Lecture / Ecriture
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Autoportrait de Édouard Levé

Édouard Levé
  Autoportrait
  Suicide

Édouard Levé est un écrivain, artiste et photographe français né le 1er janvier 1965, mort le 15 octobre 2007 à Paris.

D'abord très conceptuel, il met volontairement fin à une carrière de peintre abstrait (« j'ai brûlé quasiment toutes mes toiles »), et se lance dans la photographie en couleur, composée en intérieur, avec des modèles en vêtements de ville, posant sur un fond uni, souvent dans des postures en lien avec un sport (Rugby) ou une activité (Pornographie).

Ecrivain, Edouard Levé travaille une écriture sobre, dégagée du pathos, dans des livres livrés sans "mode d'emploi", où le lecteur doit reconstituer une continuité. Son dernier manuscrit, Suicide, est déposé chez son éditeur trois jours avant qu'il ne se donne la mort à 42 ans.
(Wikipedia)

Autoportrait - Édouard Levé

L'autobiographie réinventée
Note :

   C'est un véritable plaisir de voir qu'à la différence du roman, qui semble se dessécher et se racornir au fil du temps, le genre autobiographique parvient toujours à se renouveler, à explorer de nouvelles pistes. Des pistes techniques avec le mode informatique mais aussi des pistes plus simplement littéraires comme l'ont montré Bernard Bretonnière dans "Pas un tombeau", Martine Sonnet dans "Atelier 62", les exemples les plus récents qui me viennent à l'esprit avant la découverte d'Edouard Levé et de cet "Autoportrait". Un assemblage continu, sans pause, sans rupture typographique, de phrases qui semblent reprendre en une seule expiration tout ce que Perec avait disséminé dans différents volumes.
   
   Il y a chez Levé du "Je me souviens", du "Je suis né", du "J'aime/Je n'aime pas", des traces de "W", d'"Espèces d'espaces", des articles qui pourraient figurer en vitrine de "La Boutique obscure". Il y a le goût de l'énumération et de la contrainte : "j'ai dû m'inventer des alibis pour photographier au hasard, par exemple, voyager trois mois aux Etats-Unis uniquement vers des villes homonymes de villes situées dans d'autres pays : Berlin, Florence, Oxford, Canton, Jericho, Stockholm, Rio, Dehli, Amsterdam, Paris, Rome, Mexico, Syracuse, Lima, Versailles, Calcutta, Bagdad". Le plaisir de lecture va plus loin que la simple tentative d'identification, au-delà du "moi aussi/moi non plus/pas moi" ("J'ai parfois le sentiment d'être un imposteur sans pouvoir dire pourquoi, comme si une ombre planait sur moi sans que je puisse m'en défaire", moi aussi; "Je n'ai pas de penchant pédophile", moi non plus; "J'ai fait l'amour dans les toilettes du TGV Paris-Lyon", pas moi, peut-être parce que je ne l'ai jamais pris), grâce à des échappées vers l'absurde ("J'espère ne jamais trouver une oreille dans un pré") ou l'humour ("A la radio, j'ai capté une émission où une femme pleine d'esprit racontait des anecdotes désuètes, ce n'est que lorsque l'interviewer a nommé son interlocuteur que j'ai compris qu'il s'agissait de Jean d'Ormesson").
   
   Et puis il y a cette première phrase, sur laquelle tous les commentateurs se sont attardés, "Adolescent, je croyais que La Vie mode d'emploi m'aiderait à vivre, et Suicide mode d'emploi à mourir" qui résonne étrangement. Adulte, âgé de 42 ans, Edouard Levé s'est suicidé, c'était en octobre 2007, trois jours après avoir remis à P.O.L. son dernier manuscrit intitulé "Suicide". On ne sait comment lire après ça des phrases comme "Ce qu'il y a au bout de la vie ne me fait pas peur", "Je prévois de mourir à 85 ans" ou "Dans mes périodes de dépression, je visualise l'enterrement consécutif à mon suicide, il y a beaucoup d'amis, de tristesse et de beauté, l'événement est si émouvant que j'ai envie de le vivre, donc de vivre."
   
   Extrait.
    "Adolescent, je croyais que La Vie mode d'emploi m'aiderait à vivre, et Suicide mode d'emploi à mourir. J'ai passé trois ans et trois mois à l'étranger. Je préfère regarder sur ma gauche. Un de mes amis jouit dans la trahison. La fin d'un voyage me laisse le même goût triste que la fin d'un roman. J'ai peut-être parlé sans le savoir avec quelqu'un qui a tué quelqu'un. Je vais regarder dans les impasses. Ce qu'il y a au bout de la vie ne me fait pas peur. Je n'écoute pas vraiment ce qu'on me dit. Je m'étonne qu'on me donne un surnom alors qu'on me connaît à peine. Je suis lent à comprendre que quelqu'un se comporte mal avec moi, tant je suis surpris que cela m'arrive: le mal est en quelque sorte irréel. J'archive. J'ai parlé à Salvador Dali à l'âge de deux ans. La compétition ne me stimule pas. Décrire précisément ma vie me prendrait plus de temps que la vivre. Je me demande si, en vieillissant, je deviendrai réactionnaire."

critique par P.Didion




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