Lecture / Ecriture
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La bâtarde d’Istanbul de Elif Shafak

Elif Shafak
  La bâtarde d’Istanbul
  Soufi, mon amour
  Crime d’honneur

Elif Şhafak est une écrivaine turque née en 1971.

La bâtarde d’Istanbul - Elif Shafak

La Turquie revisitée par Elif Shafak
Note :

   Istanbul - De nos jours
   
   Ce n'est que vers l'âge de 9 ans, alors qu'un camarade de classe la traite de "bâtarde", qu'Asia Kazanci comprend ce que ce mot veut dire. Et vers dix ans elle se rend compte que dans sa famille il n'y a pas d'homme. Tous sont en effet frappés d'une malédiction qui entraîne une mort prématurée. Sa mère, Zeliha, femme rebelle, a pensé avorter lorsqu'elle s'est rendue compte à l'âge de 19 ans qu'elle était enceinte, mais finalement le destin en décida autrement et elle gardera longtemps mystère des circonstances de sa maternité. Asia l'appelle d'ailleurs tante Zeliha et non maman. Mustafa, frère de Zeliha et seul garçon de la fratrie constituée de cinq enfants, part en Arizona à l'âge de 20 ans. Il y rencontrera Rose, une femme divorcée avec une petite fille dont le père est arménien, et ce dernier verra d'un très mauvais œil le remariage de sa femme avec un Turc, eu égard aux conflits entre ces deux communautés. Géologue, Mustafa restera plus de 20 ans aux Etats-Unis, sans jamais retourner dans sa famille, ni même l'inviter à son mariage. Mais lorsque qu'Amy, la fille de Rose et belle fille de Mustafa, décidera de partir en secret en Turquie à la recherche de ses origines, en étant accueillie par la famille de son beau père, elle bouleversera le destin de ces deux familles.
   
   Voici une magnifique histoire, racontée de façon superbe : cette famille de Turcs constituée de quatre filles et d'un garçon est tout d'abord un beau récit, qui permet de se cultiver et d'apprendre de nombreuses choses sur la vie en Turquie aujourd'hui, sur les multiples communautés qui constituent ce pays, mais aussi et surtout sur le génocide arménien. C'est aussi une formidable histoire d'amitié entre ces deux jeunes femmes que sont Asia et Amy et l'occasion de découvrir de multiples recettes.
   
   J'ai été littéralement conquise par ce récit et réconciliée avec la Turquie, dont je gardais un très mauvais souvenir avec "Midnigth express", dont il est d'ailleurs fait référence dans le livre.
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critique par Clochette




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Découverte.
Note :

   Je viens de découvrir un écrivain dont j'ignorais tout et dont le style m'a beaucoup plu.
   Je tiens également à souligner la qualité du texte du préfaceur: Amin Maalouf. Moi qui suis une adepte de passer à toute vitesse sur les préfaces, j'ai pris beaucoup de plaisir à la lire et elle m'a permis d'entrer dans ce roman avec beaucoup de facilité.
   
   Le roman est écrit avec beaucoup de sensibilité vis-à-vis des communautés turques et arméniennes. L'auteur ne cherche pas à juger, à s'expliquer mais intègre à son roman le génocide arménien de plusieurs points de vues.
   La discussion sur un forum entre Armanoush, Asya et des arméniens est un des moments qui m'a le plus touché. Chacun demande à Asya de demander pardon pour les souffrances endurées par les Arméniens, au minimum la reconnaissance du génocide.
   Cette page d’histoire semble complètement mise en retrait dans les livres d'histoire de la Turquie, et la transmission orale l'a "oubliée".
   Deux des intervenantes sur ce forum résument en 2 phrases la colonne vertébrale de ce livre (même si des éléments plus complexes sont présents) : le passé et la transmission.
   "(...) Fille de Sapho. L'oppresseur n'a que faire du passé, alors que l'opprimé, lui, n'a rien d'autre.
   Si tu ne connais pas l'histoire de ton père, comment peux-tu espérer créer la tienne propre ? ajouta Dame Paon / Siramark. (...)"

   Et la conclusion de cet échange :
   "A vrai dire, chère Ame en Exil et chère Fille Nommée Turquie, parmi les Arméniens de la diaspora, il s'en trouve qui n'ont aucun intérêt à ce que les Turcs reconnaissent le génocide. Car si ces derniers le faisaient, ils nous tireraient le tapis de sous les pieds et briseraient le lien le plus fort qui nous unit. Tout comme les Turcs ont pris l'habitude de nier leurs crimes, les Arméniens se sont accoutumés à leur statut de victimes. Il semble qu'une remise en question s'impose, dans les deux camps. Dixit Baron Baghdassarian".
   Je ne cherche nullement à prendre partie en vous donnant ces quelques bribes, ma connaissance de l'histoire étant, à moi aussi, fort limitée, mais ces lignes m'ont réellement interpellée.
   
