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Contrebande (Carnets 2003 - 2005) de André Blanchard

André Blanchard
  Contrebande (Carnets 2003 - 2005)
  Entre chien et loup

André Blanchard est un écrivain français né en 1951 à Besançon et mort décédé en 2014.

Contrebande (Carnets 2003 - 2005) - André Blanchard

La Haute-Saône mord encore
Note :

    André Blanchard, c'est lui qui le dit page 190, est du "genre plouc vivant à Vesoul". En tant que représentant du genre plouc vivant dans une préfecture proche de Vesoul, on peut le considérer comme une sorte de voisin en géographie et en ploucocratie. J'aime bien Vesoul, d'abord pour raison sportive. Cela fait plusieurs années que les équipes de football d'Epinal et de Vesoul, maillot bleu, végètent dans le même groupe de Championnat de France Amateur avec le même manque d'éclat, en général le SAS bat Vesoul à la Colombière et Vesoul prend sa revanche à domicile, encore dimanche dernier, 3-0, c'est dur attendez un peu la saison prochaine. Ensuite, Vesoul est une ville discrète, très discrète même. Bien sûr, on n'y passe pas par hasard, on s'en doute, il faut le vouloir. Comme pour toutes les villes, on a construit autour une rocade qui permet de la contourner mais la rocade de Vesoul a ceci de particulier qu'elle forme une boucle gigantesque, interminable, comme si les urbanistes avaient prévu pour la ville une expansion démesurée qui se fait encore attendre. Ce qui fait que lorsqu'on va de Luxeuil-les-Bains à Besançon, on tourne autour de Vesoul pendant des kilomètres sans jamais l'apercevoir, c'est aussi long que si on contournait Philadelphie ou Manchester, et on en arrive à croire qu'en fait Vesoul n'existe pas. Pourtant, Vesoul existe, je le sais, j'y suis allé une fois, j'avais une fiancée dont le père habitait la place et il avait fallu un jour le visiter. J'avais acheté un beau stylo dans une librairie et le lendemain matin, un dimanche, l'ex-futur beau-père m'avait proposé de faire un petit tour à vélo. Petit tour mon oeil, vieux félon, ça s'était fini par l'ascension du Ballon d'Alsace, j'en avais bavé mais je n'avais pas calé, je voulais la fille, je l'ai eue, je l'ai perdue, elle m'a laissé un souvenir cuisant mais j'ai gardé le stylo.
   
    Mais Blanchard. Blanchard vit et travaille à Vesoul, il s'occupe d'une galerie municipale où viennent exposer des artistes locaux. Blanchard écrit aussi, et surtout. Pas de fiction, des carnets. De ses carnets, il fait des volumes qu'il parvient même à faire éditer, ce qui n'est pas mal mais il faut voir comment. Après un premier volume paru au Dilettante en 1989 ("Entre chien et loup", réédité en même temps que celui-ci), Blanchard s'est fait alpaguer par un éditeur régional, voire régionaliste, absolument pas versé dans la littérature et dont le diffuseur ne tarda pas à faire faillite. Ce qui fait qu'il faut s'accrocher pour dénicher un des quatre volumes de Blanchard parus entre les deux Dilettante. Comme si ça ne suffisait pas, Blanchard a longtemps refusé toute promotion, tout entretien, et bien sûr toute séance de signature, fût-ce pour trois ou quatre personnes. L'écriture, oui, le reste, le décorum, non. S'il a consenti à l'occasion de cette dernière livraison à un entretien au Matricule des anges, c'est du bout des lèvres, et s'il consentait un jour à une signature, il relaterait peut-être l'expérience avec le détachement, que j'admire, d'un Thierry Beinstingel retour du Salon du livre (http://perso.orange.fr/tb/etonnements.htm). Malgré ces obstacles, André Blanchard est lu et apprécié, il a ses fidèles, il a ses critiques, je suis d'ailleurs venu à lui par un article élogieux du "Canard enchaîné".
   
