Lecture / Ecriture
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Avec vue sur le Royaume de Jean-Pierre Gattégno

Jean-Pierre Gattégno
  Avec vue sur le Royaume
  Longtemps, je me suis couché de bonne heure
  Une place parmi les vivants
  Neutralité malveillante

Avec vue sur le Royaume - Jean-Pierre Gattégno

L'Eternité au cinéma
Note :

   L'histoire commence par "Depuis quand suis-je mort ? Depuis toujours ou depuis quelques instants ? Mais peut-être est-ce seulement un rêve ?'
   
   J'ai aimé l'idée du livre
   Voilà l'idée : nous hommes mortels pensons à notre mort et rêvons de l'au-delà. Jean-Pierre Gattégno inverse le sens … : et si, dans l'au-delà, les morts pensaient leur vie, s'ils rêvaient l'ici-bas ? L'idée est géniale. On passe notre vie à attendre la réponse de l'au-delà. Une fois dans l'au-delà, Jean-Pierre Gattégno fait le pari que nous obtenons la réponse du sens de notre vie et du pourquoi de notre mort …
   
   Evidemment, les héros ne se sont pas très bien comportés ici-bas …
   Ou plus précisément, les parents des héros. C'est encore une originalité du livre, qui nous offre un regard sur le vécu des enfants de la génération de la Guerre. Le premier est fils de nazi tortionnaire, le second, fils de rescapé des camps. Ils se retrouvent côte à côte dans l'avion de l'au-delà “avec vue sur le royaume”, avec une vue imprenable sur le passé de leurs pères, de leurs mères, des leurs ... Ce thème est traité avec plus de politique et d'agressivité dans “Le village de l’Allemand” de Boualem Sansal *. Ici, c'est plus romancé, et les messages passent en douceur. En effet, l'intrigue a d'autres ressorts que je ne développe pas – ce serait dommage de tout dévoiler - mais qui donnent à l'ensemble un ton léger et une ambiance polar. Pourtant, derrière cette apparente farce, se cache l'histoire du camp de Terezin.
   
   La Shoah est au cœur du sujet …
   Là où Philippe Claudel dans "Le rapport de Brodeck" décrit l'humiliation animale du détenu, le héros nous offre ici une autre dignité : "C'était dans leur docilité que résidait selon moi la véritable grandeur, la véritable humanité si vous préférez. Ce geste ultime pour grappiller quelques miettes de vie, malgré les humiliations et les souffrances." Et Terezin … ce camp modèle visité par la Croix Rouge, ce camp d'opéras, de concerts, de répétitions qui se suivaient à une allure vertigineuse. Les musiciens auraient été comme "stimulés" (propos SS) par la perspective d'une fin imminente. La créativité des captifs de Terezin … Paix à leurs âmes.
   
   A noter que cet ouvrage a obtenu le Prix Vivre Livre Val d'Isère 2007 en hommage à Michel Guérin
   
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critique par Alexandra




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Un must !
Note :

   Sans perdre une seconde, trouvez à tout prix ce superbe roman qui exploite brillamment une idée originale.
   
   Imaginez une seconde, qu’une fois morts, avant d’entrer au paradis ou bien peut-être pour l’éternité, vous vous retrouviez au sein d’un super-sonique luxueux. un de ces appareils capables de ravitailler sans jamais faire escale, avec des hôtesses aux petits soins pour vous et qui soignent vos angoisses, vos cauchemars, bref la résurgence des souvenirs de vos vies à coup d’alcool. Car champagne fin et whisky à gogo (le Santari de “Lost in translation” sans autre alternative) coule à flots.
   
   Soudain, un fils d’émigré juifs saloniques qui vient de se faire suicider par amour par son ami de toujours, d’une balle en pleine tête, se retrouve assis à côté d’un vieux monsieur digne et lui-même fils d’un des pires assassins nazis.
   
   Grâce à des écrans en trois dimensions au rendu hyper-réaliste, les souvenirs de chacun des deux voisins va s’afficher, au fur et à mesure qu’ils resurgissent du néant. Des images, des scènes qui vont amener l’un et l’autre à se raconter, à partager le plus intime de leurs vies, leurs amours, leurs vices, leurs espoirs et leurs secrets.
   
   Qu’est-ce qui va pousser le fils d’émigrés à mentir à son compagnon de l’au-delà sur sa personne et à se faire passer pour son ami que son voisin trépassé a connu ? Mais quel est le fil ténu qui relie ces deux hommes qui ne se connaissent pas et qui sont assis, l’un à côté de l’autre, par décision supérieure sans possibilité aucune de s’échapper ?
   
   Que leur faudra-t-il avouer qui est resté caché au plus profond d’eux de leur vivant pour découvrir enfin qui ils sont l’un à l’autre et ce qu’ils ont partagé, sans le savoir, et qui leur était le plus cher ?
   
   C’est avec une émotion remarquable, une finesse incroyable que Gattégno mène son sujet. Nous assistons, bouleversés, au déroulement de ses deux vies sous la forme d’une confession que les images projetées brutalement sur ces écrans hyper-réalistes empêchent d’être retardée.
   
   La tension narrative est souvent brisée par une touche d’humour décapante lorsque les hôtesses empressées accourent pour servir une éternel et même repas et soulager les morts en noyant leurs souvenirs dans un alcool qui a valeur de médicament psychotrope.
   
   Une confession pour gagner le repos et le respect de l’autre. Une confession pour admettre ses erreurs et ses compromissions d’autant plus que l’on peut assister à ce à quoi elles ont conduit puisque l’écran nous projette aussi dans les temps post-mortem.
   
   Et la réalité est souvent implacable et les êtres aimés se transforment bien vite en traîtres, en proie qu’ils sont eux-mêmes à leurs propres tourments, à leurs désirs.
   
   Bref, un très grand livre indispensable à tout amateur de littérature contemporaine originale et de grande qualité.

critique par Cetalir




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