   Je crois que ce livre contient beaucoup d'humanité, et je viens d'en parler avec une collègue arménienne ; elle semblait intéresser mais comme je ne connais pas ses goûts en matière de littérature, j'ignore si elle va accrocher à l'histoire. Si tel est le cas, et si elle concrétise son achat, j'espère pouvoir poursuivre notre discussion.
   
   Ce livre ne parle pas que de ces sujets, c'est également un ouvrage constitué de personnages au caractère fort divers, d'un lieu qui n'est autre qu'Istanbul. Vous découvrirez quelques habitudes de vie et alimentaires des Stambouliotes - je ne connaissais pas ce nom -, et pour les plus férues de cuisine une recette dans la dernière partie du livre dont l'histoire montre le mélange de cette ville: le Asure, recette née sur l'Arche de Noé, selon la tante Banu:
   "(...) Bientôt la nourriture vint à manquer. (...) animaux et humains, oiseaux et insectes, gens de différentes confessions, tous apportèrent le peu de vivres qu'il leur restait. On mélangea le tout dans une énorme marmite et c'est ainsi que le asure fut inventé, (...)"
   
   Je me rends compte que je ne vous ai parlé que deux ou trois choses alors que ce livre est plus riche, mais je vous laisse découvrir tout cela par vous même...
   
   Pour information, Elif Shafak a été accusée d' "Insulte à l'identité nationale" par la Turquie. Elle a été acquittée.
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critique par Delphine




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Entre légèreté et histoire
Note :

   Armanoush Tchakmakhchian, de père arménien et de mère américaine pure souche, vit aux Etats-Unis, ballottée entre deux univers familiaux, deux identités, deux histoires… à 19 ans, elle ne sait pas qui elle est et pense qu’un voyage sur la terre de ses ancêtres en Turquie l’aidera à comprendre leur histoire et supporter le lourd poids de son héritage. Asya, jeune turque de 19 ans un peu délurée et rebelle, vit dans un appartement de femmes et se retrouve coincée entre ses tantes, sa grand-mère et son arrière grand-mère. Entre traditions, repas traditionnels, mysticisme et croyance religieuse, elle étouffe et cherche aussi son identité car elle ne connaît pas son père. Les deux jeunes filles vont être amenées à se rencontrer dans Istanbul, et vont apprendre ensemble à mieux comprendre d’où elles viennent. A la façon d’un roman d’apprentissage, elles vont grandir et passer le cap de l’adolescence mais cela ne se fera pas sans douleur et l’histoire qui paraissait enfouie remonte en surface pour les aider à comprendre qui elles sont.
   
   Un très beau roman facile à lire et qui nous embarque dans une histoire bien équilibrée entre légèreté et histoire. Cela nous permet d’en savoir un peu plus sur le génocide arménien et sur la colère des descendants de cette population en attente de pardon pour les meurtres commis.
   
   Une histoire qui nous plonge aussi au milieu d’une famille stambouliote qui représente sans doute bien le contraste de la population actuelle, un mélange entre les modernes et les conservateurs.
   
   A lire!
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critique par La Dame




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Turquie moderne
Note :

   Si vous souhaitez sortir des sentiers battus et partir à la découverte de la littérature contemporaine turque, ce livre vous attend. Au-delà du plaisir de découvrir un nouveau talent d’un pays pas particulièrement connu pour sa production littéraire, ce livre nous donne à voir et à réfléchir sur les impossibles contradictions dans lesquelles cet immense pays se débat.
   
   Coincé entre l’Europe et l’Asie, entre la religion musulmane dominante et le christianisme arménien, entre modernisme et traditions, la Turquie cherche sa place entre une Europe qui ne veut pas d’elle et une Asie qui la soupçonne de faire le jeu des Occidentaux. Longtemps gouvernée par les militaires, encore sous liberté fortement surveillée, la Turquie est un pays moderne dans lequel la jeune génération féminine joue un rôle déterminant, assume une sexualité libérée, a droit de vote et accès à l’avortement pendant que la génération des mères est encore sous la coupe de maris patriarches et encadrées par l’islam.
   
   La Turquie n’en a pas non plus fini avec le génocide arménien qu’elle continue de nier malgré les plus de deux millions de morts, les déportations honteuses, les massacres systématiques de 1915.
   
