Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Les Vies d'Emily Pearl de Cécile Ladjali

Cécile Ladjali
  Mauvaise Langue
  Les Vies d'Emily Pearl
  Les souffleurs
  Ordalie
  Shâb ou la nuit
  Illettré

Cécile Ladjali est une auteure française née en 1971.

Les Vies d'Emily Pearl - Cécile Ladjali

“Et ces mots étaient tous faux”
Note :

   Fille de fermiers, Emily Pearl a été embauchée comme gouvernante chez Lord Auskin, pour prendre soin de son petit garçon hydrocéphale, Térence. Et à première vue, c’est son journal qui nous est donné à lire au fil des pages des “Vies d’Emily Pearl”. Des confidences partant un peu dans tous les sens : affection pour son petit protégé, attirance pour le père, le très séduisant Lord Alec Auskin, et surtout les quelques nouvelles que lui envoie sa sœur aînée Virginia, qui a choisi une vie plus indépendante en partant travailler à la ville. Bref, on pourrait presque se croire plongés dans l’Angleterre de la fin du XIXème siècle aux classes sociales hermétiquement cloisonnées.
   
   Mais cela, c’est seulement à toute première vue, car très vite quelques bizarreries viennent nous mettre la puce à l’oreille et nous inciter à lire d’un autre œil ce journal qu’Emily écrit comme on se raconte des histoires, comme un enfant en train de jouer sur le mode du “on dirait qu’on serait…” Ce sont des pages entières écrites au futur ou au conditionnel - des événements dont Emily voudrait qu’ils adviennent -, et des contradictions à la pelle avant que ne pointent les premiers symptômes irréfutables d’une mythomanie galopante. Bref, il ne m’a pas fallu longtemps pour cesser complètement d’accorder foi à un seul des mots d’Emily, ou même pour croire que son journal en soit bien un.
   
   Qu’on ne s’y trompe pas : je n’ai pas pour autant cessé de m’intéresser à cette drôle de petite bonne femme, à l’évidence complètement dénuée de scrupules et pas précisément sympathique certes, mais par là même aussi fascinante qu’inquiétante. Simplement le roman de Cécile Ladjali s’est révélé tout autre que ce qu’il semblait être à première vue. Non une parodie de roman victorien. Et encore moins une évocation de la condition féminine en Angleterre au tournant du siècle (quoiqu’en dise la quatrième de couverture!). Mais un récit qui questionne les pouvoirs de la fiction à emporter ceux qui l’écrivent – et sans doute ceux qui la lisent – loin de la réalité, à la suite d’Emily Pearl, ouvrant son cahier : "J'y écris des phrases. Je ne sais pas vraiment ce qu'elles disent à ma place, ces phrases. Je voudrais qu'elles me modifient." (p. 66) . Fut-ce au risque de partager son malaise : "Je fixe le pupitre. J'y ai déposé mon cahier plein de mensonges. En relisant les inepties que j'y inscris chaque jour, j'ai ri tout à l'heure. Puis, j'ai commencé à me sentir mal. Je me suis découverte à travers ces mots. Et ces mots étaient tous faux." (pp. 64-65)
   
   Voilà une drôle de curiosité littéraire qui rentre sans conteste dans la catégorie des page-turners, comme on dit Outre-Atlantique. Et le terme parle de lui-même !
   
   
   Extrait:
   "Ce que je voulais, c'était les mains d'Alec sur moi. C'étaient ses yeux à travers mes yeux, son ventre dans le mien. Le reste n'avait pas d'importance. Et j'aurais pu formuler n'importe quel mensonge pour obtenir mon plaisir: Je pense, Lord Auskin, que ces Noirs ont besoin des Blancs. Cette loi est une bêtise. Votre frère peut filer une vie tranquille. Tu es une merveille, Emily. Viens là... Et nous avons roulé sur le tapis, après avoir prononcé ce que l'honnêteté m'interdisait de dire. Ma mauvaise foi a été le guide de mes mots. Mais je n'avais cure de la souffrance, de la misère et du mensonge. Je me concentrais sur le point lumineux de mon plaisir dans cette chambre. Et, pour lui, j'étais prête à tous les sacrifices du bon sens et de l'humanité." (p. 64)
   ↓

critique par Fée Carabine




* * *



¡Hola blogósfera!Amigos míos,¡ ya estoy de vuelta!
Note :

   Difficile de conserver un rythme de lecture un tant soit peu avouable à Madrid : avec un soleil éclatant, une chaleur tout à fait espagnole (je confirme : 33° en début de soirée, entre 25 et 30° la nuit et 45° dans la journée au soleil), des rebajas partout, des quartiers pour la plupart toujours aussi chouettes, des tapas (ah ! mon resto adoré Gula Gula que je recommande à tous ceux qui aiment les endroits originaux et les serveurs très sympa) et des éventails (salvateurs), je me suis contentée d’une petite heure de lecture par nuit en général. Au final, je n’ai terminé qu’un seul roman… heureusement j’ai maintenant très envie de vous en parler.
   
