Lecture / Ecriture
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Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad

Joseph Conrad
  Au cœur des ténèbres
  Le nègre du “Narcisse”
  Le duel
  Typhon
  Amy Foster
  Falk
  La ligne d’ombre
  Demain
  Les idiots
  Un paria des îles
  Lord Jim
  Un sourire de la fortune
  Le Frère-de-la Côte

Joseph Conrad est le nom de plume de Teodor Józef Konrad Korzeniowski, écrivain anglais d'origine polonaise, né en Ukraine en 1857, et mort en Angleterre en 1924. Orphelin à 11 ans, Conrad s'enrôla comme mousse en 1874 et sera marin jusqu'en 1894. Il se consacra ensuite à l'écriture.

Au cœur des ténèbres - Joseph Conrad

Dans la jungle, personne ne vous entend hurler
Note :

   Au cœur des ténèbres, monstre de la littérature, c’est le cas de le dire. Je ne sais pas vous, mais à moi il me faisait peur.
   
   Et puis un beau jour on s’aperçoit qu’il ne fait même pas cent pages. Mais la Réputation veille… Ce pauvre Conrad est en effet souvent étiqueté de chiant, obscur, insupportable, et moi je crois toujours ce qu’on me dit, même si je n’écoute pas. Je me suis donc lancée au cœur des ténèbres, et je reviens ravie de mon expédition (haha).
   
    Le livre nous conduit dans un monde étrange et exotique dès les premières pages qui se déroulent à Londres au XIXè siècle.
   (J’ai utilisé Londres et exotique dans la même phrase !)
   
   En effet, la Tamise est comparée à la rivière qui traverse le Congo, sur laquelle Marlowe navigue plus tard dans le roman. On se rend compte que l’Angleterre fut une contrée sauvage, inexplorée et inconnue il fut un temps, avant l’arrivée des colonisateurs, à l’égal des terres mystérieuses de l’Afrique. Et là, quelque chose de magique se produit : ma vision de Londres se rembobine, et peu à peu apparaissent des forêts, un fleuve tourmenté, des sauvages hirsutes (qui a dit «Au secours le cliché ?») qui effacent les immeubles bourgeois, Soho, le Prince Charles.
   
   Au cœur des ténèbres raconte comment un homme part à la recherche d’un autre dans une contrée qui lui est irréductiblement mystérieuse, qui le trouble et l’hypnotise. C’est elle le personnage principal de l’histoire, cette jungle congolaise que l’on perçoit à travers les yeux hallucinés de Marlowe dans sa remontée du fleuve pour trouver Kurtz. Sa vision se noie dans le brouillard, l’obscurité, l’entremêlement de la végétation dans lequel on perçoit de temps à autre d’absurdes taches de couleur. Le mystère de cette jungle tient aussi aux êtres qui l’habitent, qui n’ont pas encore été réduits en esclavage. On entend leurs cris, leurs chuchotements. A moins qu’il ne s’agisse des bruits de la jungle ? On ne sait pas bien. Ils sont l’étrangeté absolue aux yeux de Marlowe qui adopte une attitude ambiguë à leur égard, entre empathie et méfiance. Et qui ne cherche pas à comprendre.
   
   De la à traiter Conrad de raciste, il n’y a qu’un pas. Mais en fait tout le monde est mystérieux. Les trafiquants d’ivoire ne sont pas clairs, les indigènes sont bizarres, Kurtz est carrément louche. Conrad parle de l’impossibilité de connaître un autre être humain.
   
