Lecture / Ecriture
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La horde du Contrevent de Alain Damasio

Alain Damasio
  La horde du Contrevent

Alain Damasio est né en 1969 à Lyon
Sorti de l'ESSEC en 1991, il choisit de s'isoler pour s'adonner à l'écriture.
Son premier texte long est "la Zone du dehors", roman d’anticipation politique.
"La horde du contrevent" a été récompensée par le Grand Prix de l'Imaginaire 2006.

La horde du Contrevent - Alain Damasio

Aux sources du vent
Note :

   Quatrième de couverture:
   "Un groupe d'élite, formé dès l'enfance à faire face, part des confins d'une terre féroce, saignée de rafales, pour aller chercher l'origien du vent. Ils sont vingt-trois, un bloc, un noeud de courage: la Horde. Ils sont pilier, ailier, traceur, aéromaître et géomaître, feuleuse et sourcière, troubadour et scribe. Ils traversent leur monde debout, à pied, en quête d'un Extrême-Amont qui fuit devant eux comme un horizon fou."
   
   On est immédiatement happé par ces quelques lignes qui disent sans dire le récit qui se trouve à l'intérieur. La Horde, vingt-trois hommes et femmes, conditionnés à poursuivre une quête, dès l'enfance arrachés à leur famille. D'où vient le vent? D'où tient-il ses forces, sa force? Depuis des générations, l'Extrême-Aval, l'Hordre, envoie des Hordes vers l'Extrême-Amont afin de connaître et savoir d'où vient le vent. Nos héros appartiennent à la 34è Horde envoyée vers l'inconnu. Sa tâche: continuer et faire avancer la Quête au cours d'une marche forcée qui se comptabilise à l'échelle d'une vie.
   
   Comme toutes les quêtes, la mystique et les arcanes du savoir ne sont jamais bien loin, l'épopée et l'héroïsme non plus.
   
   Comment ne pas succomber devant la recherche littéraire de ce roman-ovni, oscillant entre la SF, la Fantaisy et le space-opéra, la qualité d'écriture de Damasio (les néologismes foisonnent et enchantent l'oeil et l'oreille), la richesse des descriptions, des idées véhiculées, l'étrangeté extraordinaire des situations et la relation polyphonique de la quête de la Horde!
   
   Damasio trace son récit, entraîne le lecteur à sa suite en extraordinaire chef charismatique, tel son héros Golgoth! Il nous emmène à travers les steppes battues par les vents, traversées par les chrones (ah!!! la belle invention que ces chrones...magie et horreur assurées!), les déserts sifflants sous les rafales implacables, les villages blottis dans les moindres creux et à l'existence si fragile! Il nous embarque dans la quête de la Horde au son des vents et de leurs multiples variations, au rythme de la marche et des efforts et au gré des notes dispersées de la nostalgie des hordiers. La mélancolie guette ces âmes battues par les vents: elles croisent les Fréoles, libres sur leurs bateaux glissant dans les houles aériennes, ivres de vitesse et de technologie, les Obliques, ceux qui décident de prendre la tangente et de se laisser porter par les vents, orpailleurs ou pillards, les Abrités, les sédentaires des villages figés dans l'espace infini des steppes. Nostalgie du passé révolu, sans espoir de retour vers un chez soi puisque le chez soi est la Quête, qui assaille parfois les hordiers à la tombée de la nuit.
   
   Damasio réussit le tour de force de mettre son lecteur, celui qui parvient à franchir le cap des 50 premières pages (l'épopée fantastique se mérite), au sein de la Horde: on devient un membre de cette dernière, son vingt-quatrième élément. On veut que la Quête réussisse, on veut parvenir à la Norska fait de glaces et de vents hurlants, bord du monde connu, enfer glacial à traverser et vaincre, on veut connaître les ultimes réponses. Bien sûr, la Horde ne parviendra pas entière au bout du bout du monde, on le sait dès le début mais on s'en fiche car l'aventure est tellement merveilleusement angoissante et fascinante!
   
