Lecture / Ecriture
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Nous étions les Mulvaney de Joyce Carol Oates

Joyce Carol Oates
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  Journal 1973 - 1982
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  Petit oiseau du ciel
  Bellefleur
  Marya, une vie
  Le Musée du Dr Moses
  Mudwoman
  Le Mystérieux Mr Kidder
  Carthage
  Terres amères

Joyce Carol Oates est une poétesse et romancière américaine née le 16 juin 1938 à Lockport (État de New York).

Joyce Carol Oates a commencé à écrire dès l'âge de quatorze ans.

Elle enseigne la littérature à l'université de Princeton où elle vit avec son époux qui dirige une revue littéraire, la Ontario Review.

Depuis 1964, elle publie des romans, des essais, des nouvelles et de la poésie. Au total plus de soixante-dix titres. Elle a aussi écrit plusieurs romans policiers sous les pseudonymes de
Rosamond Smith et de Lauren Kelly. Elle s'intéresse aussi à la boxe.

Son roman "Blonde" inspiré de la vie de Marilyn Monroe est publié pratiquement dans le monde entier et lui a valu les éloges unanimes de la critique internationale. Elle a figuré deux fois parmi les finalistes du Prix Nobel de littérature."
(Wikipedia)

Nous étions les Mulvaney - Joyce Carol Oates

American Way of Life
Note :

   «Nous étions les Mulvaney, vous vous souvenez?
   Vous croyiez peut-être notre famille plus nombreuse; j'ai souvent rencontré des gens qui pensaient que nous, les Mulvaney, formions quasiment un clan, mais en réalité nous n'étions que six: mon père Michael John Mulvaney ; ma mère Corinne ; mes frères Mike et Patrick ; ma soeur Marianne et moi ... Judd.
   De l'été 1955 au printemps 1980, date à laquelle mes parents durent vendre la propriété, il y eut des Mulvaney à High Point Farm, sur la route de High Point, onze kilomètres au nord-est de Mont-Ephraim, État de New-York, dans la vallée du Chautauqua, cent dix kilomètres au sud du lac Ontario.
   High Point Farm était une propriété bien connue dans la vallée – inscrite plus tard aux Monuments historiques – et «Mulvaney» était un nom bien connu.
   Longtemps vous nous avez enviés, puis vous nous avez plaints.
   Longtemps vous nous avez admirés, puis vous avez pensé Tant mieux!...Ils n'ont que ce qu'ils méritent. »

   
   C'est donc, bien des années plus tard, le benjamin des enfants Mulvaney, Judd, qui va nous guider tout au long de ce très beau roman de Joyce Carol Oates consacré à la grandeur et au déclin de la famille Mulvaney.
   
   Avec Judd nous allons entrer dans l'intimité de cette famille américaine sans histoires et faire connaissance avec chacun de ses membres.
   Il y a donc le père, Michael, dirigeant une entreprise de couverture réputée dans la région. Son sens de l'honnêteté et du travail bien fait lui ont valu une réputation d'artisan et de père de famille irréprochable. Il est en passe de devenir l'un des notables de Mont-Ephraim.
   
   Corinne Mulvaney est, comme il se doit en ces années 50, mère au foyer. Elle veille donc au bien-être de son mari et de ses enfants mais aussi d'une ribambelle de chats, de chiens et autres animaux domestiques. Elle tient pour son plaisir une petite brocante qu'elle a aménagée dans une dépendance de la ferme. Très pieuse, sans être pour autant bigote, elle a fait de High Point Farm un foyer chaleureux où règnent la tolérance et la joie de vivre.
   
   L'aîné des enfants, Mike, est déjà quasiment un adulte au moment où débute le récit. Élève de terminale au lycée de Mont-Ephraim, joue arrière dans l'équipe de football(américain)locale. Sportif donc, charmeur et fêtard, il travaillera pour l'entreprise paternelle quand il aura quitté sa scolarité.
   
   Ensuite vient Patrick, surnommé Pinch, le taciturne, l'intellectuel, passionné de littérature mais surtout de science et de mathématiques, et doté d'un QI de 151. Patrick qui, après avoir reçu un coup de sabot de cheval à l'âge de douze ans, a perdu l'usage d'un oeil.
   
   Après Patrick vient Marianne, la seule fille des Mulvaney, la gloire de son père. Jolie, d'une gentillesse à toute épreuve qui force l'admiration (et parfois la jalousie et les sarcasmes) de ses camarades, Marianne est de ces jeunes filles trop parfaites, qui allient la beauté physique à la gentillesse et qui, de ce fait, suscitent les émois amoureux des garçons timides.
   
   Puis, en dernier, vient Judson Andrew, plus familièrement appelé Judd, mais aussi «Ranger» par ses grands-frères.
   
