Lecture / Ecriture
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La lettre de Newton de John Banville

John Banville
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  Le monde d'or
  La lettre de Newton
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  Impostures

John Banville est un journaliste et écrivain irlandais né en 1945 et qui vit actuellement à Dublin.
Il est lauréat d'un prix Booker pour "The Sea". "Le livre des aveux " a été finaliste de ce même prix en 1989 mais c’est alors Kazuo Ishiguro qui l’a obtenu.
Il a publié "Les disparus de Dublin" sous le pseudonyme de Benjamin Black.

La lettre de Newton - John Banville

Croquons la pomme, mais gare aux pépins.
Note :

   La lettre de Newton est une des œuvres de ce qui est appelé "La tétralogie scientifique". Banville écrivant un ouvrage sur Copernic, Kepler, Newton et Méfisto.
   
   Un homme se raconte à une mystérieuse Cliona. Il lui explique pourquoi il a arrêté l’écriture d’un livre, perdant sept ans de sa vie.
   
   Ecrivain en mal de calme, il avait loué un pavillon de chasse dans une grande demeure, le manoir de Ferns en Irlande. Les propriétaires, ancienne grande famille protestante, vivotent tant bien que mal, bien loin de leur grandeur passée. Le narrateur tente de finir un livre sur Newton, la tentative n’est pas réellement un succès, d’autres tentations sont plus terre à terre. Il entame une liaison avec Otillie, la nièce de ses hôtes.
   
   Au bout d’un certain temps, il se rend compte qu’il est, en réalité, amoureux de Charlotte, la maîtresse des lieux, et son état mental va aller en se dégradant, en même temps que l’état physique du mari de Charlotte. Commencent alors les dérives morales de cet homme, qui se pose des questions sur sa vie et sur son œuvre. Et maintenant, il doit aussi se pencher sur les secrets de cette famille.
   
   Edward Lawless, le mari de Charlotte, est un alcoolique, que l’écrivain soupçonne d’avoir fait un mariage d’intérêt. Charlotte est un être fragile, sous calmants, personnage plutôt effacé, en parfaite opposition avec sa nièce, femme de caractère ayant jeté son dévolu sur ce nouvel arrivant comme elle semble l’avoir déjà fait dans le passé. Michael, l’enfant, de qui est-il ?
   
   Toujours une écriture précise pour ne pas dire précieuse, mais facile d’accès, ce qui n’est pas toujours le cas avec John Banville.
   
   Un bon livre court, ce qui évite les temps morts, très intéressants et pleins de petites phrases de haut vol :
   -"Mountbatten, fis-je ?"
   L’un des membres cruellement assassiné de leur bande de héros de plus en plus restreinte.
   "Et n’oubliez pas Warren Point : Dix-huit paras et un comte, tous le même jour".
   -Nous nous mîmes à danser, dignes comme une paire de duchesses éméchées, à tourner en rond sur le tapis fané.

   
   Extraits :
   - Mais Clio, chère Cliona, tu es mon mentor et mon amie, mon inspiration depuis trop longtemps, je ne pouvais te mentir
   
   - Elle avait l’aisance et la vivacité de toutes les grandes filles un peu potelées un peu rondes.
   
   - C’est une étrange sensation que de se voir offrir sans condition, un corps qu’on ne désire pas vraiment.
   
   - Elle parlait. Parfois, je la soupçonnais de s’être glissée au lit avec moi pour pouvoir parler.
   
    - A Ferns, les dimanches matins équivalaient à un spectacle de gala.
   
   - C’était Newton qui constituait ma vie, et non ces gens blêmes et ternes dans leur maison décrépie au cœur vide du pays.
   
   - "Ne faites pas attention à lui, dit-elle gaiement. Il est de ceux qui s’accrochent à leurs racines britanniques et qui se font mal tout seul.
   
   - La bouilloire, pareille à un oiseau fou, se mit à siffler sur un ton aigu.
   
   - Le rôle d’homme à secrets constituait une fonction à plein temps.
   
   - Elle se muait en un être nouveau qui n’était ni elle ni l’autre, mais une troisième -Charlotillie !
   
