Lecture / Ecriture
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Le cavalier suédois de Leo Perutz

Leo Perutz
  La nuit sous le pont de pierre
  Le cavalier suédois
  Turlupin
  Où roules-tu, petite pomme?
  La Neige de saint Pierre
  Le Judas de Léonard
  La troisième balle

Leo Perutz est un écrivain autrichien de langue allemande (Prague, 1882 - Bad Ischl, 1957).

Le cavalier suédois - Leo Perutz

Je est un autre
Note :

    Nous sommes en Silésie, aux frontières de la Pologne, au XVIIIème siècle. Christian von Tornefeld, jeune noble suédois, a déserté l'armée suite à un soufflet qu'il a donné à un de ses supérieurs qui avait insulté Charles XII, le roi de Suède. Lors de sa cavale, il rencontre un voleur, homme sans nom, qui lui, fuit la justice, incarnée par le terrible capitaine des dragons, Maléfice. Par amour pour la cousine de Tornefeld, Maria-Agneta, le voleur usurpe l'identité de Christian après avoir envoyé celui-ci aux travaux forcés, dans les forges de l'évêque...
   
   Voilà un roman qui m'attendait depuis longtemps dans ma PAL, chers happy few, et la réorganisation de cette dernière, qui est passé d'un stade horizontal branlant à un stade vertical stable et ordonné, m'a permis de remettre la main dessus. Et je ne regrette qu'une chose, c'est d'avoir attendu si longtemps pour le lire! Leo Perutz, né en 1882 à Prague, écrivain autrichien de langue allemande, il était tombé dans l'oubli d'où il a été sorti par Borges (excusez du peu) et c'est bien parce qu'il le valait bien.
   
   C'est un écrivain absolument remarquable, qui donne ici la pleine mesure de son génie narratif et stylistique. L'histoire en elle-même est fascinante et de facture classique : sur le thème du double, Perutz brosse une histoire de fatalité et de destin. Les deux héros, à cause de la machination du voleur, intervertissent leurs vies (ou du moins ce qu'elles auraient pu être car nul ne dit que Christian aurait fait pour Maria-Agneta ce que le voleur a fait par amour pour elle) mais ils se retrouvent finalement rattrapés de manière douloureuse par le destin.
   C'est un fabuleux roman d'aventures, plein de péripéties et de rebondissements mais c'est aussi et avant tout une histoire d'amour, celui du voleur pour Maria-Agneta, à la base de la folle substitution qu'il opère et surtout de cet homme sans nom pour sa fille, Maria-Christine, pour qui il bravera la mort et abandonnera tout.
   
   C'est aussi un roman légèrement et subtilement fantastique, dans l'apparition du fantôme du meunier comme dans les forges de l'évêque, fourneaux de l'enfer qui ne semblent se dresser que pour hanter la conscience du voleur.
   
   Le tout narré par une plume brillante, vive et alerte, dans une construction impeccable, qui tient en haleine le lecteur d'un bout à l'autre d'une intrigue brillamment menée.
   
   Faut-il le dire ? Disons-le : un chef-d'oeuvre, chers happy few!
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critique par Fashion




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Picaresque parfois
Note :

   Mittel Europa, début du XVIIIè siècle, les souverains suédois, russe et autrichien guerroient sans relâche. Un gentilhomme suédois et un pauvre hère, brigand à ses heures perdues, cheminent ensemble dans la campagne recouverte de neige et froide comme un linceul. Le premier est à bout de forces tandis que le second, plus rompus aux privations et pérégrinations aléatoires, résiste tant bien que mal au vent glacial. Cahin caha, ils parviennent à trouver refuge dans un moulin apparemment abandonné et réputé pour être hanté par feu le meunier. Cette nuit glaciale n'est pas comme les autres, elle sonne le retour annuel du fantôme du meunier, venant prendre les corps perdus pour les soumettre au joug de l'évêque. Le brigand le sait bien, lui qui a donné ses plus belles années aux mines du prélat!
   
   Pour échapper au meunier, de l'argent est nécessaire... le cavalier suédois n'en possède guère et dépêche son compagnon d'infortune chez son parrain, ami de son père, en guise de papier d'identité, il lui donne une bible, clef qui lui ouvrira le logis dudit parrain. Le logis lui sera ouvert, par une jolie jeune fille, follement éprise de son compagnon d'enfance, le fameux cavalier suédois, et pathétiquement triste car harcelée par son créancier qui souhaiterait l'épouser. Les sens du messager sont en émoi, les beaux yeux de la belle sont irrésistibles et surtout il ne supporte pas de constater combien sa maisonnée la pille et la dépouille afin qu'elle tombe dans les rets amoureux du créancier! Seulement, il ne possède aucun bien, aucune richesse pour aider la jeune fille. Heureusement, il apprend qu'une troupe de malandrins sera bientôt encerclée et il se hâte d'aller les avertir et d'utiliser son esprit rusé pour parvenir à déjouer le traquenard.
   C'est ainsi que commence l'incroyable histoire d'un cavalier suédois bien versé dans l'agriculture, la gestion d'un noble domaine, le brigandage de haut vol avec doigté et l'usurpation d'identité!
   
