allonge sur les algues. Elle retient son souffle pour mieux entendre celui du soir et de l’estuaire. Lentement sa respiration s’apaise, se met au diapason de celles des éléments […]"

   Au diapason de la respiration des éléments! J’adore! Je m’y vois!
   
   Ce que je retiendrai également de ce roman, ce sont les pages sur la peinture, celle du Caravage et de Francis Bacon en particulier. C’est en s’inspirant de ces peintres-là que Ragouël, le père de Sarra essaie de représenter la souffrance de sa fille… ce sont des pages qui me semblent aller tout droit au cœur de la question de ce qu’est l’art!
   
   Une lecture que j’emporterais pour un long séjour sur une île solitaire!

critique par Alianna




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