   Ce sont toutes ces contradictions qu’Elif Shafak a décidé d’exploiter et de mettre en scène dans "La Bâtarde d’Istambul". Pour cela, l’auteur choisit de faire évoluer la trame de son ambitieux roman à travers deux familles. L’une est stambouliote. On y trouve que des femmes car tous les hommes meurent mystérieusement jeunes, entre quarante et cinquante ans, depuis trois générations. C’est une famille de dingues, comme aime à le dire la jeune Asya (la bâtarde). Une famille dans laquelle quatre générations de femmes vivent ensemble au quotidien, de l’arrière grand-mère qui connut la période honnie du début du siècle et qui devient de plus en plus gâteuse, aux quatre sœurs aussi différentes que soudées. C’est une galerie de personnages hauts en couleur que l’auteur s’est plue à dépeindre en mélangeant la professeur d’histoire nationale qui peu à peu va réaliser qu’elle se rend complice d’un pouvoir qui occulte le génocide ou la diseuse d’avenir qui dialogue avec ses deux génies. Elle aussi va découvrir l’horreur d’un passé refoulé et qui trouve son prolongement dans un drame familial au centre duquel se trouve Asya. Entre ces deux sœurs et une troisième totalement folle et qui passe d’un mal à un autre pour donner un sens à une vie de désespoir, on trouve la mère d’Asya, la stambouliote rebelle, belle et révoltée, porteuse d’un secret qu’on ne découvrira que dans les dernières pages. Une femme courageuse, écorchée vive et terriblement attachante.
   
   L’autre famille se trouve dans l’Arizona et met aux prises une américaine typique, gentiment hystérique et possessive, aussi obèse que ses sentiments sont débordants et qui pour se venger d’un premier mari arménien dont elle a eu une fille, va épouser un Turc sédentarisé qui n’est autre que le frère des quatre sœurs précédemment évoquées.
   
   Parce que Amy, la fille Américaine, va peu à peu prendre conscience de ses origines et comprendre le drame arménien grâce à la communauté américaine, ces deux familles que le temps a séparé vont finir par se retrouver dans une Istanbul moderne et en pleine transformation. Tout finira dans un drame en forme de catharsis.
   
   On le voit, le propos est ambitieux. Globalement, Elif Shafak ne s’en tire pas trop mal même si on sent parfois qu’elle a du mal à contenir une histoire qui la déborde. La lecture nécessite une certaine attention tant les personnages mis en scène sont nombreux et entrelacés. Ce roman aurait pu être un très grand livre si, de plus, il avait été servi par une écriture plus précise, plus travaillée. On perçoit un écrivain encore jeune, sans doute plein de talents et en devenir. Il faudra donc la suivre.
   
    Quoi qu’il en soit, nous vous recommandons ce livre qui permet d’aborder ce grand pays voisin, trop mal connu de nous.
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critique par Cetalir




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Tout en sensibilité et en passion
Note :

   Le pourquoi du comment
   Parce que j’étais en Turquie et que j’avais envie de littérature turque. Du coup, j’ai lu Elif Shafak.
   
   De quoi ça parle
   Cette histoire de famille se déroule entre la Turquie et l’Arizona, avec le thème des relations entre les Turcs et les Arméniens en avant-scène. Elif Shafak a d’ailleurs été poursuivie en justice (et acquittée) pour ses propos qui, selon certains, dénigraient le peuple turc.
   
   Nous suivons donc Asya, la fameuse bâtarde d’Istanbul, et sa famille, dont certains membres ont émigré. C’est une famille de femmes, dont tous les hommes sont morts jeunes. De l’autre côté de l’océan, Armanoush, dite Amy, qui se sent déchirée entre son père et sa mère. En parallèle, l’histoire du génocide arménien de 1915, qui a touché de nombreuses familles et qui a laissé des traces. C’est donc une fresque familiale en terrain beaucoup moins connu que ce à quoi on est d’habitude confronté!
   
   Mon avis

   J’ai adoré. Nous avons droit ici à un merveilleux roman tout en sensibilité et en passion, qui réussit à rendre chaque personnage réaliste et attachant malgré ses failles, parfois immenses. On a ici affaire à des humains qui ont souffert du dit et du non dit, à des chocs générationnels et culturels et à une quête d’identité qui fera se rencontrer la famille turque et la famille arménienne.
   
   Les mots choisis sont forts, chaque chapitre fleure bon les épices de Turquie et les références, tant culinaires que culturelles, parlent énormément à la voyageuse-qui-visite-la-Turquie que je suis. L’auteur réussit à nous transporter ailleurs avec ses mots, ses expressions ainsi que par les façons de penser et les réactions des personnages. Ici, personne n’est parfait, plusieurs sont convaincus de faire la bonne chose tandis que d’autres sont aux prises avec des conflits éthiques et sont en désaccord avec eux-mêmes. Certains fuient, d’autres cherchent, ça donne un ensemble très bien tressé, avec plusieurs points de vue différents.
   
   C’est aussi un roman qui nous apprend beaucoup sur l’histoire de ces peuples, sur les diverses réactions que les événements ont suscitées ainsi que sur les bouleversements politiques qui l’ont secouée. Il me manque quelques explications sur ce qui a amené cette diaspora au début du 20e, mais pour ça, je devrai faire des recherches. J’ai trouvé tout le côté romanesque que je voulais avec l’histoire… et je relirai l’auteure!

critique par Karine




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