Lecture / Ecriture
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Le vent de la lune de Antonio Muñoz Molina

Antonio Muñoz Molina
  Cordoue des Omeyyades
  Beatus Ille
  Le vent de la lune
  Fenêtres de Manhattan
  L'absence de Blanca
  Pleine lune
  Comme l’ombre qui s’en va

Ecrivain espagnol né en 1956 et habitant New York. Il est marié à une écrivaine : Elvira Lindo.

Il a fait des études de journalisme et d’histoire de l’art et a publié son premier roman ("Beatus Ille") en 1986.

Il a publié pour le moment plus d’une douzaine de romans et s’est vu attribuer de nombreux prix littéraires.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Le vent de la lune - Antonio Muñoz Molina

La pesanteur des temps passés
Note :

   Le 16 juillet 1969, Apollo XI vient de décoller de Cap Kennedy avec à son bord Neil Armstrong, Edwin Aldrin et Michael Collins. Quelques jours plus tard, la capsule spatiale s'arrachera à l'attraction terrestre et, le 20 juillet, l'homme posera pour la première fois le pied sur la lune. Au même moment, dans la petite ville andalouse de Mágina - ville fictive qui emprunte beaucoup de ses traits à Ubeda, la ville natale de l'auteur située justement au pied de la Sierra de Mágina -, une jeune garçon se prend d'une véritable passion pour les reportages télévisés couvrant les étapes cruciales de ce périple lunaire. La mission d'Apollo XI est devenue à ses yeux le symbole de tout ce que sa vie dans une petite ville provinciale de l'Espagne franquiste ne peut lui offrir: liberté, confort, légèreté, en bref les infinies possibilités de la modernité... "Le vent de la lune" file ainsi une longue métaphore, opposant l'extraordinaire aventure de Neil Armstrong et de ses camarades à une vie quotidienne où le poids du passé est omniprésent.
   
   Les plaies de la guerre civile font encore sentir leurs effets par de multiples encore que discrètes allusions glanées au fil des conversations familiales, et surtout par les rancoeurs toujours à vif, plombant la vie du quartier et suscitant la révolte du jeune narrateur: "Je ne sais rien du passé et il ne m'importe guère, mais je perçois son énorme pesanteur plombée, sa force de gravité accablante, semblable à celle que ressentirait un astronaute sur une planète dotée d'une masse beaucoup plus grande que celle de la Terre, ou d'une atmosphère beaucoup plus dense." (p. 79) Le régime franquiste vit des dernières années, mais la peur qu'il inspire est toujours bien réelle. La seule image du généralissime sur le petit écran de la télévision suffit à plonger les spectateurs dans un silence craintif et prudent: "lorsqu'apparaissait le général Franco, avec son air de petit vieux décati, son complet mal coupé de fonctionnaire et sa voix flûtée, (...) ils gardaient le silence, très sérieux, comme à la messe, comme dans la crainte que s'ils bougeaient inconsidérément, ou ne prêtaient pas l'attention nécessaire, ou faisaient un commentaire à contretemps, le Généralissime ne les voie et ne fasse tomber instantanément sur eux la disgrâce, d'un simple mouvement clérical de sa main tremblotante." (p. 45)
   
   Mais si le passé qui recouvre Mágina d'une chape de plomb est un passé historique et politique, il est aussi - banal, ordinaire - tissé des habitudes de la vie quotidienne, du travail des champs, des fruits et des légumes soignés avec amour et grande peine, des olives que l'on ramasse à la main dans le froid de décembre, des journées de cours passées dans la crainte de la férule, au collège des Salésiens...
   
   Erigeant la pesanteur et l'attraction des espaces intersidéraux en leitmotiv, Antonio Muñoz Molina nous offre - une fois de plus - un magnifique tableau d'une Espagne d'autrefois, somme toute pas si lointaine, admirablement servi par l'extraordinaire puissance d'évocation que l'on lui connait depuis ses premiers livres.
   
