Lecture / Ecriture
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La plaine de Caïn de Spôjmaï Zariab

Spôjmaï Zariab
  La plaine de Caïn
  Ces murs qui nous écoutent

La plaine de Caïn - Spôjmaï Zariab

"Combien as-tu sur toi?"
Note :

   Combien as-tu sur toi?*
   Pour moi c'est une plongée dans l'inconnu avec la découverte d'un monde et également d'une littérature dont j'ignore tout. Cet auteur est née en 1949 à Kaboul. Diplômée de littérature française, elle vit en France depuis 1991. Elle écrit en persan. Comme cela devient une habitude pour moi, je commencerai par un recueil de nouvelles ma première lecture de cet auteur. Ces nouvelles ont été éditées pour la première fois en France en 1989 et ont été écrites et publiées en Afghanistan pendant la période où les communistes étaient au pouvoir.
   
   Treize nouvelles classées en deux parties : La femme et la vie. La femme et la mort.
   
   La première nouvelle donne son titre à l'ouvrage, sorte d'allégorie entre les temps anciens et le monde actuel. Les massacres qui alimentent les légendes et les tueries actuelles sous le régime communiste dans les plaines afghanes.
   
    « La ville marchande » est une magnifique nouvelle, décrivant une ville apocalyptique où tout, mais vraiment tout, est à vendre, les paroles, l'écoute, le rire ou les larmes. L'un paye pour pouvoir parler à quelqu’un, l'autre est payé pour l'écouter. Une femme raconte des blagues, un homme accepte de l'argent pour en rire. Un texte étrange, mais très fort, à lire.
   
   « Les signatures » : cette nouvelle dénonce la bureaucratie poussée à son paroxysme. Une jeune femme travaille dans un bureau, enfin elle s'occupe, que font ses collègues? Ils écrivent dans des cahiers gris qu'ils mettent sous clés. Ils portent aussi des dossiers, pourquoi? Peu à peu cette femme sent l'hostilité grandir à son égard, elle résiste, revient à son travail, ce mystérieux travail!
   
   « Les bottes du délire » est également un récit très fort. Dans un village, une femme délire, et se rappelle la vie avant, les chars communistes, car ils sont là les chars, écrasant tout sur leur passage, en particulier la vigne «Les bottes, les bottes, le raisin, le raisin» répète-t-elle, la mort rôde, cette femme est blessée. Jusqu'à quel point mentalement, et jusqu'à quel point physiquement?
   
   « Le caftan noir » est la terrifiante histoire d'une femme, que l'on peut supposer se passer en Afghanistan. Enceinte d'une fille, lui prédisent ses voisines, elle revient sur sa vie. Elle était aimée par son père, mais elle doit rentrer dans le monde des femmes, alors ce père bien aimé devient son premier bourreau. Elle connaît petit à petit tous les interdits de sa condition, puis toutes les brimades. Enfin le mariage forcé avec cet homme sans nom, juste une appellation «Le caftan noir». Les coups arrivent durant sa nuit de noces, puis continuent. Elle mettra au monde une fille, ce qui m'aidera en rien sa vie, sa fille sera aussi battue, un soir jusqu'à la mort. Alors quelle solution reste-t-il pour ne pas revivre cet enfer?
   
   Un vieil homme et son manège de chevaux de bois se remémore les temps anciens, les fêtes d'antan avant la barbarie. Une femme se trouve prise au piège d'un bazar où tout se négocie. Une autre dans la routine d'un soit disant emploi semble perdre la raison, enfin, c'est la raison invoquée pour la faire partir. Un homme solitaire, une femme qui l'est tout autant, une parole rappelle des souvenirs à la femme qui s'enfuit. Triste fin! Pas sûr.
   
   «Un libraire fou», adepte de la vente forcée, peut vous faire perdre votre envie de lire.
   
   A noter une introduction qui me semble absolument nécessaire de Didier Leroy qui assure également la traduction.
   
   Un livre hallucinant, des récits poussant l'absurde jusqu'à un point de non-retour, amenant le totalitarisme à un niveau extrême. Avec en prime une écriture de toute beauté, une superbe découverte, un livre choc dont on ne se débarrasse pas facilement. Un mélange de contes orientaux et de réalité actuelle.
   
   Un léger regret, certaines nouvelles dans la seconde partie du livre sont un peu moins prenantes que les autres.
   
   Extraits :
   - ...mais c'étaient des fêtes d'autrefois, des fêtes radieuses.
   - Il soufflait un vent glacial qui me piquait le corps comme des milliers d'aiguilles minuscules.
   - Par moment, ils se mettaient à gratter le papier d'une plume rêche.
   - Il faudra bien que vous craignez ces signatures : je vous dis cela dans votre intérêt.
   - ... je me fiais bien davantage au langage des yeux qu'à ce que racontait leur appendice rougeâtre et ramolli.
   - Quand mon regard s'est posé sur les colliers d'or des femmes, celles-ci se sont subitement métamorphosées en pendus.
   - Je ris, ma tante rit, la vache rit ; et rient toutes les femmes du monde.
   - Mais pourquoi est-elle dans cet état?
   Ils ont bombardé le village, répond la voix sanglotante. Juste le soir où elle s'y trouvait.
   - Et il s'était dit que cela devait être de la bête crevée. Ce matin il avait été obligé de la donner aux pauvres.
   - Elle commençait tout juste à marcher... tout juste à marcher...à marcher.
   - Mais quand elle eut atteint l'âge requis, son père dut soudain l'abandonner au monde des femmes. Ce jour-là, elle sentit qu'elle venait d'être bannie du monde entier. Ce fut un jour de fête.

   
   
    *Phrase répétitive de « La ville marchande »

critique par Eireann Yvon




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