   Le choc est époustouflant devant la chute du récit: on ne peut que saluer la maestria de l'auteur qui manie la logique terrible des dernières révélations. La Quête est un voyage initiatique pour se connaître et connaître le monde, la bataille est souvent plus intérieure qu'extérieure et des gestes désespérés sont accomplis sous l'empire des démons intimes. L'humain est fragile et dur comme un diamant: les personnages sont attachants malgré leurs défauts, leurs obsessions ou leur monstrueux ego; il faut dire que l'auteur les aime ses héros aux pieds d'argile et sa tendresse est palpable au fil des mots et des phrases. La Horde est un pack, une équipe qui joue "collectif" car elle ne peut faire autrement sans se perdre et échouer: chaque membre de l'équipe compte, est essentiel par ses talents uniques...l'individualité moteur de la collectivité!
   Une pure merveille, une lecture grandiose et hallucinante qui laisse son empreinte dans l'imaginaire du lecteur! Un voyage littéraire inoubliable tout simplement.
   
   "Cétait le moment, repérable, où le vent cessait de siffler pour passer à une vitesse proprement inhumaine, insupportable même aux pierres, même aux buis. le son perdit son ciselage aigu, sortie de la cinquième forme et devint ce qu'aucun hordier ne pouvait effacer de sa mémoire physique, une fois entendue, cette effroyable torche de terre raclée qui s'appelait le furvent. L'onde de choc fut audible à une centaine de kilomètres en amont, au tonnerre projeté et à ce moment-là, même habitué, même en face du cinquième furvent comme je l'étais, une terreur froide me monta à travers l'axe de la colonne vertébrale et le réflexe immédiat, impossible à contrer, inutile à acquérir..." (p 672)
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critique par Chatperlipopette




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Lisez ce livre comme de la poésie, il vous emportera
Note :

   Voilà un roman que vous n’oublierez pas, adepte ou réfractaire, passionné ou irrité, il ne vous laissera pas indifférent.
   
   Un avertissement tout d’abord: j’ai bien failli le planter là, abandonner car les premières pages étaient incompréhensibles, le vocabulaire complètement déjanté et malgré la grande confiance que j’accordais aux personnes qui me l’avaient recommandé, non là vraiment ce n’était pas possible.
   C’est grâce à Isa (elle se reconnaîtra) que j’ai poursuivi ma lecture puis que j’ai terminé le roman littéralement envoûtée, elle m’a donné un conseil et je vais vous le donner en guise de préambule: Lisez ce livre comme de la poésie, sans vous poser de questions, sans chercher de sens à tout, poursuivez, laissez vous porter par le vent et la magie de Damasio agira.
   
   Ils sont 23, marchant de l'extrême aval vers l'extrême amont pour y comprendre l'origine des vents.
   Ils sont la Horde du Contrevent, la 34ème ... après 33 échecs. Leur enfance n'a été qu'un apprentissage de cette lutte contre les vents avec l'espoir de faire partie de cette horde mythique. Cette 34ème horde est réputée la meilleure, on dit qu’elle percera les secrets du vent, on dit qu’elle sera la dernière horde.
   
   Chaque membre de la horde à un rôle bien défini.
   Il y a Golgoth le traceur, le chef, le guide
   Il y a Erg le protecteur de la horde, Caracole le poète troubadour, Oroshi qui sait tout des vents, Pietro le prince.
   Il y a Sov le scribe, c’est lui qui garde la trace de la horde, qui écrit pour les prochaines hordes.
   Il y a un fauconnier, un géomètre, une soigneuse et une cueilleuse.
   Trouver de la nourriture, faire du feu, soigner les plaies, dire le chemin, chacun remplit sa tâche.
   Une extraordinaire force les lie les uns aux autres, ils devront se dépasser pour parvenir à l’extrême amont.
   