   Pour me rafraîchir un peu peut-être, ou sans doute pour poursuivre dans ma veine anglophile, j’avais opté pour "Les Vies d’Emily Pearl" de Cécile Ladjali (au passage je dois encore parler ici des "Souffleurs").
   
   A priori, nous lisons le journal d’Emily, jeune femme d’origine modeste employée par Lord Auskin au poste de gouvernante. Veillant sur le jeune Terrence, enfant précoce souffrant d’hydrocéphalie, Emily vit dans l’attente des lettres de sa sœur Virginia. La relation entre les deux sœurs est au cœur du récit: d’un côté, l’indépendante Virginia qui a osé changer le cours de son destin en partant à Londres, travaillant dans une usine avant de partir brusquement en Amérique avec un pasteur épousé en cachette; de l’autre, Emily, plus instruite mais incapable de troquer son modeste quotidien contre la liberté à laquelle elle aspire en apparence.
   
    Alors que les lettres de Virginia indiquent chaque fois de nouveaux changements, des déménagements, de nouvelles occupations, un mariage ou la naissance d’un enfant, la vie d’Emily ne change pas malgré ses éternelles rêveries, son admiration pour le courage de sa sœur, son mépris pour les petites aspirations de ses parents paysans et le mari qu’ils lui destinent. La passion elle-même ne suffit pas à bouleverser ses plans. Amertume, rage, mépris de ce qui l’entoure… mais la narratrice ne parvient pas à s’échapper.
   
   Tandis qu’Emily semble en apparence clouée sur place dans un monde qui évolue sans elle, de nombreux doutes assaillent le lecteur. Roman de type victorien, ce journal intime empreinte les codes du genre pour mieux les transgresser. Alors qu’il pense lire le journal d’Emily, le lecteur s’aperçoit soudain qu’il ne s’agissait en réalité que de vagues pensées de la narratrice. «Je m’avance vers le pupitre. J’ouvre le cahier. J’y écris des phrases. Je ne sais pas vraiment ce qu’elles disent à ma place, ces phrases. Je voudrais qu’elles me modifient.» (p66). La barrière entre les deux est parfois infime et il est parfois difficile de savoir quand on passe du rêve à la réalité, des réflexions personnelles à la prise de notes, pensée écrite pouvant être découverte, parfois à l’insu de l’intéressé.
   
   Justement, le journal en principe intime prend ici une autre envergure : véritable outil stratégique, il est laissé à dessein dans des lieux où il pourra être découvert et lu. Servant à dénoncer les méfaits des uns et des autres, l’hypothétique journal est aussi sujet à caution: tissu de mensonges? texte inexistant? mélange de faits réels et des projections d’une imagination fébrile? Chaque fait prête alors à confusion ; on en vient même à douter de l’existence de Virginia, personnage pourtant central et d’une grande influence sur la narratrice. De même, la thématique des fantômes et des sorcières questionne l’identité du narrateur et nous interpelle constamment sur le lien entre la réalité et la fiction, sur la part de rêve dans l’histoire.
   
   Et si tout n’est pas mensonge, on finit par suspecter Emily: lorsque les chiens sont empoisonnés, malgré ses accusations à l’encontre de la nouvelle cuisinière, la narratrice reste a priori la suspecte la plus indiquée. Quoi qu’il en soit, le cahier devient le seul moyen d’action d’Emily: il lui permet de placer des pions sur un échiquier, de laisser agir et d’observer les résultats.
   
   Les pistes de lecture sont encore nombreuses. Ainsi le rapport à l’eau joue un rôle majeur, lac, flaques ou océan rappelant notamment la distance entre les deux sœurs et les espérances placées dans une vie différente, difficile d’accès. Mouvement et immobilisme sont aussi un thème central et, en ce qui concerne Emily, cela se résume à l’élan vers l’Amérique et à l’éventuel changement de relation avec Lord Auskin.
   
   Ce livre assez triste et sombre est en quelque sorte un pastiche victorien, ancré dans un cadre classique (avec notamment un vieux manoir, la campagne anglaise, un peu de pluie et un maître des lieux beau, sombre et torturé). C’est pourtant un livre moderne dans lequel la narratrice se plaît à jouer avec nous ; tout en étant adaptée à l’époque concernée, l’écriture est également différente de celle des auteurs victoriens. Voilà un livre très intéressant et un bel hommage à la littérature britannique. Au final, un roman original très agréable à lire.
   
   Extrait :
   
    «Ne la dispute pas, papa, c’est moi qui ai demandé qu’elle me parle du désert. Alec ne répond rien. Il prend son fils dans les bras, referme tout doucement la porte de ma chambre. Je suis seule en compagnie d’une cheville douloureuse et d’horribles pressentiments. Je sais à présent que j’ai décidé de rester ici pour accompagner la mort. Je pourrais encore choisir la vie… Boiter demain jusqu’à la gare… Puis sauter dans le bateau…. Et me jeter dans les bras bien vivants de Virginia. Fuir Green Worps et tous ces fantômes.»

critique par Lou




* * *