Lecture / Ecriture
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Et Nietzsche a pleuré de Irvin Yalom

Irvin Yalom
  Et Nietzsche a pleuré
  La méthode Schopenhauer
  Mensonges sur le divan
  Le Jardin d’Epicure
  Le problème Spinoza
  La malédiction du chat hongrois
  En plein cœur de la nuit

Irvin D. Yalom est né à Washington en 1931. Il a grandi dans un quartier très pauvre.

Après de brillantes études, il est devenu Professeur Emérite de psychiatrie à Stanford et psychothérapeute.

Il est l'auteur d'une dizaine d'ouvrages, romans et essais.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Et Nietzsche a pleuré - Irvin Yalom

Un patient très particulier
Note :

   Attention, chef-d'œuvre romanesque ! C'est pourtant un roman plausible que le psychiatre californien Irvin Yalom a osé intituler «Et Nietzsche a pleuré». Sous une forme classique l'auteur place son récit à la naissance de la psychanalyse et au cœur de la création de la philosophie de Nietzsche, juste après le "Gai Savoir". Tout se passe entre le 21 octobre et le 18 décembre 1882, à Vienne pour l'essentiel. Outre le philosophe allemand l'action réunit une poétesse de 21 ans et deux célèbres médecins viennois.
   
   Fille d'un général russe, Lou SALOMÉ est la belle intrigante qui déclenche l'histoire. Après avoir conquis Nietzsche, elle l'a trahi pour Paul Rée: leur ménage à trois n'a pas fonctionné. Nietzsche en nourrit le plus noir des désespoirs. Aussi cherche-t-elle un médecin qui l'en guérisse pour le plus grand profit de la philosophie future. Elle s'adresse à Joseph BREUER, médecin juif et barbu, spécialiste des maladies nerveuses. N'a-t-il pas soigné l'hystérie d'Anna O. en recourant au mesmérisme ? Breuer qui vient d'avoir quarante ans et mène une vie rangée de bourgeois de la capitale des Habsburg accepte cette mission secrète et que l'on croit impossible. Ceci étonne son entourage, son gros beau-frère Max, champion d'échecs, comme son jeune ami FREUD déjà impliqué dans la science des rêves et aussi confident des amertumes de Mme Breuer — «Tu vois, Sigi, il ne me parle presque plus !» — car ce brave (?) Dr Breuer est obsédé par l'image de sa plus illustre patiente, Anna O. évidemment. Ce pseudonyme cache Bertha, cette hystérique qui le pourchasse dans ses rêves et monopolise sa libido – même s'il se le cache. Ni Mathilde, sa femme, ni Melle Becker sa secrétaire ne sont dupes.
   
   Friedrich Nietzsche poussé par son entourage (par Franz Overbeck et non par sa sœur Elisabeth) débarque à son tour dans le cabinet du 7, Bäckerstraße. Un patient pas commode avec ses gros yeux, sa grosse barbe, sa redingote noire, sa mallette noire emplie des ordonnances des vingt-quatre prédécesseurs de Josef Breuer. Ainsi commence une «cure par la parole» car le roman est vite devenu une transcription des échanges entre Breuer et Nietzsche. Une des scènes les plus dramatiques intervient dans la chambre misérable que loue le philosophe. Mal soigné et victime d'automédication, Nietzsche paraît au plus mal. Breuer appelé d'urgence trouve l'Antéchrist quasiment mort. Pourtant sa voix affaiblie demande — inconsciemment — l'aide du docteur qui parvient magistralement à soigner la crise de migraine du penseur. Pour aller plus loin, encore faut-il contourner les défenses psychologiques du patient, toujours aux aguets pour refuser des propositions charitables. Pour Breuer, c'est là que le talent de joueur d'échec se révèle utile. Devenu Eckart Müller, le malade de la chambre 13 de la clinique Lauzon, Nietzsche s'est laissé convaincre de la sincérité de Breuer : le médecin s'est fait élève du maître ; il lui a demandé de soigner ses angoisses, son désespoir... Par cette manœuvre, Breuer a cru garder son prestigieux patient et taire la vérité à Lou Salomé revenue aux nouvelles.
   