   Le temps s'écoule paisiblement chez les Mulvaney de High Point Farm et rien ne semble pouvoir ternir l'existence de cette famille dont les membres apparaissent si soudés, comme aime à le dire le chef de famille: «Nous, les Mulvaney, nous sommes unis par le coeur.»
   
   Pourtant, cette belle harmonie va se fissurer et tomber en miettes un jour de février 1976, le lendemain du bal organisé par les lycéens de Mont-Ephraim à l'occasion de la Saint-Valentin.
   Un drame a eu lieu et cet évènement douloureux va faire voler en éclats le si bel équilibre de cette famille exemplaire. Chacun de ses membres va devoir faire face au mépris et à l'incompréhension de la communauté, ainsi qu'à la honte et à la douleur de voir se déchirer l'unité du cercle familial.
   Aucun n'en ressortira indemne et il faudra de longues années avant que la blessure ne se referme et se cicatrise. Les Mulvaney, meurtris, blessés, désemparés face à ce coup du sort qui s'est abattu sur eux, tenteront, chacun selon ses moyens et avec plus ou moins de difficultés, de surmonter l'épreuve et de faire renaître l'insouciance et l'harmonie des jours heureux d'avant le drame.
   
   Avec ce roman, Joyce Carol Oates nous fait pénétrer dans l'intimité d'une famille américaine moyenne qui va se retrouver brusquement aux prises avec l'hypocrisie et l'intolérance.
   A travers les épreuves qu'auront à traverser les Mulvaney, c'est tout un pan de la société américaine que nous décrit Joyce carol Oates, une société américaine bien-pensante où l'ouverture d'esprit et la tolérance ne s'appliquent que dans de strictes limites qu'il est bien malvenu de dépasser. Pétrie de bons sentiments et de préceptes humanistes arrosés à la sauce protestante, cette société de la middle-class cache en fait sous ses abords respectables et ses sourires de circonstance, les germes de la trahison, de la médisance et du mépris envers ceux qui ont «fauté».
   Quand, de plus, on appartient depuis peu de temps, à l'instar des Mulvaney, à cette frange de la société, il est d'autant plus facile de rejeter et d'éloigner ceux qui, par leurs actes ou par un coup du destin, portent ombrage à la réputation de la communauté.
   
   C'est donc à une vive critique de certains aspects peu honorables de la classe moyenne américaine que se livre ici Joyce Carol Oates, en nous offrant un roman d'une grande qualité, habité de personnages nombreux et attachants qui, en proie à la cruauté de leurs contemporains, n'auront comme échappatoire que de plonger en eux-mêmes à la recherche d'une force susceptible de leur éviter de devenir à leur tour des victimes de la haine, de la bêtise et de l'intolérance.
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critique par Le Bibliomane




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Album de famille... bien pensante
Note :

   Titre original: «We Were The Mulvaney» , 1996.
   
        l'histoire de cette famille nous est contée par le plus jeune d'entre eux Judd, né en 1963.
   En 1993, il a trente ans et réussit à devenir rédacteur en chef d'un périodique local relativement important de la ville où vécurent les Mulvaney à Mont-Ephraïm dans l'état de New-York. A la première personne, il raconte, tantôt ce qu'il a vécu, tantôt ce qui lui a été rapporté, tantôt ce qu'il imagine comme vraisemblable d'après ce qu'il sait, de façon à reconstituer un récit linéaire.
   «  Ce document n'est pas une confession.... j'y verrai plutôt un album de famille.... fait de souvenirs, de conjectures, de nostalgies, et c'est l'œuvre d'une vie, peut-être grande, et la seule œuvre de notre vie ».

   
   Le ton est assez ironique dans les débuts devient plus grave ensuite, sans jamais se départir d'un léger détachement. Le plus jeune des Mulvaney peut parler de l'épreuve vécue par sa famille, car il y fut, de par son jeune âge, moins impliqué que ses frères et sœur, quoique ayant plus tard, accepté de jouer un rôle important.
   
   Les Mulvaney sont une famille de la bourgeoisie provinciale installée à High Point Farm, une vaste propriété proche de Mont-Ephraïm dans l'état de New-York. Ils possèdent des vaches, des chevaux (chacun a le sien), des chèvres, des chiens, des chats, et des oiseaux.
   Ils se servent des bêtes pour faire les intermédiaires dans leurs échanges entre eux. On s'adresse à un animal pour lui demander si Untel aimerait ceci, ou lui dire ses impressions à propos d' Untel, ce dernier doit se reconnaître et répondre.
   Cela paraît soit amusant, soit un peu étrange... et me met mal à l'aise.
   