   Extrait
   "Quand il sera deux heures et demie de l'après-midi, Apollo VIII aura décollé de Cap Kennedy en brûlant, pendant les quatre premières secondes qui suivront l'allumage, deux mille tonnes de combustibles; quand il sera cinq heures et que ma mère, mon grand-père et moi serons en train de rentrer à Mágina par les chemins à nouveau inondés de monde, ajoutant la fatigue du retour à pied à l'épuisement du la journée de travail, les moteurs du dernier étage de la fusée se seront allumés pour atteindre la vitesse de séparation d'avec l'orbite terrestre. Alors, plus que jamais, pèsera sur nous la force de gravité de la planète tandis qu'eux flotteront à l'intérieur de la capsule, nos jambes endolories nous pèseront, comme nos pieds et les chaussures aux semelles desquelles colle la boue, nos bras et nos mains blessées nous pèseront, comme les lentes heures de travail ainsi que la conscience de devoir à nouveau nous lever demain à la nuit, et passer une journée identique à celle d'aujourd'hui, et à celle d'après-demain, chacune prenant sa place dans une succession aussi monotone que celle des alignements d'oliviers." (pp. 241-242)
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critique par Fée Carabine




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Et là-haut, avez-vous vu Dieu ?
Note :

   Molina est l’un des plus grands auteurs espagnols contemporains, l’un des plus poétiques et introvertis, loin de l’emphase picaresque d’un Arumburia ou d’un De la Puerta. "Le vent de la lune" est paru en 2006 en Espagne et en 2008 en France. C’est à mon sens, son œuvre la plus personnelle, celle qui mêle assurément des souvenirs d’enfance à un devoir de création littéraire.
   
   Etant de la même génération que l’auteur, j’ai été comme lui profondément marqué par cette extraordinaire aventure que fut la conquête de la lune concrétisée par la mission Apollo XI. Avec mes parents, jeune garçon de moins de dix ans, en vacances dans une pauvre ferme du Lot, j’ai assisté ébahi et un peu endormi au premier pas d’Armstrong sur ce satellite de la Terre, le vingt juillet 1969.
   
   C’est cet événement symbolique d’une rupture technologique, celle qui nous a précipités dans une société dominée par l’électronique, les mathématiques et la physique, celle où chaque année nous repoussons d’un nouveau cran les limites de l’esprit humain, qui sert de trame à ce roman envoûtant et lyrique. Un événement qui a ébranlé les convictions religieuses aussi, les adultes espérant trouver Dieu en orbite autour de notre planète.
   
   Dans la petite ville andalouse de Magina, un adolescent qu’on dirait aujourd’hui surdoué suit avec passion les différentes missions Apollo. Il est obnubilé par la plus belle, Apollo XI. Fils d’une famille pauvre et ruinée par la guerre civile qui fit des ravages dans le village, il lui faut subir les assauts d’un père qui se lève avant l’aube et se couche au chant du coq pour s’occuper d’un jardin dont il vend les fruits et légumes goûteux au petit matin.
   
   Parce qu’il est rêveur et qu’il sent confusément le besoin de fuir un monde familial qui n’est pas le sien, ce jeune homme se réfugie dans la lecture des traités d’astronomie. Il cherche dans la science qui progresse alors à grands pas l’explication d’un monde qui vit la fin du Franquisme et le bientôt brutal basculement de l’Espagne dans une Europe moderne.
   
   La fin d’un monde symbolisée par l’agonie de Balthazar, un riche et avaricieux voisin, qui a su intriguer du temps de la guerre civile pour accaparer les oliveraies et envoyer à une mort certaine les gêneurs. La fin d’un monde symbolisée aussi par des prêtres dont la seule mission est de happer les plus brillants élèves de ses écoles pour les convaincre d’un appel divin et perpétuer le pouvoir de l’Ordre.
   
   Le roman se situe dans un glissement continu et progressif du temps, une succession de fondus-enchaînés entre ces mutations que le jeune homme pressent et celles qu’il observe, trente ou quarante plus tard, devenu adulte. Une mutation qu’il sent aussi avec violence dans son corps couvert de boutons et agité des "pollutions nocturnes", honteuses et fulgurantes, que la moindre image d’une femme souvent issue d’un roman ou d’un film censuré, ne manquera pas de provoquer.
   
   On se laisse emporter par cette lente et douce inversion du temps, par cette nostalgie rêveuse d’un homme qui assiste à la mutation d’une époque tout en restant ancré dans ses rêves.
   
   Un des plus beaux romans de Molina et l’un des plus maîtrisés, aussi.

critique par Cetalir




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