Lecture / Ecriture
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Tristesse et beauté de Yasunari Kawabata

Yasunari Kawabata
  Les belles endormies
  Le maître ou le tournoi de Go
  Tristesse et beauté
  kyôtô
  Le Grondement de la montagne
  Le lac
  Nuée d’oiseaux blancs
  Pays de neige
  Les pissenlits

Yasunari Kawabata (川端 康成) est un écrivain japonais né en 1899 et décédé en 1972.
Le Prix Nobel de Littérature lui a été attribué en 1968.

Tristesse et beauté - Yasunari Kawabata

Vengeance d'une beauté diabolique
Note :

   Vingt ans plus tôt, Oki Toshio, alors déjà marié et père de famille, avait eu une liaison avec une toute jeune fille - de seize ans à peine - Ueno Otoko. Leur histoire s'était terminée après qu'Otoko ait mis au monde un bébé qui n'avait pas vécu. Et Oki en avait tiré le roman qui avait fait de lui un écrivain célèbre, tandis qu'Otoko, sombrant dans une grave dépression, se trouvait internée dans un hôpital psychiatrique.
   
   Bien sûr, Oki a eu des remords, il faut le lui accorder. Mais pas assez pour le dissuader d'infliger à son épouse Fumiko le supplice de dactylographier le manuscrit du roman où il racontait par le menu sa liaison avec Otoko. Et pas assez pour le dissuader, vingt ans plus tard, de chercher à revoir Otoko qui est entre-temps devenue une artiste réputée.
   
   L'épouse trahie et la maîtresse abandonnée s'inscrivent l'une comme l'autre dans la lignée de ces personnages féminins, éternelles victimes presque toujours consentantes, qui hantent de nombreux chefs-d'oeuvre de la littérature ou du cinéma japonais de l'après-guerre, en ce compris d'ailleurs d'autres romans de Yasunari Kawabata comme "Les Belles Endormies" ou "Nuée d'oiseaux blancs". Mais dans "Tristesse et beauté, Yasunari Kawabata a glissé aux côtés des deux figures classiques de Fumiko et d'Otoko une troisième figure féminine: Keiko, la jeune élève d'Otoko, "diaboliquement belle et diaboliquement dévouée à son professeur", ainsi que la décrit justement Linda Lê dans sa préface.
   
   C'est donc sans le moindre scrupule que, par jalousie ou désir de vengeance, Keiko se mettra en campagne pour briser la vie de l'homme qui avait jadis acculé à la folie le professeur qu'elle idolâtre. Et les sons des cloches célébrant le nouvel an dans l'air froid de Kyôto aux premières pages de "Tristesse et beauté" marquent aussi le début d'une tragédie à la mécanique implacable qui fait de l'ultime roman de Yasunari Kawabata - texte par ailleurs d'une grande beauté, imprégné comme souvent chez cet auteur de la poésie des paysages des environs de Kyôto et de leurs austères forêts de cryptomères - un de ses livres les plus sombres et les plus dramatiques.
   
   
   Extrait:
   "J'ai passé la nuit avec lui dans un hôtel d'Enoshima. Il parlait de jouer aux dauphins et je l'ai trouvé assez dépravé, mais lorsque j'ai crié votre nom, il s'est tout de suite calmé... Il vous aime toujours et il a des remords. Cela a suffi pour réveiller ma jalousie...
   - Mais que comptes-tu faire?
   - Je veux détruire cette famille pour vous venger.
   - Me venger...?
   - Je ne peux plus le supporter. Vous l'aimez encore. En dépit de tout ce qu'il vous a fait endurer, vous l'aimez, que les femmes sont donc sottes! C'est cela que je ne peux pas supporter et c'est pourquoi je suis jalouse." (pp. 80-81)

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critique par Fée Carabine




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Avec la beauté du diable
Note :

   Arrivé à la cinquantaine, Oki décide d’aller écouter les cloches du nouvel an sonner à Kyoto. Là-bas vit Otoko, celle qui, à l’âge de 16 ans, a été sa maîtresse. Devenue un peintre renommé, celle-ci vit seule avec une élève, Keiko. Une élève diaboliquement belle. Une élève qui va décider de venger ce qu’a subit son maître quand bien même, celle-ci ne le désirerait pas.
   