   La mère de famille, Corinne, aime chiner dans les brocantes et ramène toute sorte d'objets inutiles qui ravissent les enfants ou exaspèrent le père. Le père Michael a été lâché par ses parents, et a une revanche à prendre sur la vie. Il est devenu directeur d'une entreprise de revêtements pour toitures et a réussi à devenir membre d'un club privé de personnes snobs et arrivistes; il a l'impression d'être une sommité.
   Corinne et Michael s'aiment. Ils sont un peu exhibitionnistes et se bécotent devant leur enfants, et en public comme s'ils avaient quelque chose à prouver!
   Corinne aime son mari, même dans le mariage.
   Son secret?
   Jouer à s'imaginer qu'ils ne sont pas mariés...
   «  lorsque papa et maman se rencontraient en public, même s'ils ne s'étaient quittés que quelques heures et que ce fut à l'école, le jour du matche de foot, au milieu d'une centaine de personnes,, papa accueillait maman avec un grand sourire, un « bon jour chérie! » et lui baisait tendrement la main : même Marianne rentrait sous terre; tellement c'était gênant.
   Une des amies de maman lui demande un jour si elle et son mari avaient un secret, et maman répondit à voix basse: "Oh, cet homme n'est pas mon mari. Nous faisons juste un essai" ».

   
   Par petites touches, on nous fait saisir le malaise qui règne dans cette famille; les personnages sont un peu agaçants mais sympathiques en même temps, fragiles et moins adaptés à la communauté qu'on ne pourrait le croire.
   
   En 1976, lorsque survient la catastrophe, les Mulvaney ont quatre enfants: Michaël 22 ans, Patrick 18 ans (scientifique, passionné par Darwin), Marianne 17 ans «belle, parfaite, merveilleuse et très comme il faut», et notre narrateur 13 ans.
   
   Marianne se fait violer au bal de la saint-Valentin par un lycéen plus âgé qui la fait boire et lui raconte qu'il vaut se convertir et qu'elle seule peut le sauver. Marianne est très pieuse, à l'image de sa mère, et même chez les hommes on fait sa prière, à l'exception de Patrick. Cela peut étonner chez des jeunes en 1976, mais nous sommes dans une communauté américaine de petite bourgeoisie, dont l'auteur décrit bien les travers, les hypocrisies, les obsessions.
    
   Du jour au lendemain, les Mulvaney sont bannis. Une descente en enfer les attend. En tant que lecteur, je n'ai pas été surprise par la réaction des prétendus «amis» des Mulvaney mais choquée par l'attitude du père de Marianne, qui la répudie, et encore plus par sa mère, qui se range à l'avis de son mari et expédie sa fille chez une vague parente. A 17 ans, Marianne est livrée à elle-même, ne pouvant faire ses études, allant de place en place, servante, bonne à tout faire, rongée de culpabilité, cherchant à expier son «péché»...! Seul Patrick, son frère, s'émeut de ce traitement infâme, et va chercher à la venger...
   
   J'ai été surprise par le happy end de l'épilogue, la réconciliation de Marianne avec un destin de «femme», tel qu'on l'entend dans cette société-là, ne me paraissait pas trop vraisemblable. Bien sûr qu'elle n'aurait pas dû non plus pardonner à sa mère: on voit à quel point les êtres humains peuvent être formatés!
   La mère a élevé sa fille dans une atmosphère de pudibonderie, de non-dits, et l'a entourée d'animaux, et de croyances en l'innocence. Ni elle ni son mari ne feront jamais leur autocritique!
   
   Le mariage heureux et productif de l'aîné, et l'apparition hâtive de nouveaux personnages qu'on n'a pas le temps de connaitre à la fin, ne convainquent pas forcément. Cependant, nous comprenons que le plus jeune des Mulvaney tenait à montrer de quelle manière sa famille survit.
   
   J'ai apprécié ce roman familial de Oates, son observation aiguë des mœurs de son époque, et les qualités de la narration, même si je n'ai pas compris entièrement ce qu'elle voulait nous dire.
   Par exemple, je ne saisis pas le sens de la phrase de Walt Whitman mise en exergue du roman. Elle pourrait avoir été choisie par le narrateur en hommage à son frère Patrick? «je me lègue à la terre pour pouvoir renaître de l'herbe que j'aime/ Si tu veux me revoir, cherche -moi sous la semelle de tes souliers....»
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critique par Jehanne




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Famille rêvée
Note :

   C'est en retard sur tout le monde que j'ai lu ce livre, pour le club de lecture du premier juillet mais j'ai une bonne excuse: c'est la faute de mes valises!! En fait, c'est encore pire, c'est la faute de ma compagnie aérienne qui, en plus de nous faire payer environ 3$ le 150 mL de pepsi diet ou de jus d'orange (dans un vol de 7h), limitait le poids des bagages à 20 kilos et 5 kilos pour le bagage à main. Ce gros livre a donc dû rester à la maison, sinon je n'aurais pas pu en acheter d'autres, ce qui aurait été triste, non??
   