   Autant le dire tout de suite, après mes hésitations du début, je n’ai plus lâché ce livre et j’ai voyagé avec la horde pour mon plus grand plaisir.
   
   Alain Damasio joue avec la langue, avec les mots, en invente, les tord dans tous les sens, son imagination est sans borne. Son inventivité est stupéfiante et les créations de son vocabulaire ébouriffantes.
   
   C’est un récit polyphonique dans lequel chaque personnage a son langage propre et son «signe symbolique» il est ainsi reconnu lorsqu’il prend la parole. L’orchestration de Damasio est parfaite. Il n’a oublié aucun détail, la pagination inversée du livre est le compte à rebours du voyage de la horde.
   
   La critique du Monde de novembre 2004 dit «Alain Damasio a relevé tous les défis : décrire un univers d'une logique interne très étrangère à notre expérience, mettre en scène plus de vingt personnages au long de ces 500 pages, trouver une voix particulière pour les plus importants d'entre eux. Il a gagné son pari: La Horde du contrevent est un chef-d'œuvre.»
   
   
   Extrait
   « Imaginez une Terre poncée, avec en son centre une bande de cinq mille kilomètres de large et sur ses franges un miroir de glace à peine rayable, inhabité. Imaginez qu'un vent féroce en rince la surface. Que les villages qui s'y sont accrochés, avec leurs maisons en goutte d'eau, les chars à voile qui la strient, les airpailleurs debout en plein flot, tous résistent. Imaginez qu'en Extrême-Aval ait été formé un bloc d'élite d'une vingtaine d'enfants aptes à remonter au cran, rafale en gueules, leur vie durant, le vent jusqu'à sa source, à ce jour jamais atteinte: l'Extrême-Amont.
   Mon nom est Sov Strochnis, scribe. Mon nom est Caracole le troubadour et Oroshi Melicerte, aéromaître. Je m'appelle aussi Golgoth, traceur de la Horde, Arval l'éclaireur et parfois même Larco lorsque je braconne l'azur à la cage volante. Ensemble, nous formons la Horde du Contrevent. Il en a existé trente-trois en huit siècles, toutes infructueuses. Je vous parle au nom de la trente-quatrième : sans doute l'ultime. »

   
   Embarquez vous, vous ne le regretterez pas.
    ↓

critique par Dominique




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Diffficile et génial
Note :

   Ils sont vingt-trois. Vingt-trois hommes et femmes, formés depuis l'enfance à affronter le vent, à l'analyser, à exploiter ses variations pour mieux avancer. Leur but : remonter jusqu'en Extrême-Amont, là où se trouverait l'origine du vent. Comme les trente-quatre hordes précédentes, ils ne vivent que pour cet objectif, atteindre le bout du monde, quitte à affronter tous les dangers : tempêtes, marécages, déserts, glaciers, sans compter les pirates qui risquent à tout moment de les attaquer.
   
   Derrière le charismatique et terrifiant Golgoth, traceur de la horde et chargé de déterminer le chemin à suivre, se pressent des personnages aux fonctions bien définies : le timide scribe Sov, qui gagne en maturité au fil des jours, l'exubérant troubadour Caracole, dont la personnalité joyeuse et inventive dissimule un passé bien plus sombre, la sage aéromaître Oroshi, le redoutable Erg chargé d'assurer la protection du groupe, ou encore le prince Pietro Della Rocca, diplomate et clairvoyant.
   
   Chacun à leur tour, ils racontent, page après page, ce voyage qu'ils accomplissent contre le vent depuis plus de vingt ans, sans jamais perdre l'espoir de toucher un jour cet Extrême-Amont qui semble reculer sans cesse devant eux. Et après tout, ils ont toutes les raisons d'y croire, car ils constituent une horde exceptionnelle, plus rapide et puissante que toutes les précédentes. Mais avant d'arriver aux confins du monde, il leur faudra affronter les plus grands dangers, et aller jusqu'au bout de leurs forces pour triompher des éléments naturels toujours plus hostiles, tout en faisant face à une menace grandissante, celle de possibles poursuiveurs lancés à leurs trousses pour les éliminer et les empêcher d'atteindre leur but...
   