    Grace à ce livre vous allez frissonner, que dis-je ! trembler, tressaillir de tout votre être et tout votre corps face à la noirceur insoupçonnée du cœur humain, y compris le vôtre. Peut-être bien, l’angoisse vous prenant a la gorge, ne saurez vous retenir un cri, pensant qu’il vous sortira de ce cauchemar junglesque. Mais souvenez vous : au cœur des ténèbres, personne ne vous entend hurler. (une référence a Alien se cache dans ce paragraphe, sauras-tu la retrouver ami lecteur?)
    Beau programme n’est-ce pas ? Vous l’aurez compris, je recommande.
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critique par La Renarde




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La Tamise ou le Congo
Note :

   Marlow, vieux marin anglais, et ses amis, passent la nuit sur un bateau, sur la Tamise. La nuit tombe, les amis discutent de choses et d'autres jusqu'à ce que Marlow relate une aventure survenue au Congo... il y a longtemps. Marlow, narrateur et acteur à la fois, fait glisser son auditoire des rives sombres de la Tamise aux lourds mystères du fleuve Congo, avec une dextérité de peintre flamand: les clairs-obscurs révélés, magnifiés par la petite lumière de la cabine sur la Tamise; le lecteur imagine les visages sortant à peine de la pénombre, les clapotis du fleuve anglais contre la coque, les bruits nocturnes emplissant l'espace et le temps. La magie de la narration opère très rapidement: on part à l'aventure, au temps épique des explorateurs conquérants de nouvelles terres, à la recherche d'un homme mystérieux et inquiétant, Kurtz.
   
   Marlow débarque en Afrique noire, à l'embouchure du Fleuve Congo où siègent des comptoirs français. Première mauvaise surprise (mais en est-ce une pour Marlow/Conrad lorsqu'il s'agit des Français?), les colons français et leurs attitudes grossières, leur étroitesse d'esprit, leur vanité, leur bêtise brutale envers la population indigène et leur manque de savoir-vivre. Deuxième mauvaise surprise, le bateau dont il doit prendre le commandement est sous les eaux, coulé et doit être renfloué. Comme nous sommes loin de tout, les matériaux nécessaires aux réparations arrivent lentement, très lentement. Enfin, la mission peut commencer: Marlow, son équipage hétéroclite dont font partie quelques cannibales (l'épisode de la viande d'hippopotame faisandée jetée par-dessus bord est savoureux) ce qui ne laisse pas d'inquiéter certains passagers, cadres du comptoir français. Le navire vogue et remonte le fleuve Congo, chaque jour s'enfonçant plus profondément dans les terres quasiment inconnues.
   Tout devient mystérieux, opaque voire sombre. L'inconnu se déroule au fil de l'eau, les appétits d'ivoire s'aiguisent et les conversations traînent sur le personnage, haut en couleurs et étrange, de Kurtz. Le comptoir a décidé de récupérer ce dernier, qui aux dernières nouvelles semblerait au plus mal. Kurtz, l'homme dont on parle beaucoup et que l'on ne voit jamais, l'homme presque légendaire au tableau de chasse d'ivoire incroyablement garni, l'homme qui ose s'aventurer au coeur de la jungle et loin dans la savane, l'homme qui côtoie les "sauvages" sans peur et sans haine. Bref, un être étrange, loin des conventions, auréolé de mystère, suscitant admiration et immense respect. Marlow espère pouvoir échanger avec cet homme si insaisissable, si particulier et épie les profondeurs des rives du Congo, oppressé par la touffeur poisseuse de la sueur de la jungle. La lente progression du bateau est comme un ballet immobile où l'atmosphère pesante d'humidité et de sombre mystère étouffe le moindre bruit, la moindre respiration.
   
    Le lecteur avance, aux aguets, les sens en alerte et les yeux écarquillés à force de vouloir percer les enchevêtrements d'arbres et d'herbes annonçant la jungle, à la beauté sauvage et inquiétante.
   
   Conrad, avec grand art, fait glisser, subtilement, l'étrangeté d'une nuit sur la Tamise vers la force sublime de l'inconnu d'une Afrique sensuelle, captivante, fascinante et inquiétante. Marlow est subjugué par les émotions et les sentiments qu'elle peut susciter chez les conquérants et comprend peu à peu pourquoi Kurtz est devenu un élément de cette alchimie de couleurs, d'odeurs et d'émotions. Kurtz est allé jusqu'au point de non retour, Kurtz ne peut se détacher de cette Afrique qui offre d'inestimables trésors en échange de l'âme et du coeur.
   
