Lecture / Ecriture
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Les demeurées de Jeanne Benameur

Jeanne Benameur
  Un jour mes princes sont venus
  Les demeurées
  Laver les ombres
  Les insurrections singulières
  Profanes
  Otages intimes
  L'enfant qui
  Dès 05 ans: Prince de naissance, attentif de nature
  Les reliques
  Ados: Présents ?
  Ados: Les mains libres

Jeanne Benameur est une écrivaine française née en 1952.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Les demeurées - Jeanne Benameur

Magicienne de la langue
Note :

   Jeanne Benameur est définitivement devenue pour moi une magicienne de la langue, une romancière de haute volée qui fait chanter les mots avec une poésie rare. "Un jour mes princes sont venus" m'avait séduite et touchée. "Les demeurées" restera pour moi un de ces tout petits livres qui gardent une couleur particulière dans les souvenirs de lecture, entre ombre et lumière. A la fois sombre tant ce qu'il raconte est infiniment dur, et lumineux pour l'espoir, l'amour qui se dégagent de ses pages.
   
   La Varienne est la demeurée du village. Sa petite Luce l'est donc aussi. Car que peut être l'enfant d'un demeuré, sinon demeuré lui-même. Maintenues à l'écart par les honnêtes gens, les gens normaux, elles forment un bloc d'amour, une seule âme pour deux corps. Jusqu'au jour où arrive mademoiselle Solange, l'institutrice. Par elle, le mur qui sépare Luce du monde va commencer à se fissurer.
    Moins de 100 pages et tellement de choses à en garder, tellement de choses dont il faudrait parler. La Varienne et Luce, deux êtres hors du monde et qui pourtant y vivent tellement plus que les autres. Tout ce qu'elles sont, tout ce qu'elles vivent passe par les sensations brutes, les odeurs, les couleurs, le toucher. Rien n'est réfléchi, intellectualisé. Pour la mère, rien n'est en dehors de sa fille. Et sans elle, elle n'est rien d'autre qu'une enveloppe vide qui ne trouve plus de sens à une existence dont elle a à peine le sentiment. La Varienne n'a pas les mots pour se dire. Juste les sensations.
   "Le regard qu'elle pose sur l'enfant qui part le matin sans un mot à la lueur rauque des cris qu'on ne pousse pas, la sauvagerie inarticulée de ces sons que parviennent à lancer, parfois, les muets. Luce le reçoit en plein coeur et son coeur devient "là-bas", quelque part tout en haut, sous l'aile d'un oiseau. Elle échappe.
   Il lui faut l'air qui manque trop quand leurs deux regards se croisent.
   Il y a quelque chose de vital dans les fuites de la petite, de vital et d'éperdu."

   Si Luce, parfois, s'échappe, c'est pour revenir toujours vers celle qui lui a donné le jour. Avec sa langue épurée, Jeanne Benameur entre dans l'intériorité de ces deux êtres hors norme, révèle cet "autrement" qui régit leur vie et leur permet de continuer à vivre malgré tout dans un bonheur si complet qu'il ne devrait pas exister et qu'il est incompréhensible à ceux qui les entourent.
   
    "Mademoiselle Solange repense aux contes que sa mère lui lisait dans son enfance.
   C'était là, quand elle écoutait de tout son être ces paroles auxquelles sa mère ne prêtait plus attention à force de les répéter qu'elle savait quelque chose.
   Quand les paroles trop lues se vident de leur sens, enfin légères, elles font leur chemin. Elles l'ont fait alors jusqu'à cette part d'elle-même qu'on nomme peut-être l'âme et qui s'est endormie.
   Luce et La Varienne l'ont réveillée jusqu'à l'éblouissement.
   Comment faire désormais?
   Elle voudrait parler à quelqu'un.
   Devant elle, le secret tissé entre deux êtres.
   La Varienne et sa petite Luce peuvent se passer de tout. Même de nom.
   Le savoir ne les intéresse pas. Elles vivent une connaissance que personne ne peut approcher.
   Qui était-elle, elle, pour pouvoir toucher une telle merveille?
   Comme elle a été naïve de croire qu'elle pouvait apporter à un être quelque chose de plus!
   La petite est comblée. De tout temps comblée et si elle l'ignorait, en la faisant venir ici, dans cette école, elle le lui a appris. C'est la seule chose qu'elle lui ait enseignée sans le savoir: une douleur et un bonheur intense. Savoir qu'on manque à quelqu'un, que quelqu'un nous manque."