   Mais Breuer n'avait pas pris en compte la volonté de puissance de Nietzsche. Le médecin, qui croit toujours guérir Nietzsche en se faisant analyser, voit bientôt ses faiblesses s'étaler devant lui. Sa vie n'était qu'une suite d'aléas, jamais il n'avait fait de libres choix. Son mariage était une farce. Sa carrière un ratage. Son amour pour Bertha une illusion — facilitée parce que sa mère se prénommait aussi Bertha ! Au fil des séances à la clinique Lauzon, le Dr Breuer a aussi pu apprendre — et Irvin Yalom nous enseigner — les bases de la pensée de Nietzsche (avec quelques citations explicites comme "Deviens ce que tu es…") tout en guérissant de sa passion coupable pour Bertha. À vrai dire, la participation de Freud recourant à l'hypnose pour l'occasion s'avéra nécessaire à l'accomplissement du miracle.
   
   Sans attendre l'An 2000, Nietzsche a donc ainsi trouvé un premier disciple et un ami en la personne du brave Dr Breuer. D'où ses pleurs. Pourra-t-il ensuite écarter de son esprit l'inquiétante Lou Salomé et se consacrer enfin à son "fils spirituel" : Zarathoustra ? Le roman ne le dit pas, mais le lecteur le sait déjà.
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critique par Mapero




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Conseiller philosophique
Note :

   Ce roman imagine ce qu'aurait pu être, en 1882, une rencontre entre le philosophe encore méconnu Friedrich Nietzsche et le médecin à succès Joseph Breuer qui tâtonne sur les voies de la pré-psychanalyse. «Faisons-les se rencontrer» se dit sans doute I. Yalom et voyons un peu comment ces deux-là vont mettre en relief ce creuset viennois de la pensée de la fin du 19ème siècle qui, après avoir hésité entre mesmérisme, phrénologie et s'être pas mal cherchée dans toutes les directions y compris les plus hasardeuses (parapsychologie par exemple), va donner naissance à la psychanalyse.
   
   Et nous le voyons en effet. Tout comme nous voyons s'accumuler le terreau sur lequel fleuriront les études sur l'hystérie que Breuer et Freud (les vrais cette fois) mèneront longuement malgré la curieuse cécité dont le premier fait preuve ici en observant Nietzsche. (mais j'oubliais que l'hystérie ne peut concerner que des femmes...)
   
   Notre Breuer donc affronte la crise des 40 ans avec son habituel cortège de pulsions de tout plaquer pour se donner une deuxième chance (forcément meilleure et liée -mais c'est par hasard bien sûr- à une expérience sexuelle motivante) et Nietzsche y sera bientôt bien qu'il n'en ressente pas encore les effets (mais il en connaît d'autres...). Voilà deux personnages assez passionnants pour scotcher tout lecteur surtout quand ils négocient comme c'est le cas ici, chacun un tournant de leur existence et de l'histoire de la pensée. Pour ne rien dire d'un troisième larron: Sigmund, encore étudiant et découvrant peu à peu en arrière plan ce qui va révolutionner le monde moderne: l'inconscient. (Eh oui, rien de moins.) Il est donc impossible de ne pas s'intéresser énormément à tout ce qui va se jouer dans ces quelques 500 pages.
   
   500 pages pendant lesquelles d'autre part, I. Yalom psychanalyste, ne l'oublions pas, reprend et creuse à nouveau son champ de recherche préféré: «l'entre deux», les relations entre le patient et son psy, le psy et son patient. Il le dit d'ailleurs (par la bouche de Breuer): «De même qu'un chirurgien doit d'abord connaître l'anatomie, le futur "médecin de l'angoisse" devra au préalable comprendre le lien qui se tisse entre celui qui conseille et celui qui est conseillé. Si je veux apporter ma contribution à cette nouvelle science du conseil, je dois pouvoir observer cette relation aussi objectivement que j'observe la cervelle d'un pigeon.» (370)
   
   A noter également la notion de «conseiller philosophique» que l'on trouve aussi au cœur de «La méthode Schopenhauer» et qui témoigne des nombreuses passerelles que Yalom établit entre les deux disciplines, tout en les distinguant.
   
