Lecture / Ecriture
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Des néons sous la mer de Frédéric Ciriez

Frédéric Ciriez
  Des néons sous la mer
  Je suis capable de tout

Frédéric Ciriez est un écrivain français né à Paimpol en 1971.

Des néons sous la mer - Frédéric Ciriez

J'aime Paimpol et son sous-marin!
Note :

    Rentrée littéraire 2008
   
   Premier roman de cet auteur né en 1971, il raconte la reconversion d'un sous-marin «très rose» en bordel, non pas ambulant comme le chantait Brel, mais flottant entre deux eaux! Et dans la baie de Paimpol, au pied de l'abbaye de Beauport, extase et épectase, cul-béni et cul payant. Embarquement immédiat!
   
   Un jeune homme bien sous tout rapport est embauché dans une maison de joie des Côtes d'Armor. Cette dernière est l'épave d'un ancien sous-marin qui fut la honte de la marine nationale, de bordel militaire non officiel, il est devenu «maison de joie» civile et déclarée. Ce genre d'endroit, qui se nomme ici «Olaimp», est de nouveau légal, et figure dans des guides spécialisés, qui existent, comme pour les restaurants et les hôtels, répertoriant ce genre d'établissements.
   
   Beau-vestiaire est le surnom de ce jeune homme, il nous fait visiter son lieu de travail, les structures d'un bâtiment de guerre transformé en lupanar! Nous faisons aussi connaissance du personnel, des femmes attachantes car l'auteur évite le mélo, mais qui à un moment ou à un autre ont dû se résoudre à vendre leurs corps. Des bretonnes Morgane, Paimpolaise et La Rose des Vents, la québécoise Mic-Mac, Liberty la marocaine et les autres. Les hommes Ankaou pour la gente masculine et Free pour les femmes en mâle de sensations fortes!
   
   Nous avons le droit de lire les réflexions des clients déposées dans «La boîte à désirs». Un paragraphe s'intitule «Questions de base pour un profilage marketing du client» ; l'auteur nous livre des témoignages de clients et de clientes plus vrais que nature, du fusilier marin de Lorient à la jeune anglaise qui pour perdre son pucelage veut profiter des avantages dont la nature a fait profiter «Free». L'Olaimp s'occupe également de la formation de ses futures employées, ce qui donne sur un CV : Séminaire d'économie sexuelle et de prostitution générale dans le sous-marin Olaimp (22).
   
   Les sorties de Beau-vestiaire sur sa moto sont intitulées des «Fugues» très poétiques et musicales. Au cours d'une de ces sorties, il rend un hommage à Patrick Dewaere, natif de Saint Brieuc.
   
   Quelques chapitres comme «Approche textuelle du folklore érotique breton» nous donnent des versions plus salées de quelques vieilles légendes. Un autre s'intitule «Note sur le nom d'un corps de métier» avec par exemple cette réflexion :
   - «Morue» est trop lourd à porter à Paimpol -trop de souvenirs liés à la pêche en Islande.
   
   J'aime beaucoup le côté sérieux, style universitaire préparant sa thèse qui pourrait s'appeler «Des retombées politico-financières d'un bordel sous-marin dans la baie de Paimpol». Un chapitre information pratique, où tout est dit du chèque cadeaux accepté aux accès handicapés en passant par la sécurité intérieure et extérieure, les admissions sont rigoureuses (les marins saouls ne sont pas acceptés). Avec plusieurs cartes concernant les menus gastronomiques et les menus plaisirs distillés par des péripatéticiennes. Imaginez, prendre des «sucettes boulevard» au dessert puis passez un moment avec Sissi : «elle fera de vous un empereur, ....si vous le méritez».
   
   Mais le style change, les femmes et les hommes parlent, les portraits des jeunes et moins jeunes femmes travaillant dans ce sous-marin, mais pas en sous-mains, est par contre plein de tendresse et de respect. Profondément humain, ces femmes et ces hommes dévoilent un peu de leurs vies, et même parfois un peu de l'avenir qu'ils espèrent.
   
