Lecture / Ecriture
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Tel des astres éteints de Léonora Miano

Léonora Miano
  L'intérieur de la nuit
  Contours du jour qui vient
  Tel des astres éteints
  Soulfood équatoriale
  Les aubes écarlates
  La saison de l'ombre
  Crépuscule du tourment

Léonora Miano est une écrivaine camerounaise vivant en France. Elle est née à Douala en 1973.

Tel des astres éteints - Léonora Miano

Qu'est ce qu'être noir aujourd'hui?
Note :

   Amok habite un immeuble où il entend souvent son voisin brutaliser sa femme. Un soir, il finit par se résoudre à appeler la police tellement cela devient inquiétant. Cela lui rappelle son enfance avec sa soeur Ajar et la violence de leur père...
   Aux yeux de Schrapnel, son meilleur ami, Amok est un mélancolique qui est trop tourné vers le passé. Schrapel, qui bénéficie d'une bourse d'études qui lui permet de renouveler régulièrement son titre de séjour, est un rebelle.
   Amok retrouve au sein de "La fraternité" - une organisation dont le but est de s'occuper de "tout un peuple à redresser, dont les enfants naissent enchaînés, par une dette qu'ils n'avaient pas contractée" - Amantla, une jeune femme métisse.
   
   Qu'ont en commun ces trois personnages ? Ils ont tous la même couleur de peau : ils sont noirs.
   
   "Tels des astres éteints" est construit autour de ces trois personnes. Plus qu'un roman, je pense qu'on peut parler d'essai, voire de pamphlet qui pose une question essentielle : Qu'est ce qu'être noir aujourd'hui sur "le continent" ? Et être noir n'est pas la même chose qu'on s'appelle Amok, Schrapnel ou Amantla. Pourtant tous les trois ont une difficile hérédité en commun à assumer.
   
   De l'apparition d'un présentateur noir à la télévision en passant par la lutte contre l'esclavage, l'apartheid, Léonora Miano connaît très bien l'histoire de son peuple et surtout de ses souffrances. On sent qu'elle a à coeur de nous faire prendre conscience du poids de cette hérédité sur la vie des Noirs mais aussi sur le regard que nous pouvons parfois, nous les Blancs, y porter : "Des vigiles noirs lui tournaient le dos. Il était inutile d'entrer pour s'apercevoir qu'ils étaient tous les deux grassouillets, incapables de courir après le moindre voleur à l'étalage. Ils étaient noirs, cela suffisait à effrayer, dans ce magasin comme dans d'autres".
   
   Ce livre est un livre ambitieux, qui pose beaucoup de questions. Mémoire, crise identitaire, hérédité, il existe plusieurs façons de se penser noir mais toujours une même difficulté à le vivre. Ce livre est prenant, il contient une certaine violence et lorsqu'on le referme on ne voit plus les choses de la même façon. On y apprend aussi beaucoup de choses.
   
   Ce n'est pas un livre gai mais je pense que c'est un livre qui comptera. Et malgré sa difficulté, on le lit rapidement tant la force de l'écriture nous pousse à tourner les pages.
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critique par Clochette




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Mama Africa
Note :

   Ce troisième roman de Léonora Miano diffère nettement des précédents. Peu de descriptions, de rares dialogues ; beaucoup de longs passages rapportent au style indirect les pensées ou les paroles des personnages : on plonge dans leur conscience. Ce texte épais et touffu où la réflexion et l'analyse priment sur l'action rappelle l'ancien roman à thèse. C'est l'interpellation de la conscience noire qui en constitue l'intérêt et l'originalité.
   
   Il se structure autour de références musicales : chaque partie porte le titre d'un morceau de jazz ou d'une chanson où s'exprime le mal être noir. Une voix "off" – la pythie selon l'auteur – tient le rôle du chœur antique, encadrant les cinq parties de la Tragédie, celle du peuple noir.
   
   Sur le devant de la scène évoluent trois trentenaires idéalistes radicaux. Amandla, née au Sahara, porte en elle depuis l'enfance l'histoire du Continent Noir, le centre du monde où apparurent les premiers hommes, où naquirent les grands pharaons. L'Afrique est la Terre Mère, l'origine de l'espèce humaine. Cette jeune femme rasta vit à Babylone – connotation de Paris – d'un contrat assisté chez un éditeur ; militante au sein de la "Fraternité Atonienne" elle prône la nécessité du retour sur la terre "kémite" – noire – c'est là qu'un soir Amok et Shrapnel viennent l'écouter. Le premier a volontairement rompu avec sa famille, riche et renommée en Afrique. Misanthrope dépressif et nihiliste, télé-opérateur dans un centre d'appel parisien, il vit de peu, n'a aucun projet de vie, aucun ami si ce n'est Shrapnel depuis leur commune jeunesse au pays. Shrapnel rêve, lui, de réunir les Noirs de la diaspora mondiale. Instable dans ses emplois comme dans ses amours, son attirance pour les blondes le met en porte-à-faux avec son idéal. Amok apprend un jour la mort de son ami. C'est à lui de ramener sa dépouille en terre africaine. Amandla accepte de l'accompagner. Tous deux, de retour à Paris, se séparent. La jeune femme cultive l'intention d'un retour définitif au sein de la Terre Mère.
   
   Cette mince intrigue renforce les caractères des personnages : tous trois souffrent de la même blessure originelle ; à jamais apatrides, inhibés par leur couleur, ils ne vivent que de rêves, d'engagements verbaux, mais restent incapables de s'investir dans une action. Trois astres, trois porteurs d'une lumière ; mais déjà éteints, car à jamais velléitaires. Par le jeu du double regard, au racisme latent des Blancs, répond le désir de la diaspora de se blanchir. La couleur emprisonne les Noirs et n'engendre aucune solidarité même lorsqu'ils retournent en Afrique : ces "nordistes" méprisent les "natives" qui les haïssent et les assimilent à des Blancs.
   
   Née au Cameroun, Léonora Miano connaît le poids de l'histoire africaine, la blessure de l'esclavage, de la colonisation, de l'exil. Mais elle interpelle la conscience noire qui n'a pas su faire résilience, guérir de son douloureux passé pour renaître. Elle accuse les frères noirs d'entretenir le syndrome de Stockholm. Ils aiment leurs conquérants et restent passifs et sans ambition. Seule la diaspora peut relever l'Afrique. Mais elle est incapable de prendre conscience d'elle-même, d'assumer sa couleur et son identité afin de partager la même humanité que les autres hommes.
   
   Léonora Miano écrit "pour les identités frontalières", pour qu'au-delà de la couleur tous les êtres humains se vivent "membres les uns des autres" (Épître aux Éphésiens en exergue). C'est pourquoi elle interpelle les Noirs sur leur responsabilité : ce n'est qu'en abandonnant la mentalité de victimes passives qu'ils se réaliseront par l'action. On retrouve dans ce récit la même dénonciation auto-accusatrice que celle d'Hélé Béji dans son essai "Nous, décolonisés”. L'idée fera-t-elle son chemin ?

critique par Kate




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