Lecture / Ecriture
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Sarinagara de Philippe Forest

Philippe Forest
  Sarinagara
  Le siècle des nuages
  Ôé Kenzaburô - Légendes anciennes et nouvelles d'un romancier japonais
  L'enfant éternel
  Tous les enfants sauf un
  Le chat de Schrödinger
  Crue

Philippe Forest est un écrivain français né en 1962.

Sarinagara - Philippe Forest

Concordance des sentiments
Note :

   C'est sur les forums littéraires, que le nom de Philippe Forest m'est apparu pour la première fois. Les divers commentaires, élogieux en général, ont alors piqué ma curiosité aussi lorsque j'ai vu "Sarinagara" sur un présentoir à la médiathèque, je me laissai tenter.
   
   "Sarinagara" n'est pas un roman, plutôt une oeuvre non romanesque. Philippe Forest, qui est allé plusieurs fois au Japon, écrit des impressions, des réflexions autour de la culture japonaise et de quelques une de ses grandes figures marquantes dans le monde des arts: Issa, Sôseki ou Yosuke.
   
   Par une écriture, aux senteurs japonaises, Forest dresse un portrait sensible de ces trois grands auteurs: Issa, le maître de haïku, Sôseki, l'inventeur du roman moderne japonais, et Yosuke, premier photographe à immortaliser les horreurs de la bombe de Nagasaki. Quel est le fil conducteur de ces portraits? Quelle est la raison de cet attachement, étrange, de Forest pour la ville de Kobe?
   Le fil conducteur est le malheur vécu par ces trois auteurs, vécu directement ou indirectement. Ainsi Issa et Sôsuke ont-il en commun la perte d'un ou plusieurs enfants....échos de la peine incompressible de Forest face à la disparition prématurée de sa fille. Yosuke, quant à lui, a côtoyé l'horreur de la douleur en tant que photographe de l'armée japonaise pendant la Seconde Guerre mondiale: les massacres de Nankin, dont il ne rapporte aucune image, comme la catastrophe de Nagasaki où il est le premier témoin et dont il rapportera de nombreux clichés plus émouvants et éprouvants les uns que les autres. Yosuke qui à force de voir l'horrible en devient indifférent.
   
   C'est un livre difficile à résumer car il n'est pas résumable: tout ce qui y est écrit est essentiel, est un voyage intérieur apaisant malgré la douleur muette qui coule sous l'épaisseur des mots. Les vies rêvées d'Issa, Sôseki et Yosuke ont les couleurs de la réalité: celle de Forest qui s'approprie ces vies, qui les écoute, les ressent et les relate avec brio, de son point de vue... celui de la douleur d'un père qui a perdu une part de lui-même.
   
   Un texte magnifique, d'une sensiblité et d'une grande poésie... l'impermanence des choses et des êtres est en filigrane et tisse une histoire éternelle.
   
   Le poète, l'écrivain ou le photographe observent leur art, tentent d'en saisir la quintessence, la source première. Parfois cette recherche est vaine et conduit à la folie, parfois elle laisse entrevoir une lumière apparaissant dans un petit mot "cependant" ou "et puis"... L'espoir est là, l'explication tant recherchée attend, tapie dans l'ombre, on ne fait que l'effleurer et c'est déjà énorme.
   
   "La poésie est le sentiment du temps, son chiffre ébloui et impuissant. Il n'y a pas de vérité plus forte et plus désespérée.
   Au Japon, le pessimisme de Bouddha épouse la forme vide des mêmes paysages sans cesse coloriés de couleurs différentes par le changement des saisons. La langue japonaise connaît toutes sortes de mots dont la philosophie peut choisir de faire de fragiles et douteux concepts afin d'exprimer cette perception doucement désolée de la vie. L'un de ces mots est sabi, qui signifie "navré", "déclinant", "ancien" et désigne toute extase mélancolique devant le spectacle minuscule de la grande impermanence des choses.
   L'arbre qui fleurit un instant et que blanchit la clarté provisoire de la lune pleine pour un soir, la fleur qui se fane à peine dans son vase, la pierre qui se couvre de mousse et de rouille verte et rousse, l'herbe jaune qui grandit sur la terre et sous laquelle reposent des guerriers et des princesses: toutes ces choses disent le passage imperceptible du temps qui ravage, efface et oublie. " (p 52 et 53)
   
