Lecture / Ecriture
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Wisconsin de Mary Relindes Ellis

Mary Relindes Ellis
  Wisconsin

Wisconsin - Mary Relindes Ellis

"J'ai rêvé que le ciel dévorait la terre"
Note :

    Nord du Wisconsin, 1967. James, fils aîné d'une famille malheureuse sur laquelle le père fait peser sa violence, s'engage dans l'armée et part au Vietnam. Il laisse derrière lui un père ravi de voir son fils débarrasser le plancher, une mère maltraitée et déboussolée et un petit frère de 8 ans, Bill. Quelques mois plus tard, James est porté disparu...
   
   Me voilà de retour, chers happy few, entre deux pots de peinture, pour vous parler de ce roman que j'ai trouvé magistral. C'est l'histoire âpre et douloureuse, à l'image de la terre aride sur laquelle vivent ces gens blessés, d'une famille qui vit dans la misère et la solitude à cause d'un père brutal, qui fait payer à sa femme et à ses enfants les conséquences d'une éducation terrible et de sa vie ratée. Incapable d'éprouver de l'amour pour ses enfants, il se réjouit du départ de James pour le Vietnam, pensant que cette expérience"lui apprendra la vie." Mais c'est la mort qui se trouve au bout du chemin de ce jeune garçon attachant, qui ressemble à Elvis, tireur d'élite, qui passait plus de temps chez les voisins que chez lui pour échapper à la violence paternelle et qui lit Mark Twain sous les bombes. Et c'est autour de la mort de l'aîné que vont se souder la mère et le deuxième fils, mort d'abord non-dite (il est porté disparu parce qu'on n'a pas retrouvé le corps mais tout le monde sait qu'il n'a pu survivre), qui plonge sa mère, la pathétique Claire, dans un abattement profond, dont ne la sortira que la nature, qui tient une place prépondérante dans la vie de ces personnages, qu'ils la rejettent ou qu'ils vivent en osmose avec elle.
   
   C'est un roman poignant sur le deuil et l'incapacité que les vivants ont à laisser partir les morts, sur la famille, qui survit et surmonte les épreuves malgré la béance laissée par le défunt, sur les secrets que chacun cache derrière sa porte et sur la guerre (les guerres même, puisqu'il n'est pas seulement question du Vietnam mais aussi de la Seconde Guerre Mondiale) et ce qu'elle fait aux hommes. C'est un roman où les douleurs se hurlent et se chuchotent et qui montre comment l'humanité va de l'avant, cahin-caha, parce que la survie est finalement inscrite dans ses gènes. La narration, à plusieurs voix et sur quatre décennies, permet d'entrer dans l'intimité des personnages et de révéler les failles qui existent en chacun d'eux et on ne peut qu'être profondément ému par ces destins brisés.
   
   Un roman dense et bouleversant, chers happy few, que vous ne pouvez pas ne pas lire!
   
   
   PS : j'ai tellement aimé ce roman que je l'ai déjà offert!
   PSbis : le titre de ce billet est emprunté à un poème de W.S Merwin, "A l'abri des nouvelles au bord de la rivière", qui est en exergue du roman.
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critique par Fashion Victim




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"Mieux vaut vivre avec ses blessures que de mourir"
Note :

   Au milieu des terres arides du Wisconsin, vit la famille Lucas, une famille comme il en existe avec un père alcoolique, une mère folle et 2 enfants qui grandissent au gré des coups. Cela pourrait paraitre très stéréotypé et pourtant, on découvre qu'il s'agit de personnages bien plus complexes qu'il n'y parait.
   
