Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

T'es pas la seule à être morte! de Kristìn Òmarsdóttir

Kristìn Òmarsdóttir
  T'es pas la seule à être morte!

T'es pas la seule à être morte! - Kristìn Òmarsdóttir

Ciel et terre!
Note :

   Mis à part Arnaldur Indridason, je ne connais pas du tout la littérature islandaise. Il est grand temps de remédier à cet état de choses! Kristìn Òmarsdóttir est née en 1962 à Reyjavík. Elle a écrit des poèmes, des pièces de théâtre, et des nouvelles. «T'es pas la seule à être morte» est son troisième roman. Il semblerait que ce soit sa première traduction française.
   
   Les garçons parlent un soir, leur conversation revient sur ce triste jour où les sauveteurs ont ramené le corps de leur soeur Johanna qui s'était suicidée. Il compare la beauté des défuntes. Leur mère et Olöf, l'aînée, sont déjà décédées. Etaient-elles plus belles mortes que vivantes? Suit une dissertation sur le fait de mourir le premier, et de n'être accueilli par personne dans l'au-delà. Le mieux c'est d'être le troisième enfant, car il y a de fortes chances que quelqu'un soit mort avant vous. Les garçons font la toilette mortuaire de Johanna, et découvrent qu'elle était enceinte. Ils "se crêpent le chignon" pour la coiffure, lui posent des bigoudis, lui revernissent les ongles et l'habillent. Ils ont une pensée émue pour la petite nièce ou le petit neveu qu'ils ne connaîtront jamais, alors ils mettent un jouet dans une des poches des vêtements mortuaires de leur soeur.
   
   Mais les femmes n'ont pas complètement disparu. Au ciel, elles regardent les hommes sur terre, Dieu est barman et elles boivent du Bacardi, la mère fume des cigares cubains. Elles papotent, Johnanna, qui vient d'arriver, voit sa dépouille encore dans la maison! Puis elles font la connaissance d'Ernest Hemingway et de Léonard de Vinci ; le premier essuie des verres, le second reprend la peinture pour un portrait de Johanna.
   
   Sur terre, les frères, vieux briscards de 15 à 20 ans, discutent de sexe, rejoints par leur père! Un jour les Rois Mages passent à la maison : résultat le père trépasse.
   
   Un livre frissonnant qui part dans tous les sens, inénarrable et "inrésumable", mais inoubliable!
   
   Les membres de la famille sont pratiquement les seuls personnages de ce livre. Mais comme c'est une famille nombreuse (enfin au départ!), cela suffit pour faire du monde.
   
   Le père, Arnie, qui n'était pas si heureux que cela, se suicide 4 jours après sa fille. Faut-il y voir une cause à effet? La mère, Svanhildur Ulfardottir, est morte à trente-deux ans. Du ciel elle pardonne à son mari une aventure qui s'est passée après sa mort. Olöf, pardon, «la regrettée Olöf», l'aînée morte la première, Thordur, premier garçon, cuisinier de la fratrie. La mort est féminine, mais les hommes n'en sont pas exclus, Johanna s'est suicidée, elle était enceinte, qui était le père? Einar est jeune, fougueux et obsédé par le sexe. Högni, le narrateur, regarde tout cela calmement, sagement avec un certain recul. Mani, lui, a une petite amie, pour être sûr qu'elle reste la première nuit, il la ligote sur une chaise!
   
   Sinon, quelques personnages passent comme des feux-follets. Un pasteur, une jeune fille (qui ne le reste pas), deux frères techniciens météorologistes travaillent au cimetière, de techniciens du ciel à techniciens de sous-sol, quelle dégringolade, des sauveteurs en mer à la philosophie très terre à terre : «Ceux qui sont aimés des dieux meurent jeunes. Ceux qui sont inconnus d'eux meurent heureux.»
   
   Une préface d'Eric Boury, également traducteur du livre, nous explique la place du monde des morts dans la tradition islandaise.
   
   Si vous cherchez une oeuvre classique, avec unité de lieu de temps, etc.... n'allez pas plus loin, ce livre n'est pas pour vous. Une vie sur terre, une vie au ciel, une famille scindée en deux, pour le plus grand bonheur du lecteur. Un humour féroce, décalé mais plein de tendresse, une manière poétique de tourner beaucoup de choses en dérision et de briser des tabous. Il n'y a pas au sens propre de réelle histoire, mais un enchevêtrement de situations, sur la terre comme au ciel! On se demande si au ciel elles n'ont pas plus les pieds sur terre que sur le plancher des vaches!
   
   Des phrases qui surprennent, des comparaissons pour le moins osées, mais très poétiques :
   "- Son corps dénudé, ornementé d'algues et de sable nous apparut, telle une table joliment dressée de mets succulents."
   Ou :
   - "...Et ouvrit toutes les fenêtres en grand de manière à ce que Johanna n'ait pas honte de l'odeur qui émanait d'elle."
   Un grand moment de lecture, mais qui ne plaira pas forcément à tout le monde, car le langage concernant le sexe en particulier est très osé et les frères pleins d'idées pour le moins surprenantes! Une oeuvre hors norme, du Flann O'Brien à la sauce islandaise!.
   
   Extraits :
   - Du vivant d'Olöf, ils formaient un trio, lequel fut réduit à un duo pour cause de décès.
   
   - Lorsque vient le soir, il fait bon s'asseoir dans l'obscurité pour parler de la mort.
   
   - Sans doute figurait-elle parmi les plus beaux cadavres qu'il fut donné de voir.
   
   - Toutefois, la regrettée Orlöf était l'aînée et les plus âgés, lorsqu'ils décèdent en premier, se sentent seuls. Car ils n'ont été précédés de personne, ni dans le monde des vivants, ni dans celui des morts.
   
   - Si seulement elle avait pu voir à quel point elle était jolie, ç'aurait été drôlement chouette.
   
   - Un ange portant un carquois sur le dos vole à toute vitesse vers maman avec un plateau sur lequel est posé un double Bacardi.
   
   - Quand je l'ai vue dénudée, j'ai eu l'impression qu'elle avait un tapis posé sur le pubis et deux boutons sur les seins.
   
   - Les larmes versées au Royaume des Cieux sont recyclées à l'atelier de bijoux du Bon Dieu.
   
   - C'était probablement la première fois que j'entendais mon frère Màni utiliser le verbe comprendre.

   
   Titre original: Elskan min ég dey. (1997)

critique par Eireann Yvon




* * *