   Il y a des livres qui ne se laissent pas apprivoiser facilement. Des livres dont les premières pages intriguent, voire rebutent le lecteur. "La Horde du Contrevent" fait partie de ces romans déroutants, difficiles à apprécier au début : trop de personnages aux noms et aux fonctions mystérieuses, trop de changements de point de vue, trop de vocabulaire technique et incompréhensible, trop de sous-entendus concernant l'intrigue...
   
   Et pourtant, lorsqu'on fait l'effort de s'accrocher, de dépasser cet inconfort initial, de se familiariser un peu avec les personnages et leur style de narration, on découvre un univers d'une richesse incroyable, une intrigue maîtrisée de bout en bout, des personnages complexes et attachants... Très rapidement, le lecteur se retrouve happé par cette histoire originale, qui suscite dès le début plus de questions qu'elle n'apporte de réponses : pourquoi ce système de hordes ? pourquoi ce besoin de trouver l'origine du vent ? pourquoi ces neufs formes du vent à identifier, dont seulement six sont connues ? Peu à peu, au fil des tourbillons de mots, de phrases et de péripéties, certains éléments s'éclaircissent, et contribuent à renforcer l'engouement du lecteur pour cette histoire décidément atypique.
   
   Après quelques chapitres, nous voilà, nous lecteur, 24e membre de cette horde, à suivre leurs progrès, à trembler pour eux lorsqu'ils affrontent les plus grands périls, à rire avec eux des trouvailles langagières de Caracole, à craindre pour leur survie lorsque la nourriture se fait rare, à pleurer avec eux lorsqu'ils perdent l'un des leurs, à endurer avec eux la faim, la fatigue, le froid, l'abattement... Rarement un roman a montré une telle capacité à entraîner le lecteur dans son histoire et à lui faire partager les aventures de ses personnages.
   
   Et si, au début, la narration polyphonique déroute ou dérange, obligeant le lecteur à se reporter à la liste des personnages pour savoir qui parle, chaque personnage devient rapidement identifiable, et se reconnaît dès les premiers mots, ce qui montre la grande maîtrise stylistique de Damasio, qui attribue à chacun un phrasé particulier : concis et précis pour Sov, lyrique et flamboyant pour Caracole, vulgaire et rustre pour Golgoth, doux et sage pour Oroshi, léger et poétique pour Larco... Finalement, la succession des points de vue permet de raconter une histoire protéiforme, qui trouve paradoxalement sa vérité dans la subjectivité des différents narrateurs, et ce choix narratif particulier et ambitieux fait de ce roman une œuvre unique et magistrale.
   
   Seul élément un peu dissonant dans ce concert de louanges : les cinquante dernières pages et leurs envolées métaphysiques sur la nature du vent sont assez ardues et ralentissent un peu trop l'action, alors même que le suspense est à son comble. Heureusement, le dénouement redonne à ce roman toute sa grandeur et sa portée, puisqu'il réussit l'exploit d'être à la fois attendu (car maintes fois annoncé par les prédictions de certains personnages) et surprenant, laissant le lecteur encore sonné par cette histoire si singulière et cette fin pas complètement fermée, comme si une nouvelle aventure était encore possible.
   
   Récompensé en 2006 par le Grand prix de l'imaginaire, couvert d'éloges par les critiques et le public, La Horde du Contrevent fait figure de chef-d'œuvre du genre, et mérite amplement son succès : il constitue tout simplement une expérience unique, une plongée en apnée dans un univers exceptionnellement riche, dont on ressort transformé à jamais.

critique par Elizabeth Bennet




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