Lecture / Ecriture
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Ida de Irène Némirovsky

Irène Némirovsky
  Chaleur du sang
  Le Bal
  Un enfant prodige
  Ida
  Suite Française
  Les Biens de ce monde
  Le maître des âmes
  Le malentendu
  Les Chiens et les loups

Irène Némirovsky (Ирина Леонидовна Немировская) est une romancière russe de langue française, née à Kiev en 1903 et morte en déportation à Auschwitz en 1942.

Ida - Irène Némirovsky

La vie est un Cabaret
Note :

   Après avoir assisté passivement à la bataille acharnée qui s’est une fois de plus livrée dans ma bibliothèque entre romans négligés, j’ai choisi de présenter ici «Ida», que j’ai lu en décembre. C’est en renâclant et en traînant les pages que ce petit livre m’a suivie sur le canapé pour une opération «chroniquage intensif» en bonne et due forme. Il faut dire qu’Irène Némirovsky aurait eu de quoi se vexer sachant qu’ «Ida» détient le record absolu de la plus longue attente de mise en ligne de commentaires post-lecture.
   
   Pourtant, si ma lecture est lointaine, j’aimerais rendre justice aux deux excellentes nouvelles qui composent ce court recueil, sur lequel j’ai lu des critiques plus réservées. Si «Ida» a déçu quelques lecteurs plus sensibles à d’autres de ses œuvres, ce texte a été pour moi l’occasion de découvrir Irène Némirovsky. J’aimerais à ma manière rendre hommage à ce beau livre et à inviter ceux qui ne connaissent pas encore cet écrivain à songer à «Ida» pour une première approche.
   
   Les deux nouvelles, «Ida» et «La Comédie bourgeoise», retracent le destin de deux femmes que la vie n’a pas épargnées.
   
   Tout d’abord Ida, danseuse vieillissante habituée pendant des années aux paillettes et à l’éclat des feux de la rampe. Malgré les années, cette femme vit toujours dans l’illusion, cherchant à se persuader qu’elle est toujours la reine des soirées dans lesquelles elle apparaît avec majesté, entourée de jeunes femmes superbes à qui elle ne veut trouver aucun talent. Couverte de plumes et de bijoux, elle descend chaque soir le majestueux escalier qui la conduit à la scène en guettant l’envie et l’admiration dans le regard des hommes venus la voir. Car depuis des années, Ida est restée inégalée et rien ne pourrait l’empêcher d’être encore la reine du spectacle. Pourtant, une lutte sans espoir s’est déjà engagée entre la vedette rongée par l’âge et les filles ambitieuses à peine sorties de l’adolescence qui rient sous cape en attendant la chute imminente de cette vieille idole dont la majesté frôle le ridicule.
   
   Puis Madeleine, dont la vie, quoique plus banale, n’a rien à envier à la tristesse de l’histoire d’Ida. En province, la jeune femme doit faire face à un destin tout tracé : issue d’une famille bourgeoise, elle doit épouser celui qui représente un bon parti. Peu avant son mariage, elle découvre que l’homme qu’elle doit épouser a vécu avec une femme avec qui il a eu un enfant.
   
   Ecrites avec beaucoup de sensibilité et une plume habile, ces deux histoires à l’atmosphère profondément mélancolique touchent par l’humanité de leurs protagonistes. Bien que tragiques, les destins de Madeleine et d’Ida sont d’un réalisme étonnant et il est difficile de ne pas comprendre ces femmes avec leurs doutes et leurs peurs si humaines. A la fois fragiles et d’une volonté de fer, toutes deux suivent le chemin qui les conduit inéluctablement vers la solitude et une fin malheureusement banale. Cherchant à se rassurer, Ida aussi bien que Madeleine savent que l’avenir ne leur réserve plus rien, les meilleurs moments de leur vie ayant déjà disparu depuis longtemps.
   
   D’une beauté troublante, ces nouvelles décrivent avec pertinence les émotions et les états d’âme des personnages, dont l’histoire touchera plus d’un lecteur.
    ↓

critique par Lou




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Little big book
Note :

    Voici en apparence, un petit livre, qui s’apparente très vite à la catégorie des Grandes Œuvres. Je n’avais encore jamais eu l’occasion de découvrir cette grande dame des Lettres, malgré le récent succès posthume de "La Suite Française"…
   
   Composée des deux nouvelles ayant chacune pour héroïne une femme de milieux et de destins très différents, nous sommes d’entrée de jeux interpellés par le déterminisme et la modernité de l’écriture. Cela pourrait aussi s’appeler «l’une combat et l’autre pas», mais le schéma est infiniment plus complexe et plus sensible. Pour ces récits achevés en 1932, combien de vies miroir se sont déroulées depuis?
   
   Mais l’extraordinaire force du récit tient surtout à la technique de l’écriture. Je vous l’avoue, je suis subjuguée, tout simplement…
   
   Il me reste tout Irène Némirovsky à découvrir…
    Que de plaisir et d’émotion à venir!
   
   La première nouvelle, "Ida", montre le combat d'une star sur le retour pour se maintenir en haut de l’affiche… Aux portes de ce qui pourrait être une retraite décente, Ida refuse d’accepter les effets du temps déjà passé, bien qu'elle pressente le vertige de sa défaite. Au fil de ce bref récit, nous suivons ses efforts désespérés pour repousser l’échéance, sous peine d'ouvrir les vannes de ses regrets et de ses échecs. Car en fin de compte, cette vedette du music-hall, cette idole fragile redoute bien plus que la perte de sa notoriété… Se résoudra-t-elle à affronter un bilan affectif nettement moins rutilant que les paillettes des revues?
   
   La seconde nouvelle, intitulée "la comédie bourgeoise", m'a davantage impressionnée, par sa technique littéraire autant que par son thème. Écrite ou du moins achevée en 1932, ce texte subtil est construit comme une série de plans cinématographiques, reliés par des transitions en fondu enchaîné: une route, un paysage, une valse jouée au piano, permettent de passer d'un tableau à l'autre, d'un âge à l'autre, d'un événement à l'autre sans rupture, sans chapitre, exactement comme coule une vie d'ennui, une vie offerte au vécu quotidien d'une famille bourgeoise, sans histoire, pourrait-on dire. Or justement, une histoire, un épisode véritablement romanesque, l'héroïne aurait pu en vivre une, bien à elle, dans l'intimité et l’exaltation enfin de son coeur et de sa chair. Mais la romance meurt dans l'oeuf, pour cause de devoir de famille… et la vie se poursuit, sans plus d'accident que le regret de ce qui n'a pas été… Cette nouvelle est admirable, écrite d'une manière très dominée, une apparente objectivité. Mais cette distance traduit justement toute la fatalité d'une vie déjà écrite avant même que de se laisser vivre. Lucide et presque cynique, ce destin de femme emprisonnée dans le conformisme de sa famille comme dans une caste…

critique par Gouttesdo




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