   Même si le père, John Lucas, apparait comme un être abject, on le prend en pitié quand on découvre qu'il a toujours manqué d'amour paternel et a été élevé dans l'idée que sa mère, morte en couche, l'avait abandonné. La mère ,Claire, femme instruite, s'est laissée petit à petit enfermer dans cette ferme et se sert de la folie pour se protéger. Quant à Bill, le fils cadet, très attaché à son grand frère, il trouve refuge dans la nature du Wisconsin recueillant une multitude d'animaux. La disparition au Viet Nam du fils ainé, James, sera un accélérateur quant à l'implosion de la famille. A partir de la, ils survivent s'enfonçant de plus en plus dans leur penchant naturel, l'alcool, la folie ou la nature. Comme disait la mère, "Mieux vaut vivre avec ses blessures que de mourir".
   
   La, au fin fond du Wisconsin, se présentent deux options: soit on referme le livre tant il est noir et on ne voit pas ce qui pourrait en découler, on a l'impression de tourner en rond; soit on s'accroche et ... comme le phénix renait de ses cendres, une main est tendue et on voit une lueur au bout du tunnel... Comme quoi, malgré les épreuves, chacun peut s'en sortir (mais il faut le tempsss!!!).Ce qui m'a fait tenir dans ce livre, c'est à la narration a plusieurs voix, elle étonne, basée sur le même principe qu’un jeu de piste, jeu auquel je me suis prise.
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critique par Kattia




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Une touche féminine
Note :

   Très beau roman américain, et féminin par-dessus le marché. Une sensibilité toute en finesse pour aborder des choses pas simples, dont beaucoup plutôt masculines… Imaginez un Jim Harrison qui aurait une sensibilité féminine…
   
   On retrouve dans «Wisconsin» ce sens des grands espaces propre au Jimmy. Ces grands espaces qu’on trouve dans l’Ouest profond, ou le Middle West tout aussi profond, toutes contrées peu traitées par les auteurs américains, plutôt urbains, sauf, … sauf notre Jim Harrison bien entendu! Des situations carabinées dans un milieu où l’on ne naît pas une cuillère d’or dans la bouche, et un souffle rafraîchissant qui emporte l’adhésion.
   
   « En silence, ils s’étaient dissimulés derrière des pins rouges espacés de cinq mètres. A vrai dire, Ernie ne s’attendait pas vraiment à croiser le douze cors. Les cervidés n’aimaient pas se coucher sur ce terrain trop humide ; en général, ils s’y réfugiaient seulement lorsqu’ils tentaient de semer leurs poursuivants.
   Il s’était écoulé encore une demi-heure avant que l’obscurité ne vire au gris puis s’éclaire suffisamment pour leur permettre de distinguer les grands pins blancs en bordure de la ferme des Morriseau. Au début, le sous-bois boréal avait paru complètement désert. Peu à peu, la lumière avait dissipé la brume, révélant des étendues entières de roseaux et de mousse. Soudain, une sorte d’aboiement avait résonné, et trois biches avaient émergé de derrière un gros cèdre blanc. Aucun des deux chasseurs ne les avait visées. Leur permis leur en donnait l’autorisation, mais, d’un commun accord, ils étaient convenus d’abattre d’abord un mâle. Elles s’étaient éloignées en file indienne sur le sentier qui serpentait à travers les arbres jusqu’à son champ, et Ernie s’était dit qu’elles étaient les seules de leur espèce dans le marais quand, du coin de l’œil, il avait vu Jimmy lever lentement sa carabine. Il avait alors reporté son attention sur le cèdre près duquel elles étaient apparues.»

   
    Il y sera question du Middle West profond, de la pauvreté, de maltraitance du père vis-à-vis de sa femme, de ses enfants, de la guerre du Vietnam, de la sauvagerie des hommes, de la désespérance, et du rapport des humains à la nature, qui peut les sauver, et de l’entraide humaine, qui peut sauver aussi… C’est très beau, très bien agencé, d’une magnifique sensibilité. Quelquefois, on se demande comment les hommes peuvent survivre aux situations auxquelles ils sont confrontés – maltraitance ou guerre – on se demande, on doute, et puis … Mary Relindes Ellis nous apporte l’espoir…

critique par Tistou




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