   
   Pourtant, le monde est là, présent, et même l'amour le plus fusionnel ne peut l'ignorer. Le monde pour Luce et La Varienne, c'est celui du village avec lequel elles cohabitent dans une indifférence partagée de part et d'autre et bienheureuse jusqu'à l'arrivée de Mademoiselle Solange. Que représente-t-elle, cette jeune institutrice. L'école républicaine, le savoir obligatoire et égal pour tous, les interdits et le déchirement pour la mère et la fille contraintes de se séparer comme elles n'avaient encore jamais eu à le faire. Tout cela mais aussi le monde qui s'ouvre pour Luce. Pourtant elle résiste la petite, refuse ces mots, ce savoir qui la séparent de sa mère et sont une trahison.
   
   "Le vieil homme lui répond qu'on ne peut rien, rien, contre l'obstination d'un enfant. «On ne fait pas accéder au savoir les êtres malgré eux, mon petit. Cela ne serait pas du bonheur, et apprendre est une joie, avant tout une joie. Rappelez-vous toujours, Solange, une joie.» La lettre du vieux professeur ne l'a pas réconfortée. Qu'a-t-elle fait de cette joie, mon dieu, qu'en a-t-elle fait, elle qui a précipité une enfant dans la maladie, dans l'absence, avec la bénédiction de tous ici?
   Si au moins on lui en voulait, si elle pouvait se battre, argumenter. Mais personne ne lui demande rien. Dans le village, les choses sont enfin en ordre. Et grâce à elle. Elle a servi ce qu'elle hait."

   
    Mais petit à petit, par des biais inattendus, le mur se fendille. Luce rencontre le monde, passe le seuil de l'amour maternel qui la maintenait enfermée. Elle se libère de sa mère. Ce que Mademoiselle Solange lui apporte, c'est ce qui lui manquait pour prendre son envol: la compréhension de mots. Cela m'a fait penser au magnifique "Le vol de l'ibis rouge". L'importance de savoir lire et écrire pour entrer pleinement dans le monde. L'importance d'une rencontre qui peut transformer une vie. Pour Luce, c'est une institutrice, mais surtout, ce sont les fils de couleur, et la broderie qui lui permet de jeter sur le tissu ce qu'elle ne peut exprimer. "Le monde s'est ouvert. Chaque soir, elle brode les mots nouveaux, se les répète silencieusement." Un art qui la transcende et la fait exister autrement que par sa mère sans pour autant tuer l'amour qu'elles partagent.
   
   Il n'y a pas de jugement porté sur cet amour névrotique, sur la fusion de la mère et de la fille, sur l'intervention d'une institutrice qui ne pourra pas supporter cette rencontre et le doute qu'elle porte sur sa volonté de donner le savoir. Luce est aussi l'incarnation de ce que peut représenter le pas à faire entre ignorance et savoir, de la peur que l'on peut avoir lorsqu'on fait face à l'infinité de ce qu'il y a à comprendre et apprendre.
   
    PS: j'ai pensé pendant cette lecture à des films. "Brodeuses", "Séraphine"...
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critique par Chiffonnette




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Les mots sont là
Note :

   La Varienne est domestique. Elle est demeurée, "abrutie", disent les gens, autour d'elle. Elle exécute ses tâches quotidiennes régulièrement, mais sous l'enveloppe charnelle, il n'y a rien, pas de lueur d'intelligence, un corps sans conscience. La Varienne a une fille, Luce, qu'elle l'adore. Entre la mère et la fille existe un amour étroit, une symbiose qui se passe de mots. Tous deux vivent heureuses dans leur univers borné mais leur tranquillité vole en éclats quand Luce est scolarisée. La Varienne souffre d'être séparée de sa fille. La petite résiste à l'instruction par fidélité à sa mère. L'institutrice, Mademoiselle Solange, ne veut pas s'avouer vaincue. Alors que tout le village penche pour une sorte de déterminisme : à mère demeurée, fille de même, elle essaie d'arracher Luce à l'ignorance; elle cherche à percer les brumes de sa conscience pour la faire émerger dans un monde signifiant. Son insistance va provoquer un drame. Pourtant après la mort de l'institutrice, l'on s'aperçoit que les leçons de l'enseignante ont porté leurs fruits, l'enfant accède à l'intelligence, au savoir.
   
   Cette courte histoire très forte est distillée à petites phrases brèves, avec une économie de mots, une retenue qui peint le quotidien simple et rituel, le manque de réflexion qui préside aux actes de ces deux femmes prises dans la gangue de l'ignorance. Le présent de l'indicatif est celui de l'habitude, des gestes que l'on accomplit sans réfléchir tellement ils sont machinaux, familiers.
   