   "Tristesse et beauté" est un roman étrange et envoûtant. Etrange par l’histoire qu’il raconte. Envoûtant pas l’atmosphère qui s’en dégage, faite de tensions, de non-dits, de regards échangés, d’une certaine étrangeté qui s’installe petit à petit.
   
   Dans cette dernière œuvre publiée avant sa mort, Yasunari Kawabata mêle plusieurs thèmes.
   Le premier, le plus simple à percevoir est sans nul doute celui de l’amour. Ou plutôt des formes diverses que prend l’amour.
   Il y a l’amour d’Oki pour la jeune Otoko, l’amour d’un trentenaire pour une jeune adolescente. Un amour fou, violent qui va presque mener la jeune femme à la folie et qui n’est pas mort vingt ans plus tard, malgré la séparation.
   Il y a l’amour (ou la haine) conjugal, fait de trahisons, de renoncements, et d’un attachement né de l’habitude que partagent Oki et sa femme légitime.
   Il y a l’amour maternel : celui de la mère d’Otoko pour sa fille, celui de la femme d’Oki pour son fils.
    Et surtout, il y a l’amour que partagent Keiko et Otoko. Un amour qui dépasse d’autant plus les convenances qu’il lie un maître et son élève, deux femmes, deux artistes.
   
   Keiko est une jeune femme de 19 ans, pleine d’absolue et d’amour. Sa décision de venger l’outrage fait à Otoko par Oki lorsqu’il l’a quittée alors qu’elle venait de perdre l’enfant qu’il lui avait fait est irrévocable. Irrévocable mais bien difficile à comprendre. Est-ce par jalousie parce qu’elle sait au fond d’elle même qu’Otoko aime toujours Oki ? Est-ce par jeu ? Est-ce pour vérifier sa force morale ? Sa démarche, pour absurde qu’elle paraisse, lui est essentielle.
   
   C’est un personnage difficile à cerner, à comprendre. Chacune de ses réponses, chacun de ses actes font sens et en même temps lui permettent d’échapper à toute tentative de compréhension. Elle joue avec ceux qui l’entourent comme avec des marionnettes apparemment, mais en même temps, elle apparaît comme fragile, dépendante. Elle est beaucoup plus troublante qu’Otoko, la plus âgée, l’initiatrice de leurs amours saphiques. Celle-ci a atteint une forme de renoncement, de sérénité qui la voit préserver son amour de jeunesse, son amour pour sa mère en les transcendant dans sa peinture et dans une vie en retrait du monde. A travers elles, ce sont aussi deux Japon qui apparaissent, l’ancien et le nouveau. Deux âges de la vie.
   
   Par petites touches, par des mots, des attitudes, des regards, se dessinent les relations complexes qui lient les personnages. C’est d’ailleurs parfois assez difficile à appréhender pour le lecteur. Il faut creuser, chercher à comprendre soi-même ce qui n’est jamais expliqué. Pas de motifs aux actes, ou très peu. Juste des faits. Cette manière de rester en surface peut être déstabilisante, mais lorsqu’on s’y habitue, on commence à percevoir la richesse que recèle cette manière d’écrire, de décrire.
   
   Mais ce que j’ai apprécié par-dessus tout dans ce roman est l’art des descriptions, parfois poétiques, parfois lourdes des tensions et des lignes de forces qui lient les personnages. Quand au détour d’une page on tombe sur ces lignes magiques, on respire soudain, et on voit se matérialiser un paysage, un visage.
   «Dans le jardin du Temple des Mousses un camélia rouge était tombé sur la mousse d’un vert éclatant, jonché de petites andrômèdes blanches. Le camélia tournait sa corolle vers le haut, comme s’il avait fleuri sur la mousse. Et dans le jardin du Ryôkan-Ji, les pierres que la pluie avait mouillées miroitaient chacune à sa manière.»
   
