Lecture / Ecriture
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Dévorations de Richard Millet

Richard Millet
  Le renard dans le nom
  Le goût des femmes laides
  Dévorations
  L'Amour des trois sœurs Piale

* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Dévorations - Richard Millet

Ni chaud ni froid, tout juste tiède
Note :

   Avec "Dévorations", publié en 2006 et récemment repris en format poche, Richard Millet poursuit encore et toujours sa comédie humaine corrézienne. Et cette fois, il nous emmène non pas à Siom mais dans le bourg de Saint-Andiau, à quelques dizaines de kilomètres de là - encore que cette précision géographique ne change finalement pas grand chose car, avec l'hôtel-restaurant Chastaing qui a connu des jours meilleurs dans un passé désormais lointain, avec son école et son église, chacune plantée sur sa colline, Saint-Andiau exsude la même désolation, le même ennui que les bourgades voisines... Et c'est à l'hôtel-restaurant Chastaing que commence, un soir de la fin du mois d'août, cette histoire d'une passion d'autant plus dévorante que rien, dans la vie de Saint-Andiau, ne peut venir lui opposer un contre-feu.
   
   Le nouvel instituteur vient de s'installer au bourg, et l'arrivée de cet homme, qui fut autrefois écrivain et dont on ne sait pas trop ce qu'il est aujourd'hui ni d'ailleurs s'il est vraiment quelque chose, bouleverse la vie de celle qu'on appelle la fille Chastaing, même si ce n'est pas son nom mais celui de l'hôtel-restaurant dont son oncle est le patron. A trente ans passés, elle est toujours célibataire, et n'a jamais accompli d'autre travail que le ménage et la plonge dans l'hôtel de son oncle: bonne à rien d'autre, de l'avis général et de celui de son oncle en particulier. C'est elle qui nous raconte, dans "Dévorations", sa passion grandissante et à sens unique pour cet homme, l'instituteur, tel qu'elle n'en avait jamais vu auparavant.
   
   Et c'est là que le bât blesse. Car l'écriture de Richard Millet est toujours égale à elle-même, avec ses phrases très longues, parfois pesantes, animées d'un souci presque maniaque de précision, colorées de ces quelques expressions corréziennes qui font qu'on la reconnaîtrait entre mille. Et ces mots, ces phrases que Richard Millet place ici dans la bouche de la fille Chastaing - est-ce de les avoir déjà trop lus dans la bouche de ses personnages masculins, ou est-ce tout simplement que ces mots sont trop évidemment les mots d'un homme - , mais je ne peux pas croire une seule seconde que ces mots et ces phrases sortent de la bouche d'une femme. Et c'est toute l'étoffe du roman qui se détricote, à mes yeux, à la suite de cette invraisemblance. Ne laissant plus que la beauté, singulière mais pour moi très réelle de l'écriture de Richard Millet, et un sujet en or mais que l'auteur a choisi, en fin de compte, de ne traiter que de loin, ne nous en livrant qu'une vision vaguement fantasmée, de surcroît par le sexe opposé, de cette passion féminine qui, vue sous cet angle-là, n'est finalement pas si dévorante...
   
   Extrait:
   "Et il souriait de me voir quasi interdite, muette, frémissante, lui qui était bien ça, au fond, un mort vivant, du moins quelqu'un qui n'était plus ce qu'il avait été, sans être vraiment autre chose, je ne tarderais pas à le comprendre: quelqu'un qui n'était même plus rien, qui n'avait en tout cas pas l'air d'un écrivain (des écrivains, j'en avais parfois aperçu sans les écouter, la nuit, à la télévision, bavards et grimaçants comme des vieilles femmes en train de tisser l'étoffe de leurs linceuls), encore moins d'un instituteur, non pas parce qu'il était trop vieux, à cinquante ans, mais parce qu'il n'avait pas l'air tout à fait de ce monde, ce soir-là, en regardant le panier que j'avais déposé à ses pieds, avec un geste qui avait dû lui sembler une offrande et non un simple service, ou de la générosité; un geste un peu trop solennel par rapport au contenu du panier: quoique serveuse, je suis avant tout une femme et non la gamine qu'on eût attendue dans ce rôle, cette tâche dont j'aurais pu, en échange d'un ou deux euros, charger la fille du boulanger, notre voisin, qui avait treize ans et ne demandait qu'à quitter la fournaise paternelle; de sorte que c'était bien moi que je paraissais offrir, en fin de compte, j'y revenais, l'idée ne m'ayant pas quittée depuis que mon oncle avait refermé ma main sur l'anse du panier et que tous les yeux de Saint-Andiau s'étaient mis à briller dans l'ombre: j'allais être sacrifiée, dévorée par un inconnu tout juste arrivé dans notre bourg et qu'il fallait amadouer, désarmer, rendre inoffensif." (pp. 37-38)
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critique par Fée Carabine