   Avec humour et une écriture romanesque délicieusement picaresque parfois, l'auteur joue avec les comportements et les sentiments humains avec une ironie subtile et un bonheur indéniable. Il embarque son héros dans une aventure de brigandage digne d'un Robin des Bois: prendre aux nantis, sans violence et avec humour, afin de se constituer un trésor qui lui permettra d'acquérir le domaine et conquérir l'amour de la jeune fille.
   Tout au long du roman, l'ambiance créée par Perutz montre combien le cavalier suédois tremble que le pot aux roses soit un jour découvert. L'usurpation d'identité est un acte qui demande cohérence et doigté et entraîne forcément angoisse et soupçon envers autrui... surtout lorsque enfin la vie vous sourit, devient confortable et douce à l'ombre d'une épouse aimante et d'une fillette adorable. Cependant la culpabilité vient hanter le sommeil de l'imposteur qui se voit arriver, en rêve, au Jugement dernier. La statue du Commandeur n'est guère loin, bien que le personnage ne soit pas, loin s'en faut, du même tonneau que Dom Juan: le mensonge laisse s'épanouir le sentiment de honte et la peur d'une juste et divine punition. Et pourtant, le lecteur se dit souvent que la tendre jeune fille n'a rien perdu au change dans l'usurpation d'identité, bien au contraire!
   
   Ce qui est intéressant c'est de voir combien Leo Perutz a su intégrer les codes du roman fantastique avec ceux du roman policier tout en parsemant l'ensemble de touches picaresques grâce à d'incroyables rebondissements, inattendus, surprenants et jubilatoires. Et, en douceur, par le rire, les scènes émouvantes ou l'atmosphère guerrière, des questions importantes, essentielles sont posées: peut-on échapper à son destin? L'usurpateur, qui a tâté des chaînes de l'évêque, saura-t-il détourner la route de sa destinée ou ne vivra-t-il qu'une parenthèse avant d'être renvoyé à la case départ?
   
   Les rencontres nombreuses avec des fantômes (celui du meunier est particulièrement intéressant: on ne sait jamais s'il est réel ou seulement esprit malin ce qui ajoute à l'angoisse et l'atmosphère inquiétante du roman), les remèdes mâtinés de sorcellerie, sont fabuleux. Il en ressort un souffle typiquement "Mitteleuropa", celui du bouillonnement des pensées et de la créativité, des combats et des conflits qui ont secoué et marqué cette partie de l'Europe... l'odeur de souffre n'est jamais bien loin (brrr, les hauts fourneaux des forges de l'évêque sont l'antre des Enfers!).
   
   L'identité est un moyen de s'interroger sur l'être humain: les personnages de "Le cavalier suédois" ne sont pas vraiment dans les normes, se déplacent et surtout cherchent leur place au coeur des moments de crises de l'Histoire, instants décisifs de leur histoire personnelle. Les choix de routes se font, certes, dans la violence et la douleur mais ils montrent combien l'être humain est loin d'être un bloc immuable: un gentilhomme peut s'avérer être bravache et lâche au point de préférer déserter que d'affronter les violences de la guerre; un voleur peut souhaiter revenir dans le droit chemin en utilisant ses armes, celles un peu tortueuses de la ruse et du mensonge.
   
   La lecture est envoûtante: une fois commencée, il est difficile de l'arrêter car le suspense est intense et la construction extraordinaire. Le bateau mené par l'auteur emporte le lecteur dans une aventure dont il ressort époustouflé et heu-reux!
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critique par Chatperlipopette




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Un bémol!
Note :

   Borges vouait à Perutz, écrivain allemand, une profonde admiration et Perutz, lui-même, considérait "Le cavalier suédois" comme son chef-d’œuvre. Partagerons-nous ce même enthousiasme?
   
   Construit sur le thème central de l’usurpation d’identité, le roman nous donne à voir en plein dix-huitième siècle les tribulations d’un voleur qui, à force de ruse et d’intelligence, se hissera à la tête d’un domaine appartenant à un compagnon d’infortune qu’il sacrifiera sans vergogne pour son profit personnel.
   
   Roman picaresque par excellence, il alterne sur un rythme assez trépidant scènes de batailles ou de cour, analyse psychologique et scènes paillardes, et distille en continu de multiples rebondissements destinés à maintenir le lecteur en alerte permanente.
   
   De fait, il est aussi une sorte de témoignage indirect et décalé d’une Europe encore très rurale, partagée entre une Eglise décrite ici comme cupide et des rois qui ne pensent qu’à guerroyer entre eux, vivant plus ou moins sur le dos d’une paysannerie qui n’a pas son mot à dire.
   
   Bien qu’immoral, on se prendra d’amitié pour ce bandit passionné d’agriculture et d’élevage et qui saura faire fructifier un domaine parti en quenouille accaparé qu’il était par une noblesse qui entendait bien profiter du fait qu’une simple femme, incapable et naïve, s’y tenait à sa tête. Une fois abandonnés les habits de brigand, c’est un homme généreux mais exigeant, soucieux des petites gens, amoureux d’une femme qu’il a épousée en se faisant passer pour un autre, bon père de famille que l’on découvrira. Un homme aux apparences respectables mais toujours prêt à tout pour protéger ses biens et sa famille. Mais le passé finira par le rattraper et il y aura un prix à payer pour ces vilénies.
   
   Ecrit dans une langue très grand siècle, un rien surannée, souvent hyperbolique voire un peu agaçante, le livre fait penser à un petit conte philosophique dont la grandiloquence et la moralité ne sont jamais loin. Combinées avec une intrigue un peu tirée par les cheveux et de longues et fréquentes séquences où les personnages pensent tout bas le contraire de ce qu’ils font, à la mode du chœur des grecs antiques, cela donne une sorte d’ovni littéraire auquel on adhère ou pas. Pour ma part, j’ai été grandement gêné par le côté souvent ridicule d’une intrigue complexe et totalement improbable et qui m’aura empêché de m’impliquer tout au long de cette lecture. Je ne partagerai donc pas les éloges des critiques rappelées avec abondance sur la quatrième de couverture.

critique par Cetalir




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