   "Une longueur de fleuve s'ouvrait devant nous et se refermait derrière, comme si la forêt avait tranquillement traversé l'eau pour nous barrer le passage au retour. Nous pénétrions de plus en plus profondément au coeur des ténèbres. Quelle quiétude il y régnait! La nuit parfois le roulement des tam-tams derrière le rideau d'arbres remontait le fleuve et restait vaguement soutenu, planant en l'air bien au-dessus de nos têtes, jusqu'à l'aube. S'il signifiait guerre, paix ou prière, nous n'aurions su dire. Les aurores étaient annoncées par la tombée d'une froide immobilité; les coupeurs de bois dormaient, leurs feux brûlaient bas; le craquement d'un rameau faisait sursauter. Nous étions des errants sur la terre préhistorique, sur une terre qui avait l'aspect d'une planète inconnue. Nous aurions pu nous prendre pour les premiers hommes prenant possession d'un héritage maudit à maîtriser à force de profonde angoisse et de labeur immodéré. Mais, soudain, comme nous suivions péniblement une courbe, survenait une vision de murs de roseaux, de toits d'herbe pointus, une explosion de hurlements, un tourbillon de membres noirs, une masse de mains battantes, de pieds martelant, de corps ondulant, d'yeux qui roulaient... sous les retombées du feuillage lourd et immobile. Le vapeur peinait lentement à longer le bord d'une noire et incompréhensible frénésie. L'homme préhistorique nous maudissait, nous implorait, nous accueillait - qui pourrait le dire? Nous étions coupés de la compréhension de notre entourage; nous le dépassions en glissant comme des fantômes, étonnés et secrètement horrifiés, comme des hommes sains d'esprit feraient devant le déchaînement enthousiaste d'une maison de fous. Nous ne pouvions pas comprendre parce que nous étions trop loin et que nous ne nous rappelions plus, parce que nous voyagions dans la nuit des premiers âges, de ces âges disparus sans laisser à peine un signe et nul souvenir." (p 135 et 136)
   
   Ce qui est fascinant dans "Au coeur des ténèbres" c'est la symétrie parfaite, la mise en abyme extraordinaire, du récit: d'une part, la narration commence et s'achève sur la Tamise, d'autre part l'évocation de la Tamise comme voie maritime d'invasion par les Romains est le reflet de la remontée du fleuve Congo par le vapeur de Marlow. Deux mondes qui jusqu'au moment de la rencontre s'ignoraient, deux civilisations qui s'observent, s'évaluent et provoquent terreur, due à la différence, de part et d'autre. L'humanité semble toujours être celle de la civilisation qui nous a vu naître alors que la nouveauté inconnue et terriblement différente que nous affrontons ne peut qu'avoir un lointain rapport avec nous et notre monde. L'autre est forcément le sauvage, le barbare (puisque nous ne le comprenons pas!), celui qui de par sa nudité possède la force de la liberté, la force de "la vérité dépouillée de sa draperie de temps" (p 136). Les vêtements ne sont que des acquis, "jolis oripeaux, - oripeaux qui s'envoleraient à la première bonne secousse." (p 136).
   
   Conrad brandit un miroir à son lecteur et l'image, les images qui lui sont renvoyées l'amènent à regarder d'un oeil nouveau la différence de l'Autre qui est aussi humain que lui! "Au coeur des ténèbres" apporte une lumière inestimable: celle de l'aventure intérieure qui éclaire plus justement une vision du monde souvent pervertie par les a priori et la peur de l'Autre, cet inquiétant et fascinant inconnu.
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critique par Chatperlipopette




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Fleuve Congo fin XIXème
Note :

   Joseph Conrad fait partie de ces auteurs, tels Saint Exupéry, Pierre loti ou André Malraux, dont on sent bien à les lire que les sentiments extrêmes ressentis au cours de péripéties tout aussi extrêmes, s’appuient sur du vécu, une expérience personnelle.
   