   "Abruties, elles vivent une lourdeur opaque dans le crâne, fleur endurcie en bouton, qui fait bosse... Le monde est opaque, seulement familier dans la buée de la cuisine, la main tenant la louche ou soulevant la casserole pleine d'eau qui bout."

   
   Mais l'amour qui les lie est une forme de bonheur qui s'ignore, fait de gestes, de rituels, pas besoin d'autres communications que le contact.
   
   "Chaque jour la mère passe l'eau froide sur la serviette dans le cou, derrière la tête, sous les lourds cheveux relevés."
   

   J'ai beaucoup aimé les passages exprimés de manière si poétique au cours desquels Luce, qui a un réel talent de brodeuse, écrit avec des fils de toutes les couleurs les lettres de l'alphabet, ceux-ci s'organisent en mots dans sa tête, la fillette découvre la lecture, un moment de pure magie.
   
   "Les mots ont beau avoir été lancés de toutes ses forces jusqu'en haut des arbres. Les mots ont beau avoir été piétinés sur le chemin, ils sont là. Ils ont fait leur nid dans sa tête.
    Maintenant ils reviennent furtivement appelés par le fil et l'aiguille.
   Ils sont là."
   

   Un beau livre, plein d'émotion.
   ↓

critique par Claudialucia




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La femme et la mère
Note :

   C'est l'histoire d'un trio féminin -deux adultes et une fillette- instable parce qu'il n'existe que sous la forme 2+1. La Varienne, femme socialement isolée et déficiente, couve La Petite (sa fille issue d'une histoire sans lendemain) comme une louve protège sa progéniture. Non scolarisée, peu au contact des enfants de sa génération, la fillette grandit loin de tous et du monde de l'instruction. Mais Mademoiselle Solange, institutrice du village en a décidé autrement, quitte à briser l'équilibre fragile établi entre la mère et la fille.
   
    Tout est beau dans ce roman où la forme accompagne le fond. Jeanne Benameur a l'art de distribuer avec parcimonie les mots pour donner corps à son texte, pour renforcer leur pouvoir et leur signification. L'étude des personnages est parfaitement équilibrée : l'une plonge pendant que l'autre prend vie. Ces vases communicants humains donnent un rythme dans la narration, accompagnent l'intrigue. Les images de la femme et de la mère ne sont pas dénaturées.
   
   Une totale réussite !
   ↓

critique par Philisine Cave




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Peu convaincant
Note :

    J’ai lu ce très court roman (à peine 80 pages en folio) parce que j’en avais lu des critiques dithyrambiques sur des blogs et des sites littéraires, et que je ne trouvais même aucune voix discordante dans ce concert de louanges, ce qui aiguise toujours fortement ma curiosité et me donne envie d’en savoir plus sur une œuvre si parfaite.
   
    L’histoire part d’une situation simple (à raconter, mais sûrement pas à vivre) : une femme "demeurée", qui n’a même pas l’usage de la parole, et est employée comme bonne à tout faire, élève sa fille sans paroles et sans aucun accès à la connaissance, ce qu’elles vivent toutes les deux très bien, dans un amour fusionnel et exclusif, jusqu’au jour où la petite doit être scolarisée et que l’institutrice essaye de s’immiscer entre la femme et son enfant.
   
    Malheureusement, je n’ai pas du tout cru à cette histoire, dès le départ la situation m’a semblé factice, artificielle. Déjà, on ne sait pas à quelle époque c’est supposé se dérouler, et à plusieurs reprises on s’interroge sur ce flou temporel. Je me suis demandé comment les gens du village, et comment l’employeuse de la "demeurée" avaient pu la laisser élever son enfant toute seule, dans un tel état d’incapacité mentale. Mais, en même temps, si elle a un emploi et un enfant, elle n’est peut-être pas si demeurée que l’auteure veut bien nous laisser le croire … Par ailleurs, on ne sait pas comment l’enfant a fait pour apprendre à parler, elle qui vit recluse avec une mère aphasique depuis sa naissance, sans aucun autre contact.
   
    Non, décidément, ça ne m’a pas paru vraisemblable et, malgré les autres qualités du roman, je n’ai pas du tout adhéré à cette histoire.
   
    De plus, il y a un côté démonstratif qui m’a laissée perplexe …
   
   L’écriture, très travaillée, montre une préciosité poétique assez étonnante, mais on peut préférer des styles plus simples et plus directs, et c’est mon cas.
    Une lecture qui m’a laissée sur ma faim !

critique par Etcetera




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