   Une oeuvre plus grave qu'il n'y paraît au premier abord, ce monde aseptisé dans le vase clos d'un sous-marin, politiquement correct n'est-il pas la négation de la vie? Une approche de la prostitution de l'avenir, «Le meilleur des mondes» version sexe? Mais pour les femmes, la sécurité est garantie, le proxénète est remplacé par l'Etat qui est le grand gagnant de l'affaire.
   
   Un grand livre, une expérience littéraire et une découverte surprenante car l'auteur mélange allégrement les genres et le réussit très bien. Et quelle imagination!
   Extraits :
   - Je reçois. J'observe. On me dit. Je recense. Je griffonne. Je vis. Je suis bien.
   - Sur le territoire d'Olaimp, la culture de l'huître et le commerce des charmes se lancent ainsi d'invisibles regards.
   - ...et si l'on fait bien sûr exception du festival aoûtien des Chants de marins, succès éthylique transnational...
   - J'espère qu'il ne m'a pas pris pour une agace-pissette (allumeuse).
   - Dans un virage, je tombe sur un rade attirant comme une maison de sorcière au coeur de la Forêt-Noire : Au Stop Bar.
   - La distribution des principaux organes du vaisseau s'opère sur trois niveaux.
   - C'était en 2010, avant les lois. Avant le sous-marin.
   - On m'a toujours demandé des faveurs mais on n'a jamais fait attention à moi.
   - Le pipeline monétaire est la vocation phallique de tout bon bordel.
   - Octobre, Paimpol...Un grand désert rectangulaire de vent, de bars, de mâts et d'eau.
   - Moi je ne défends pas la cause des putes, j'me contente des soigner les hommes.
   - Travailleuse du sexe jusqu'à la mort, c'est trop.....
   - Si ma femme était comme vous, je ne viendrais pas vous voir. Vive vous!
   - Si l'homme est un loup pour l'homme, qu'il ne soit pas un loup pour la femme. (Proverbe accroché dans le couloir menant aux chambres).

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critique par Eireann Yvon




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Exposé sur un sous-marin particulier
Note :

   Ce n’est évidement pas qu’un exposé décrivant scientifiquement ce sous-marin «rose» échoué dans la baie de Paimpol et servant de maison close à une douzaine de prostitué(e)s. Pas seulement. Dans ce livre découpé au couteau, l’ensemble des précisions nous fait douter de la non-existence de cet endroit. D’autant que «Beau vestiaire», notre accompagnateur dans la visite de ce lieu et de ses habitants nous rend l’endroit familier.
   
   De l’histoire truculente du bâtiment militaire à l’origine nommé le «Fascinant», nous passons à la description de l’établissement baptisé «Olaimp». Le lieu, son organisation spatiale, son statut, l’organisation pratique de la maison de joie sont présentés tel un exposé précis et documenté. Dans cette Olympe vivent quelques Déesses mais aussi des Dieux qui nous sont présentés les uns après les autres, au fur et à mesure de l’avancée du récit. La carte des douze plaisirs contient entre autres: Morgane, Micmac, Liberty, Free, Rose des vents ou encore La Paimpolaise.
   
   « Tous les portraits qui apparaîtront à tel ou tel endroit de mon carnet sont publiés avec l’accord des personnages concernés. Ils peuvent être reçu comme une suite de "portraits de la prostituée en jeune femme", voire comme une série de "portraits de l’artiste en prostituée". Ces présentations succinctes de la vie et du tempérament de chacune ont toutes été rédigées en étroite collaboration avec les Olaimpiennes (ou ponctuellement avec certains membres du personnel, quand ce n’est pas avec certains clients ayant accepté de me confier leurs impressions sur la maison de joie).»