    André Blanchard écrit des carnets, pas un journal, il y tient : "Mes Carnets sont plus proches du recueil de moraliste et de chroniqueur que du journal, dont la raison d'être est de raconter des journées; moi, par le truchement des Carnets, je tâche au contraire d'oublier les journées en leur substituant de quoi exister sans les avoir à vivre. Et pour cela, j'y ai mis du mien en les liquidant d'avance, ces journées, en les vidant, en m'arrangeant pour que mon agenda, semaine après semaine, imite celui du roi un certain 14 juillet." Dans ces carnets, on trouve tout de même des notations sur son quotidien de gardien de galerie : "A la galerie, j'intercale quelques instants de lecture entre les visiteurs : hop, une page par-ci, deux par-là, c'est toujours ça que le temps perdu n'aura pas [...] d'où la dégringolade illico quand survient un visiteur qui, c'est courant, me demande de le rencarder sur n'importe quoi, s'il y a des toilettes ici, si je sais qui on enterre là en face à l'église, où se situe telle administration, et qui est-ce qui laisse traîner ses poubelles à longueur de journées là sur la trottoir, qu'est-ce que vous en pensez, c'est une calamité, y a plus de vie en commun possible, bientôt, non ?" Hors du quotidien, on trouve des réflexions sur la vie littéraire, des coups de griffe contre les têtes de turc de l'auteur (Michon, Ernaux, Bobin, bien d'autres), des commentaires sur le monde tel qu'il va, des exercices d'admiration pour des écrivains pas franchement dans le vent (Mauriac, Bernanos, Guéhenno, France), des notations philosophiques, la vie, la mort et le tremblement, des aphorismes... L'ensemble baigne dans ce que l'auteur appelle lui-même un spleen qui envahit de grisaille chaque parcelle de sa vie, mais aussi dans une aigreur moins noble, de celle que donne la petite ville et ses suffisances, on sait ce que c'est, on n'y échappe pas toujours soi-même. Si l'on compare avec les Carnets de notes d'un autre intransigeant, Pierre Bergounioux, on pense à lui parce qu'on le lisait ici à la même époque l'an passé, on n'est tout de même pas à la même hauteur. Le lamento continuel agace, les pirouettes par lesquelles l'auteur se sent obligé de conclure ses notations, le plus souvent bâties sur la polysémie d'un terme, ne voltigent pas bien haut ("Prenons tout à coeur. C'est lui qui flanchera le dernier"), les diatribes contre la hausse des prix, le sport, la télévision, l'enseignement, la religion sentent le propos de comptoir, les aphorismes bidons pullulent ("L'art, c'est ce qui nous tient et maintient en éveil").
   
    Et pourtant, Blanchard accroche. Parce que Blanchard est un auteur vivant, enfin un, qui n'hésite pas à illustrer le mot de Céline : "Il faut mettre sa peau sur la table quand on écrit." Parce qu'il n'y a pas de pose, malgré les apparences. Parce que Blanchard fait partie de ces gens qui considèrent l'écriture comme autre chose qu'un passe-temps ou un moyen d'atteindre la gloriole, c'est une raison de vivre, ni plus ni moins. Chez ces gens-là, comme chantait l'autre qui s'y connaissait en Vesoul et en Vierzon, l'écriture est vécue comme un exercice respiratoire, un processus vital. On n'est pas chez ceux qui écrivent avec une plume de paon dont ils se parent ensuite le croupion pour se pavaner au milieu d'une basse-cour béate d'admiration. Blanchard accroche aussi parce qu'au-delà de l'attitude, le contenu vaut souvent le détour. Comme il est un peu ours, on l'a vite comparé à Léautaud, ce qui n'est pas d'un grand intérêt. En revanche, lire sous sa plume la recommandation de "ne pas dire en trois mots ce qui tiendrait en deux" et le constat "qu'il est plus difficile d'écrire clair qu'obscur", ça c'est intéressant parce que c'est le genre de phrase qu'on trouve fréquemment dans le "Journal littéraire"
   
   . Blanchard manifeste aussi un certain talent pour flairer l'air du temps. Ainsi d'Anne Wiazemski : "Dans les années soixante, de qui se réclamait-elle ? De Godard, en tant qu'égérie devant la caméra, et épouse derrière; aujourd'hui, qui met-elle en exergue à tout bout de champ ? - Mon grand-père, François Mauriac... Cette filiation, qui était une tare il y a trente ans, est devenue chose prestigieuse."
   
   Intéressante aussi cette remarque comme quoi les grands livres se méritent : "A rebours des romanciers au petit pied, si peu sûrs d'eux qu'ils veulent accrocher dès la première page en redoublant les oeillades, l'auteur [d'un livre de poids, Stendhal, Cohen, Balzac ou Thomas Bernhard sont cités] place au départ une sorte de barrage, une vingtaine de pages denses et revêches, de quoi se foutre de ceux qui prennent la littérature pour passe-temps et les houspiller." Blanchard avoue d'ailleurs avoir agi de même dans l'ouverture de son précédent recueil : "Qu'elles [les trente premières pages] soient compactes et fassent comme un barrage, une sélection à l'entrée, c'est exprès : on n'est pas dans un moulin, me suive qui en a vu d'autres. Bref : - Au piquet le grand public."
   
   Des notations intéressantes, il y en a d'autres, sur Proust meilleur allié de Céline par exemple, comme il y a quelques images, quelques saillies qui font mouche... Au total, on ne regrette pas la visite et on risque de se mettre à chercher les carnets précédents, même si l'entreprise n'a rien de facile. De toute façon, Blanchard ne nous regrettera pas : "Que nos lecteurs, ce peuple de l'ombre, y restent."

critique par P.Didion




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