   "....chacun sait que le haïku n'existe qu'en raison même de son attachement à la fibre triviale et modeste du monde. Car avec lui, renonçant au symbole, le poème se déshabille de toute sa rhétorique pour pointer du doigt, en un geste bref et libre de toute implication métaphysique, la silhouette seule des choses sous le regard d'un oeil absent: la fleur, l'insecte, la neige, le poudroiement microscopique des phénomènes et tout cela qui est encore et ne prétend à rien d'autre qu'à la gratuité inutile d'être." (p 58)

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critique par Chatperlipopette




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Soleil levant : le sens des mots
Note :

    "Je savais ce monde
   Ephémère comme rosée
   Et pourtant pourtant"

   
    Un livre superbe que Philippe Forest baptise roman mais qui apparaît comme un objet littéraire qui tient tout autant de l’essai, de la biographie ou du journal.
   
   Dans un roman précédent, "L’enfant éternel", l’auteur a raconté comment Pauline leur fut enlevée à l’âge de 4 ans après des mois de souffrance.
   Après ce deuil, "Le Japon nous est apparu naturellement comme le lieu vers où aller au lendemain de la mort de notre fille ".
   Ce voyage et ce séjour au Japon va servir de fil rouge à ce livre, fil rouge qui va réunir un poète, un romancier et un photographe japonais.
   
   Trois hommes, trois vies qui sont elles aussi ébranlées par la perte de proches, d’enfant, ou par la position de témoin.
   
   Le premier, le poète Kobayashi Issa, le maître du haïku qui vit dans un Japon "qui a fermé ses frontières" dont la "vie est une longue errance, les voyages à travers le pays, la poésie, des poèmes par centaines et à côté d’eux, tout juste le labeur banal du malheur, de la misère."
   Philippe Forest nous présente le poète qui fait face au malheur, à l’écoulement du temps car "la poésie est le sentiment du temps", et qui cependant va être "le poète de la vie, des enchantements d’enfants et des éveils émerveillés dans la nature" .
   Nous sommes au monde
   Et nous marchons sur l’enfer
   Les fleurs le répètent
   

   Toute sa vie de vagabond, de père attendri et meurtri, entre dans ses poèmes car dit Issa " si la poésie ne parle pas de ce monde alors elle n’est rien."
   
   Venons maintenant au romancier, Natsume Sôseki le père du roman japonais jamais remis de la mort de son premier enfant, évènement qui va inspirer son travail.
   Cet écrivain, contemporain de Proust et de Kafka, écrit des livres étranges en particulier pour nous européens, romans qui témoignent d’ "une sorte d’effarement devant le mouvement s’accélérant du temps" .
   Sôseki qui connaît l’exil en Europe, se marie de retour au Japon et "comme le malheur est patient " il voit disparaitre la plus jeune de ses filles, mort qu’il raconte dans un roman dont le sens du titre est "à l’équinoxe et au-delà (…) car il n’y a pas de raison pour un romancier que tout s’achève avec la vie."
   
   Le troisième homme est photographe, Yamahata Yosuke fut envoyé à Nagasaki immédiatement après l’explosion atomique et il rapporta des photos des ruines et des victimes.
   Le 6 août est son anniversaire, il a vingt huit ans, il est affecté à une base comme photographe, parviennent des rumeurs de choses terribles qui se seraient produites, il n’est qu’à 160 km de Nagasaki et ses supérieurs l’y expédient pour faire des photos qui témoignent de l’explosion.
   Il atteint "l’extrême limite au delà de laquelle plus rien n’existe"
   Yamata " dut éprouver à quel point paraissent irréelles les choses les plus vraies"
   Il fait des clichés des vivants et des morts, il dit n’avoir éprouvé aucune émotion, aucune pitié "c’est seulement plus tard que sont venus la souffrance et la honte".
   Ces photos furent longtemps tenues cachées, mais Yamata décida de les conserver, de les sauver.
   