   C’est à travers cela que l’art naît. La peinture d’Otoko, celle de Keiko aussi, et les phrases d’Oki. "Tristesse et Beauté" est aussi une réflexion sur l’art, sur l’inspiration. Sur la manière de traduire une vie intérieure pour la donner à voir au monde. Sur la pérennité qu’offre l’art à l’amour, à la vie, au beau et au laid.
   
   Ce roman de Kawabata est d’une telle richesse qu’elle est difficile à appréhender en une seule lecture. J’en retiens la complexité, la beauté mélancolique, et aussi la hardiesse. Car s’il y a beaucoup de non-dits, les corps parlent, et les étreintes ne sont pas passées sous silence, qu’elles soient hétérosexuelles ou homosexuelles. Sans vulgarité aucune.
   
   Une belle lecture.
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critique par Chiffonnette




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Par le truchement d'œuvres d'art
Note :

   Oki est un écrivain quinquagénaire marié à Fumiko, dont la seule occupation est de servir de secrétaire à son époux. Ils ont deux enfants, Taichiro, professeur de littérature à l'université de Tokyo, et une fille plus jeune et dynamique. Il y a vingt-cinq ans de cela, Oki a eu une liaison avec Otoko, une jeune fille de seize ans. Enceinte, elle perdit l'enfant à dix-sept ans et tenta de se suicider. Oki ne put rester auprès d'elle à cause de la jalousie de sa femme.
   Maintenant, il apprend qu'Otoko , devenue artiste peintre, vit à Kyôto et s'y est fait connaître. Il sait aussi qu'elle peint dans le style traditionnel et vit avec une autre femme, artiste également, Keiko, qui s'investit dans le style abstrait.
   
   Oki part à Kyôto, brûlant de revoir son ancienne maîtresse et d'écouter avec elle le carillon du nouvel an, notamment la belle cloche du monastère de Chion.
   Otoko n'a pas refusé cette rencontre mais elle s'entoure d'un cortège de protection, son amie Keiko, deux geishas, deux jeunes gens et le lieu de rencontre pour le dîner est public.
   Keiko, qui connaît le passé de son amie, sait à quel point il pèse sur elle. Otoko ne s'est pas mariée, elle ne peut oublier Oki, et moins encore le roman qu'il a écrit sur leur liaison " Une Jeune fille de seize ans ".
   Et elle a formé le projet de peindre son enfant mort-né qu'elle n'a jamais vu.
   
   Amitié ou jalousie, Keiko décide de venger son amie. Avec sa peinture, sa présence, ses insinuations, ses menaces à peine déguisées, elle réussit à troubler Oki et sa femme. Et ce n'est pas encore assez: Taichiro sera sa proie: jeune homme innocent, victime désignée et presque consentante, il se laisse séduire par Keiko, et n'offre aucune résistance lorsqu'il a compris qu'elle voulait se venger sur lui. Personne d'ailleurs ne se presse de le sauver, comme si tout le monde acceptait ce sacrifice…
   
   On ne trouvera là ni tristesse ni beauté au sens occidental du terme à moins de se souvenir de la beauté que d'aucun ont pu trouver dans les tragédies, et de la tristesse majestueuse qui s'en dégage. C'est une tragédie, on sait dès le début qu'il y aura un sacrifice, qui va jouer le rôle et pourquoi. On suit le déroulement comme les étapes d'un rituel attendu, participant à la douleur des personnages: ceux qui consentent au sacrifice, la victime, et le bourreau également.
   
   On s'intéresse au monde d'Otoko, à son attachement mélancolique pour ce qu'elle a vécu à seize ans, au bébé mort-né qu'elle ne sait comment représenter. Keiko est son instrument de vengeance, mais elle sait que cette vengeance ne servira à personne, ni à elle, ni à Keiko.
   Le sentiment cultivé ici par tous les personnages, et mis en avant, c'est la jouissance, qui comprend le plaisir et son contraire, et qui ne se limite pas à la sexualité.
    Pris dans ce filet, les personnages entretiennent des relations intenses et ambiguës, par le truchement d'œuvres d'art, de passions sexuelles, entre autres.

critique par Jehanne




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