   J'ai été moins convaincue par le personnage de Lou Salomé mais elle demeure annexe, sauf au début, ce qui a occasionné chez moi un démarrage un peu lent dans cette lecture.
   
   Un livre passionnant néanmoins.
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critique par Sibylline




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Finesse et subtilité
Note :

   Venise, 1882. Le docteur Joseph Breuer, brillant médecin viennois et maître de Sigmund Freud, en vacances avec son épouse Mathilde, est abordé par une étonnante jeune femme d'origine Russe, qui se présente comme étant Lou Salomé, et le prie de rencontrer son ami Friedrich Nietzsche, encore inconnu du grand public, mais qui traverse une profonde crise de désespoir: outre ses positions philosophiques extrêmes, qui lui ont valu son renvoi de l'université, assorti d'une maigre pension, ses relations houleuses avec Lou Salomé et le philosophe Paul Rée, avec qui il a formé une sorte de "ménage à trois", l'ont complètement anéanti. Le problème: Nietzsche refuse d'admettre que le mal qui le frappe, et qui se manifeste par de violentes migraines, des nausées ou encore des insomnies, puisse être lié à un mal intérieur, psychologique. Plus difficile encore, il doit absolument ignorer que son traitement a pour origine l'intervention de Lou Salomé auprès du Dr Breuer, au risque de refuser de poursuivre la cure. Breuer doit donc imaginer une toute nouvelle méthode de traitement, fondée sur la célèbre "cure par la parole", qui marque le début de la psychanalyse, mais dans un style complètement différent des habituelles séances d'hypnose ou de mesmérisme. Pour parvenir à soigner malgré lui le philosophe génial à l'ego surdimensionné, Breuer imagine un stratagème déconcertant: devenir le patient de Nietzsche en feignant une crise de désespoir similaire à celle du philosophe. Sous les yeux sceptiques du jeune Freud, Breuer et Nietzsche bouleversent les relations entre patient et médecin, à tel point que la cure se transforme en véritable partie d'échecs, où tous les coups sont permis, mais où l'on ne sait plus vraiment, finalement, qui soigne qui...
   
   Quelle finesse, quelle subtilité, quel bonheur! Ecrit par un ancien psychiatre reconverti dans les best-sellers (et pour une fois, ce succès est largement mérité), ce roman qui mêle habilement psychologie et philosophie, sans jamais être didactique ni ennuyeux, nous permet d'entrevoir les débuts de la psychanalyse, quitte parfois à tricher un peu sur les événements (mais l'auteur, par honnêteté, reconnaît ses "modifications" à la fin du livre), et nous donne à voir deux hommes malmenés par la vie, excellant l'un et l'autre dans leur domaine, mais en plein doute existentiel, et qui vont, malgré eux, se soigner mutuellement. L'idée de base était brillante, et aucune fausse note ne vient assombrir ce joli scénario: l'écriture est simple, sans aucun jargon, fluide, précise, élégante, l'intrigue conserve une véritable part de suspense jusqu'au bout, et les deux personnages principaux sont parfaitement campés, l'un en médecin vieillissant, hanté par le démon de midi, inquiet devant la montée de l'antisémitisme au sein de la haute société viennoise, l'autre en philosophe incompris, prophète maudit, né un siècle trop tôt, bouleversé par un chagrin d'amour, marqué par l'absence de reconnaissance du public; les thèmes principaux, le couple, la mort, la fuite du temps, sont abordés avec talent et tout en subtilité...
   