   - Cet après midi là devait contaminer tout le reste.

   
   Titre original : "The Newton Letter"
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critique par Eireann Yvon




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Un ensorcellement des sens
Note :

   "Il me semble n'avoir été qu'un garçon qui jouait sur la plage et se divertissait de temps à autre en découvrant un galet mieux poli ou un coquillage plus beau que d'ordinaire, alors que le grand océan de la vérité s'étendait devant moi, dans la totalité de son mystère."
   Sir Isaac Newton
   
   Il y a une vingtaine d'années, John Banville (1945, Wexford, Irlande) a publié une trilogie romanesque* touchant les grands scientifiques Copernic, Kepler et Isaac Newton, l'illustre auteur de la théorie de la gravitation, maître de la mécanique classique et de la raison scientifique au 17ème siècle.
   
   En épigraphe, l'aveu de petitesse du savant devant la nature donne le ton. Le narrateur (ce je familier au regard affûté récurrent chez l'auteur irlandais) établit une correspondance frappante entre une période psychologiquement difficile vécue par Newton en 1693 et les événements qui surviennent inopinément dans sa propre vie, lors d'un été bucolique et passionné. Moments où chez l'un et l'autre s'effondre l'impression d'avoir le contrôle d'une existence stable et tangible, où prévaut la raison, devant une réalité mystérieusement imprévisible, mêlée d'incertitude et de sentiments inattendus qui placent l'existence entre parenthèses (Un interlude... est d'ailleurs le second titre de ce livre).
   
   En 1693, alors qu'il a toujours entretenu une correspondance amicale et intéressante avec le philosophe John Locke, Newton lui adresse une lettre accusatrice agressive, insensée, révélatrice d'une bouleversement nerveux qui reste encore mystérieux aujourd'hui. John Banville, en écrivain opportuniste, imagine l'existence d'une seconde lettre dans laquelle Newton expliquerait à Locke les sentiments indicibles qui l'ont animé: "Mon cher docteur, n'espérez pas davantage de philosophie de ma plume. La langue dans laquelle je pourrais non seulement écrire, mais penser n'est ni le latin ni l'anglais, mais une langue dont je ne connais aucun mot; c'est une langue dans laquelle les choses communes me parlent et dans laquelle il me faudra peut-être me justifier un jour devant un juge inconnu."
   
   L'universitaire, auteur de la narration, retiré à la campagne pour terminer sa biographie de Newton, médite sur cette seconde missive et lui trouve du sens quand il se découvre incapable de poursuivre son travail littéraire. Car des passions le saisissent, liées à ses hôtes: il noue une relation intime avec la jeune Ottilie, il tombe amoureux de Charlotte la maîtresse de maison, la vie le reprend à bras le corps, l'invite à se laisser emporter. Il voit tout différemment:"C'était l'idée qu'il existait un temps en dehors du temps, que cet été constituait une unité à part, séparée du monde normal. (...). L'avenir avait cessé d'exister. Je me laissais emporter, paresseusement allongé sur le dos comme un nageur de la Mer Morte, cerné par une soupe bleue et chaude d'intemporalité."
   
   Il vit une liaison intense avec Ottilie mais c'est sa passion platonique pour la délicate Charlotte qui nous vaut des passages somptueux, là où le Banville observateur extraordinaire et un peu voyeur montre un talent hors du commun. Ceci peut faire cliché, mais j'ai parfois l'impression qu'il s'agit d'un peintre, avec un pinceau vif et assuré pour déposer ses mots en touches évocatrices.
   Notons qu'on retrouve ici un thème déjà largement abordé dans "Infinis": les rapports entre la science et la vie qui rattrape chacun aux tournants de sa destinée. Contrôle et lâcher prise, puissance et humilité en sont des axes contradictoires.
   
   Ce livre court raconte un ensorcellement des sens avec un sens envoûtant des mots qui font que, une fois encore avec cet auteur, j'en sors autant remué que diverti.
   
   * Doctor Copernicus (1976), Kepler, a novel (1981) , The Newton Letter, an interlude (1982)

critique par Christw




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