   A travers ses trois vies bouleversées par la perte, l’écriture ou les photos servirent de planche de salut comme l’écriture servit de tuteur à Philippe Forest.
   
   Le titre de ce livre grave, sarinagara signifie : pourtant, cependant, chute d’un des haïkus les plus célèbres d’Issa Kobayashi.
   
   Ce livre exigera de vous un effort de lecture, il délivre un message non d’oubli mais d’apaisement. Une écriture portée à la fois par une douleur indicible et par la volonté de choisir le chemin de la sérénité.
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critique par Dominique




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Drames autour du Japon
Note :

   Ce livre est un peu inclassable, à la fois récit, essai, biographie rêvée, et sorte de journal.
   
   Le récit se noue autour d’un épisode dramatique de la vie de Philippe Forest, à savoir la perte de sa fille, âgée de quatre ans, atteinte d’un ostéosarcome en 1995 et dont le combat contre la maladie a duré un an. Après ce deuil terrible, l’auteur et son épouse décident, sans bien savoir pourquoi, de se rendre au Japon, ce qui est l’occasion pour Philippe Forest de vivre dans la réalité un de ses plus vieux rêves d’enfant : une sorte d’errance dans une ville inconnue, où il se perd, et où il ne possède plus rien.
   
   Philippe Forest s’intéresse alors à trois artistes japonais, qui ont connu soit la perte d’un enfant, soit la sidération devant une tragédie historique, et dont il nous raconte en quelque sorte trois récits biographiques : celui du poète Issa (un des plus fameux auteurs de haïku) celui de Sôseki, (l’inventeur du roman japonais moderne), et celui de Yamahata, le premier photographe à être entré dans Nagasaki après l’explosion nucléaire de 1945.
   
   J’ai trouvé que la biographie d’Issa était le cadre d’une réflexion très fine sur le sens profond du haïku : constatation du temps qui s’enfuit, du côté éphémère de toutes choses, désir de retenir le temps et, en même temps, pérennité de l’amour humain.
   
   La biographie de Sôseki est celle qui m’a le plus touchée. Professeur d’anglais, monsieur très convenable, Sôseki est envoyé contre son gré en voyage d’étude en Angleterre pendant deux ans, et, confronté à la vacuité de sa situation et de la vie en général, il s’enfonce dans une sorte de folie, qui ne l’empêchera pas, néanmoins, d’écrire des chefs d’œuvre à son retour au Japon.
   
   Le chapitre sur le photographe Yamahata est celui que j’ai eu le moins de plaisir à lire (c’est un euphémisme), d’une part parce que le personnage est assez antipathique, et d’autre part à cause de l’accumulation de détails horribles et sanglants au moment de l’explosion de la bombe nucléaire.
   La dernière partie est une évocation du tremblement de terre de Kobe, ce qui permet à l’auteur de réfléchir aux notions d’oubli et de souvenir, et de revenir plus longuement sur son histoire personnelle, sur ses motivations d’écrivain, et qui est l’occasion de très belles pages teintées de sagesse et de philosophie.
   
   Extrait page 220 :
   "J’ai fini par penser que le détour que je cherchais devait passer sans doute par le Japon, que le désir que j’avais eu de partir là-bas indiquait que la suite de mon histoire se situait secrètement de ce côté-là du monde. J’ai pris alors conscience d’un phénomène curieux. L’état d’éloignement dans lequel je me trouvais favorisait une sympathie indiscriminée pour toutes les réalités qui m’entouraient. L’univers indifférent où j’étais entré paraissait avoir reçu la confidence impossible de mon propre secret. Toutes les histoires qu’on me racontait répétaient la mienne : celle d’Issa ou bien de Sôseki, d’autres encore, si nombreuses que je les ai immédiatement oubliées. C’est dans un tel état d’esprit que, me documentant sur l’histoire de la photographie japonaise, je me suis arrêté sur une image prise par un certain Yosuke Yamahata au lendemain de l’explosion nucléaire de Nagasaki. Et, instantanément, j’ai su que l’histoire racontée par une telle image s’adressait à moi et qu’il était inutile de différer plus longtemps le moment où elle prendrait place dans le récit de ma vie."

critique par Etcetera




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