   
   Les portraits des travailleuses alternent avec des descriptions du lieu. On trouve également de courtes légendes naïves, laissés en guise de paiement, par un client désœuvré ou des commentaires de client déposés dans la boîte à désirs. Et enfin, parsemées régulièrement au fil du récit, on lit les Fugues. Ces dernières, de facture plus romanesque, racontent les sorties moto de notre hôte Beau vestiaire, homme d’accueil de ce lieu si particulier. Écrits avec tendresse, ces courts passages révèlent le caractère doux et prévenant d’un narrateur délicat. Ce qui lui vaudra une fin qu’on imagine heureuse.
   
   L’ ensemble entre le romancé et le descriptif est équilibré et réussi. La sauce prend bien. J’ai trouvé certains passages longuets mais ils ont le mérite de bien poser le cadre. En bref, une lecture globalement accrocheuse, présentée de manière réussie et innovante… J’ai le sentiment que ce premier livre annonce des ouvrages futurs encore plus aboutis.
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critique par OB1




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Lanterne rouge sur la côte d’Emeraude
Note :

   Les bons cocktails sont ceux qui associent les saveurs et ingrédients complémentaires ou surprenant dans des proportions idéales.
   
   Prenez un tiers de parodie d’étude socio-économique d’un microcosme spécifique et aux plaisirs tarifés, ajoutez-y un zeste de pseudo-références à de savants ouvrages réservés aux rats de bibliothèque, versez progressivement et continûment une grosse dose d’humour et de facétie, ajoutez un immense talent, secouez, secouez et vous obtenez un livre désopilant, à mourir de rire, d’une savante construction qui se joue des pires figures d’équilibrisme classique, bref un vrai petit chef-d’œuvre qui révèle un nouveau talent littéraire.
   
   Le thème est en soi d’une impertinente cocasserie qui donne immédiatement le ton décalé entretenu derrière une façade d’étude à la méthodologie scientifique et mûrement réfléchie. Foutaises bien entendu, faites pour perdre et réjouir un lecteur qui s’amuse comme un fou.
   
   La Marine Nationale a décidé de se défaire de l’un de ses anciens fleurons submersibles en se débarrassant du sous-marin lance-torpilles "Le Fascinant". Un sous-marin voué aux gémonies par les débordements sodomites et érotiques qu’il ne manquait pas de susciter sur les vagues de matelots embarqués.
   
   Quelle meilleure idée que de transformer alors ce long fuseau noir de cent vingt mètres au sens si particulièrement phallique en un bordel de deuxième catégorie (bien entretenu, propre, idéal pour la moyenne bourgeoisie locale) du port de Paimpol. Un sous-marin dont l’intérieur est repeint en rose et dont l’enseigne lumineuse clignote toutes les sept secondes pour attirer comme des insectes les agriculteurs, notaires, petits commerçants ou touristes vernaculaires.
   
   Car nous sommes en 2011 et la République a enfin décidé de reconnaître d’utilité lubrique, pardon publique, les maisons closes. Voici né l’Olaimp "anagramme approximative de Paimpol". Un bordel à part qui accueille en son sein, c’est le cas de le dire, douze péripatéticiennes, tel(le)s douze apôtres du stupre, idoles du foutre, spécialistes de tout ce qu’il manque à la maison.
   
   C’est là qu’échoue, recruté par petite annonce, "Beau Vestiaire", indépendant et sociologue à sex, pardon ses, heures et qui va nous conter par le menu la vie des Olaimpiennes, nymphes portuaires de la côte d’Emeraude.
   
   Grâce à une langue haute en couleurs, aussi luisante que les vulves des hôtesses, grâce à la manipulation brillante de concepts dont l’auteur se joue avec un malin plaisir, grâce encore à l’extraordinaire tendresse qu’il sait nous faire éprouver pour son petit monde de désespérées associées en coopérative du plaisir, ce livre est une authentique réussite, aussi attirante que son enseigne à néons roses dans la nuit du port de Paimpol.
   
   Précipitez-y vous (à Paimpol aussi si vous le souhaitez…)!

critique par Cetalir




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