Lecture / Ecriture
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Le Jour où Albert Einstein s’est échappé de Joseph Bialot

Joseph Bialot
  Le Jour où Albert Einstein s’est échappé
  186 marches vers les nuages
  Le salon du prêt-à-saigner
  Route Story

Joseph Bialot, de son vrai nom Joseph Bialobroda, est un écrivain français né à Varsovie en 1923 et mort à Paris en 2012.

Le Jour où Albert Einstein s’est échappé - Joseph Bialot

SOS Papy en détresse
Note :

   En ces jours de chaleur torride en Barcelona !, me voilà avec trois, je dis bien TROIS livres qui n’attendent qu’une seule chose : vivre un petit moment de célébrité en passant pour l’instant mon blog obscur et ensuite sur Lecture/Ecriture où peut-être deux lecteurs égarés les remarqueront (dont un seulement lira cette chronique jusqu’à la fin). Tel est l’état d’esprit dans lequel se trouvent ces pauvres livres lus trop vite (et pour certains sûrement trop vite oubliés), mais contrairement à eux, beloved readers, miss Lou est dans une forme olympique et s’apprête avec enthousiasme à attaquer ses trois notes. Il faut dire que les dernières lectures ont été plutôt plaisantes et que, la chaleur n’aidant pas toujours à s’endormir, quelques nuits écourtées ont conduit à une chute vertigineuse de ma PAL locale (qui n’était que de 8 livres mais que j’ai complétée d’un roman aujourd’hui, tremblant à l’avance de manquer de pages d’ici mon départ).
   
   Commençons par celui qui a donné lieu à un accouchement difficile, à savoir "Le Jour où Albert Einstein s’est échappé" de Joseph Bialot. Ce roman n’est pas l’histoire d’Albert Einstein mais du dénommé Sébastien Lesquettes, petit retraité visiblement aisé qui vit dans sa maison de retraite (« Les Cannabis ») mais n’attend qu’une chose : s’en échapper. Lâchement conduit là par ses rejetons pour une période soi-disant provisoire, Sébastien s’insurge, râle et se désole de vivre au milieu des légumes et des débris, avec pour seule perspective les invitations douteuses de l’infirmière Véra, accommodante dès qu’il s’agit d’arrondir les fins de mois auprès des pensionnaires encore vaguement potables. C’est à peu de choses près le discours tenu par Sébastien qui, pendant les 50-60 premières pages, insulte ou maudit à peu près tout ce qui lui vient à l’esprit dans un argot d’une richesse insoupçonnée (on pense un peu à Céline mais le personnage est tout autre). Ce héros atypique n’à qu’une chose à faire : « Ma seule manière d’exister, d’espérer encore : m’occuper de mes bagages ». Sans espoir.
   « Seuls les anciens m’interrogent.
   - Tu t’en vas Einstein ? Tu rentres chez toi ?
   Non bonhomme, je ne rentre pas chez moi. J’attends. Je suis entre parenthèses entre mon passé, ma chambre du troisième, mon appartement laissé vacant depuis… je ne sais plus… et mon futur. Il faut que je recompte, je m’emmêle les pédales à la fin… Depuis… Et merde ! Chaque fin de mois, je suis l’attraction des Cannabis – Centre de retraite et de convalescence. Mon mouroir ne porte pas ce nom, mais je préfère l’appeler ainsi plutôt que la maison Espérance. Non ! Je déraille, aucune boîte de ce genre ne porte pareille enseigne ! Aucune!»

   
   Première partie donc, Sébastien nous déballe une philosophie personnelle particulièrement noire (qui sans être incohérente semble rejeter systématiquement toute pensée positive). D’où un résultat assez particulier: «Putain de vie ! On cesse d’être un bébé lorsqu’on contrôle ses sphincters ; on devient un vieillard lorsqu’on ne les maîtrise plus. Entre deux crottes… l’existence balance. Un parcours merdique et bleu ciel. Le mien a été multicolore. Poivre et seul, scoumoune et bonheur, un graphique avec des creux et des bosses. Comme les seins et les fesses de Paula. Ah, Paula…»
   
   Puis notre héros s’enfuit de la maison de retraite et prend son envol en trouvant un confident inespéré chez Laurent, chauffeur de taxi qui l’initie rapidement, brièvement et pleinement au colombo et à la vie plus ou moins en communauté d’une bande d’amis. Ragaillardi par les bons moments passés avec Laurent et ses proches, Sébastien décide de retrouver son ancienne maîtresse Paula, l’une des deux femmes de sa vie (ne pensez pas que l’épouse est la deuxième). D’où un voyage et une escapade durant au total quelques jours, ce qui est cela dit bien suffisant pour raconter à Laurent son histoire. Cette deuxième partie entrecoupée de pneus crevés et de pleins d’essence est intense et émouvante, puisque Sébastien parle de la deuxième guerre mondiale qui l’a particulièrement marqué.
   
   Voilà pour l’histoire (je ne vous dis bien évidemment pas quelle fin attend Sébastien : liberté ? Cannabis ?).
   
   Et maintenant, le roman vécu au jour le jour par miss Lou : au final j’ai apprécié cette lecture et c’est un avis plutôt positif que je veux faire ressortir. Contrairement à "La Main de Dieu" qui pour moi s’est enlisé du début à la fin et n’a jamais réussi à m’emporter, ce roman m’a progressivement intéressée. Le premier tiers (ou peut-être la première moitié) a été un véritable calvaire. On comprend les souffrances de Sébastien, son envie de hurler son malheur à la face du monde, mais le langage systématiquement familier est rapidement devenu horripilant. Les confessions et la critique du monde dans lequel nous vivons ressemblaient à un fouillis de déclarations brutalement lancées les unes après les autres, d’où une lecture particulièrement fastidieuse. Puis l’histoire de Sébastien est arrivée et l’intérêt qu’elle a éveillé en moi m’a fait oublier le style trop gouailleur à mon goût.
   
   Au final une belle leçon de vie, une réflexion sur le XXe siècle, beaucoup de références (parfois un peu trop, avec un effet listing assez désagréable), un personnage au départ antipathique mais finalement de plus en plus attachant… je conseillerais à ceux qui songent à lire ce roman de le feuilleter d’abord afin de voir si le style ne les rebute pas. Car hormis le verbe particulier du narrateur qui peut en fâcher plus d’un, ce livre présente certaines qualités (en premier lieu : l’histoire intéressante). L’objectif était peut-être un peu trop ambitieux et le résultat donne parfois une impression de patchwork plus ou moins rafistolé, mais j’en garderai un assez bon souvenir.
   
   Des extraits, car ce livre ne manque pas d’humour :
   
   - « Novembre. La grisaille cadenasse le ciel. Trafic fluide. Pas de promeneurs en cours d’évasion ni d’écolos en quête de verdure planqués dans leurs 4x4 géants, unique protection pour éviter de se faire tuer par les vélos. » p 105
   
   - « Je viens voir Mme Missillac, Paula Missillac.
   - Vous êtes un parent ?
   - Je suis son amant.
   Visiblement elle me croit fou, elle aussi. Le mot amant ne s’applique qu’à des jouvenceaux, pas à des croulants de mon âge. Passe encore de s’aimer, mais baiser à cet âge… Je la sens horrifiée, la brave dame aux doudounes de montgolfières. Pour elle, je suis un vieux cochon. Jamais je n’ai compris pourquoi un vieux cochon était méprisable alors qu’un jeune cochon… » p 163

critique par Lou




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