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Dévoré par un tic…
Note :

   Quel dommage que ce roman touffu soit dévoré par un tic d’écriture. Enfin, l’auteur plutôt! Il y a de la matière, une épaisseur psychologique indéniable, une vraie habileté à installer une atmosphère, à reconstituer un lieu (récemment passé par St Flour dans le Cantal, nombre de descriptions et de reconstitutions de lieux sont criantes de vérités du pays sud-auvergnat). Il y a une histoire crédible, intéressante… Mais il y a ce tic d’écriture dont je ne peux pas croire qu’il ne soit pas volontaire. Mais pourquoi grands Dieux!?
   
   De quoi parlons-nous? D’une écriture touffue, serrée, non-aérée. De phrases qui n‘en finissent plus, aux incidences innombrables qui font perdre le sens du récit et agacent, agacent prodigieusement. (Enfin moi en tout cas!)
   
   Voilà une phrase, un peu au hasard (il y en a foultitude ainsi!):
   
   «Nous vivons dans un paysage qu’on s’accorde à trouver sauvage, rude mais beau, et que nous voyons, nous, sans le regarder, parce que nous sommes là depuis toujours, et que y finirons probablement nos jours; et il m’a fallu le rencontrer, lui, l’ancien écrivain, pour comprendre que je l’aimais, cette terre où je vivais sans me poser de questions, sans me plaindre, sans songer, comme tant de jeunes gens, à aller vivre ailleurs, étant de Saint-Andiau comme on a les cheveux châtains ou le nez droit, et destinée à vieillir dans ce qui devient peu à peu une cité-dortoir, une bourgade quelconque, endormie le long de la route nationale, au bord du haut plateau granitique où il était né, lui, l’ancien écrivain, à une soixantaine de kilomètres de là, dans ce village de Siom où je n’avais jamais mis les pieds et où il ne m’emmènerait pas, ayant rompu avec tout ça, ne parlant plus que de ce qu’il avait été, de ce qui lui avait fait vouer sa vie à cette chose qui me reste étrangère et me parait inutile, hors des Saintes Ecritures: la littérature; ce qui, lorsque je le lui ai avoué, l’a laissé indifférent, donnant même à son sourire, ai-je cru comprendre, quelque chose de joyeux, cette indifférence étant peut-être ce qui, comme le dégoût des livres, comme les corps, pouvait nous rapprocher l’un de l’autre, puisque l’indifférence est ce à quoi tout homme aspire, une fois éteinte la mauvaise lueur qui rôde dans ses yeux quand il s’approche d’une femme sans lui parler ou bien avec des mots qui ne valent pas mieux que le silence.»
   
   Ouf! Ca va? Vous avez repris votre souffle?
   
   Et vous pourriez vous dire que ceci n’est que le propos d’un personnage, en l’occurrence ici Estelle, une manière peut-être d’installer un sentiment de confusion…? Que nenni! C’est la règle apparemment chez Richard Millet; des phrases sans fin, des virgules à foison, du point-virgule, du deux-points comme s’il en pleuvait … ! Tic que tout cela. Dommage. Ca doit en rebuter plus d’un.
   
   L’histoire sinon est à la fois banale et particulière. Un peu comme une vie d’homme ou de femme en général; banale … mais particulière. Estelle, tôt orpheline et recueillie-éduquée par son oncle, commence à trente-trois ans à ne plus se sentir si jeune à vivre seule, repliée sur elle-même dans le cadre du restaurant que tient son oncle et où le menu immuable est basé sur les côtes de porc et l’absence de vraie cuisine. Elle commence à se dire que s’il n’y a pas eu de passé pour elle, il n’y a surtout pas d’avenir, pas plus que de présent, quand débarque le nouvel instituteur, un plus vraiment jeune de cinquante ans, ancien écrivain en rupture de ban.
   Elle va se mettre en tête qu’il est SON avenir. Lui, manifestement ne le pense pas. Et Richard Millet nous fait remarquablement vivre les trajectoires qui jamais ne se rejoignent de ces deux-là. Elle est pathétique, Estelle. Il est mystérieux, l’instit. Il est rude ce pays et Richard Millet l’aime, sans nul doute.
   
   C’est passionnant malgré la noirceur générale, mais … Le tic … Pfff!

critique par Tistou




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