   Le titre peut faire peur, de même que le souvenir de Nietzsche risque de raviver des souvenirs de cours de philo pas toujours agréables, et pourtant, on ne s'ennuie jamais, au contraire, ce roman est véritablement passionnant. On assiste avec délices à cette partie d'échecs de haut niveau qui se déroule sous nos yeux, entre le patient qui ne veut pas se faire soigner et le médecin qui joue les patients, mais qui finit par se laisser prendre à son propre piège... Le tout est émaillé d'extraits de la correspondance de Nietzsche et de citations de ses ouvrages, notamment «Ainsi parlait Zarathoustra», ce qui en fait un roman extrêmement documenté et rigoureux, et qui donnera certainement à plus d'un lecteur l'envie de se replonger dans l'œuvre, certes difficile, mais extraordinaire, de Nietzsche... et permettra à d'autres de découvrir que l'impératif catégorique "Deviens qui tu es" n'est pas l'apanage des studios Disney avec «le Roi Lion», mais était en fait le credo d'un des plus grands philosophes de l'Histoire de la pensée.
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critique par Elizabeth Bennet




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Amitié clinique
Note :

   Admirable livre racontant l’histoire d’amitié entre un philosophe solitaire et ignoré et un médecin reconnu et en pleine crise de la quarantaine. Non pas une amitié «facebeurkienne», une amitié confirmé d’un seul et rapide clic. Mais une de celle qui prend le temps du livre entier pour se construire entre des êtres complexes et secrets.
   
   Je n’en rédige qu’un résumé succinct au regard de ce qui a été si bien dit avant moi. C’est l’histoire d’une consultation/manipulation initiée par un personnage féminin fatal et amie/amante du philosophe Nietzsche. Cette Lou Salomé, libre, à la beauté envoûteuse d’hommes, charme un médecin viennois, Josef Breuer, afin qu’il accepte de rencontrer Nietzsche, qui d’après elle, est au comble du désespoir et souffre de migraines terribles.
   
   A l’entame très romancé suit une confrontation très réaliste entre ces deux hommes (le réalisme historique est revendiquée, cette rencontre qui n’a pas eu effectivement lieu aurait été possible). Les deux hommes, à priori bien différents, se révèlent être au déroulé des évènements des êtres sensibles et pas si éloigné l’un de l’autre au son de leurs questionnements profonds.
   
   Le style, à la lecture facile, permet d’accéder à un ensemble de pensée issue de la philosophie nietzschéenne («Eternel retour», «deviens ce que tu es»…). Considérations sur la vie, la mort, l’amour, le couple, l’amitié… se succèdent dans la discussion entre les deux hommes qui ont pactisé pour se soigner l’un l’autre. Qui manipule? Qui est manipulé? Qui se soigne? Les héros-stratèges de ce jeu de dupes sont des êtres complexes et passionnants. Sans concession pour l’un philosophe à la sécheresse toute intellectuelle. Avec honnêteté pour le médecin en plein questionnement personnel.
   
   Quelques extraits :
   
   « La maladie frappe mon corps, mais ce n’est pas moi. Je suis ma maladie et mon corps, mais eux ne sont pas moi. L’un comme l’autre doivent être surmontés, sinon physiquement, du moins métaphysiquement.» P 100
   « Breuer avait perdu toute son autorité, toute son assurance, emporté qu’il était dans un vertige de l’esprit que Nietzsche avait déclenché en chamboulant, une fois de plus, tout sur son passage. Le blanc devenait noir, le bien se transformait en mal. Et ses terribles migraines, en une bénédiction.» P 164
   

   Le propos est toujours intéressant. Les personnages sont attachants. La sensibilisation aux prémices de la psychanalyse m’a happé au point de désirer creuser plus profond. Tout ce que je demande à un livre en somme. L’envie de lire d’autres livres…
   
   “… j’ai toujours pensé que la vie était une étincelle entre deux néants identiques, les ténèbres qui précédent la naissance et celles qui suivent la mort.” P 380

critique par OB1




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