   En l’occurrence, notre Joseph Conrad a effectivement remonté le fleuve Congo dans les années 1890, et ce qui m’a étonné le plus c’est cette «sauvageté» qui semblait encore régner, à en croire Joseph Conrad, en Afrique Équatoriale à cette époque. Car ce que décrit Joseph Conrad, mêlé à une histoire forte, c’est une Afrique quasi vierge, où le concept de cannibale semble établi (?), où la nature n’est pas prête à se laisser violer impunément et renvoie les colons européens – français en l’occurrence – à leur modeste condition «d’Homo Europeanus», complètement inadaptés à un milieu naturel hostile.
   
   Il est dit que «Au cœur des ténèbres» aurait inspiré «Apocalypse now» ? De loin alors, et dans un contexte bien différent. Il ne s’agit pas de guerre ici, juste d’une activité colonialiste bassement mercantile.
   
   Sans raconter l’histoire qui, à la limite, joue le même rôle qu’un tuteur pour le lierre ou la liane, il est question d’un souvenir de marin raconté sur les bords de Tamise à ses compagnons, une nuit d’attente. Le marin en question, Marlowe, s’épanche sur ce qu’il a connu – et pas forcément décrypté – lors d’une mission acceptée auprès d’un établissement colonial français en Afrique Équatoriale. Il doit prendre le commandement d’un vapeur chargé de faire du cabotage en remontant le fleuve Congo pour participer à l’exploitation commerciale du pays. Des péripéties il va y en avoir, et il serait vain d’en faire la liste ici tant ce qui fait la force de ce texte est l’analyse au fur et à mesure et la description de l’environnement, naturel ou humain, qui rend le moindre acte lourd de sens et bouffeur d’énergie dans ce climat destructeur. C’est hallucinant de réalisme et d’intensité et la comparaison d’avec Saint-Ex, Loti et Malraux me parait vraiment s’imposer.
   
   Joseph Conrad, un grand de la réalité de la fin XIXème. Un grand de la psychologie de l’Européen confronté à des forces ou des situations exceptionnelles.
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critique par Tistou




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Du roman au réquisitoire
Note :

   Je suppose que la majorité d’entre vous à vu le film "Apocalypse Now", un film dérangeant et fort de Coppola, je me souviens de ma première vision de ce film au cinéma lors de sa sortie, j’ai eu l’impression de sortir de la salle victime d’un KO.
   
   "Au cœur des ténèbres" est l'origine de ce film, le roman de Joseph Conrad qui s’est servi là de son expérience personnelle mais bien entendu passée au filtre du romancier.
   
   Marlow raconte à des compagnons de bord sa découverte de l’Afrique alors que jeune officier britannique de la marine marchande il remontait le fleuve Congo et s'enfonçait dans la jungle à la recherche Kurtz un homme dont on sait peu de chose mais dont on n'a plus de nouvelles. Que lui est-il arrivé? L’expédition dirigée par Marlow va tenter de le découvrir.
   
   Ce qui devrait être un récit d’aventures se transforme au fil de la remontée du fleuve en un récit oppressant qui mène droit en enfer.
   
   Marlow va être mis face aux instincts les plus sauvages de l’homme, la brutalité totale.
    il va être fasciné par Kurtz personnage qui allie en lui toutes les facettes du bien et du mal.
   
   Marlow derrière lequel se cache Joseph Conrad, ne regarde pas d’égal à égal l’indigène victime des blancs, il n’a pas totalement franchi le pas. Même sa condamnation de Kurtz est mêlée d’admiration. Pourtant on perçoit la réflexion sur les dérives de la colonisation acceptées par certains pour "apporter la civilisation" et qui se soldent par la violence, le mépris, la spoliation, l’esclavage et la folie.
   
   A la fois récit autobiographique, critique de la colonisation et roman réaliste, j’ai eu un grand plaisir à "écouter" ce texte (livre audio). La lecture de Denis Lavant accentue encore l’évocation de cette jungle inquiétante, envoûtante, mystérieuse.
    "Débarquer dans un marécage, marcher à travers bois, se sentir encerclé par cette sauvagerie, cette absolue sauvagerie"

critique par Dominique




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