   J'avais donc pu parcourir plusieurs billets, pour la plupart positifs. En plus, j'aime les chroniques familiales alors je partais bien enthousiaste et d'une certaine manière, avec beaucoup d'attentes. Et au bilan? J'ai beaucoup aimé... mais j'ai eu une grosse frousse après une centaine de pages! 
   
   Premièrement, je trouve que le titre du livre est très bien choisi. Il veut tout dire!! Le livre raconte donc l'histoire de cette famille heureuse, parfaite, vivant à High Point Farm, une propriété digne d'un conte de fées. L'histoire est racontée principalement par Judd, le plus jeune des enfants, qui a idéalisé cette vie familiale qu'il n'a connue que jusqu'à un certain point. Si j'ai été déconcertée par les passages du «je» au «il» (le narrateur devient parfois omniscient en entrant dans la tête et le cœur des personnages), ça ne m'a pas ennuyée outre mesure, étant prise dans l'histoire). 
   
   Cette famille, donc. La mère,Corinne, est un peu marginale et très croyante. Le père, Michael Sr, bon vivant, parti de rien et ayant réussi à se faire un nom dans ce petit village montagneux du nord des États-Unis. Les quatre enfants: Mike «Mule» Mulvaney, gentil garçon et héros sportif, Patrick «Pinch» Mulvaney, le petit génie, Marianne «Button» Mulvaney, cheerleader, belle, gentille... une «good, Christian, girl» et Judd, le plus jeune. Les Mulvaney étaient la famille rêvée. L'incarnation du rêve américain. Jusqu'à ce qu'il arrive quelque chose à Marianne. Et que tout parte en vrille. 
   
   Quand je disais que j'avais eu une bonne frousse au début de ma lecture, c'est que j'ai quand même trouvé quelques longueurs, des répétitions, dans la description de la famille parfaite.  En fait, je crois que la maman m'énervait par moments et que c'est pour cette raison que j'ai eu un peu de mal à accrocher. Par contre, quand j'ai pu voir les personnages séparément, dans la deuxième partie du roman, j'ai été passionnée et j'ai eu du mal à lâcher le livre. Et j'ai aussi compris pourquoi la première partie, avec ses longues description de ces bonheurs quotidiens dans un lieu de rêve, avec la nature et les animaux pour compagnie. J'ai été particulièrement touchée par l'évolution de Marianne pour tenter de se reconstruire, d'exister à nouveau. Le personnage de Patrick est aussi intéressant et j'ai eu de la peine pour Judd qui, trop jeune, est un peu en marge et connaît relativement peu ses frères et sœurs. J'ai trouvé très juste la description des sentiments humains dans leur complexité, leurs teintes de gris. Parce que personne n'en sortira indemne. 
   
   J'ai été horrifiée par la réaction de la communauté, horrifiée par la réaction des parents (le père comme la mère), même si on sait que c'est la souffrance qui cause tout ça. J'ai vu le rêve partir en miettes, impuissante et à la fois tellement triste. Et, fait à noter, ça fait deux livres de suite (l'autre étant «La voix du couteau»  - je sais, l'ordre de publication de mes billets est lééégèrement désorganisée) où je m'émeus pour un animal... Venant de moi, ça mérite d'être souligné!
   
   Une très belle lecture donc, qui m'a fait vivre dans cette famille pendant quelques jours.
    ↓

critique par Karine




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L’image-même de la famille modèle
Note :

   Les Mulvaney, c'étaient le père, Michael John Mulvaney, la mère, Corinne, les trois fils, Mike Jr, Patrick et Judd, le petit dernier, et la fille, Marianne, surnommée Bouton. Installés à High Point Farm, une belle ferme ancienne, avec des animaux partout, ils donnaient à la petite bourgade de Mont-Ephraïm l'image-même de la famille modèle: self-made man, Michael John était devenu un entrepreneur prospère, Mike Jr était l'un des meilleurs sportifs du lycée, Patrick, une vraie "tête", et Bouton la plus populaire des cheerleaders... Les Mulvaney, et Corinne la première, n'étaient donc que trop conscients – et bien contents - d'être privilégiés.
   Mais que le malheur touche Marianne, un soir de bal, et c'en sera fini de cette belle image à laquelle Michael tenait sans doute plus que tout: "Ce qui effrayait Corinne, c’était la transformation de Michael. Lui en qui l’on pouvait avoir entière confiance était devenu imprévisible. Oh! naturellement, il ne mentait pas forcément en disant où il était allé, qu’il avait travaillé tard… mais rien n’était moins sûr. Cela conduisait Corinne à devenir le genre de femme qui surveille constamment son mari: coups de téléphone discrets au bureau, questions innocentes, poches fouillées. Comment Corinne Mulvaney, cette âme noble, pouvait-elle en arriver là!) Les silences maussades de Michael, sa manière de rôder la nuit dans la maison en buvant et en fumant à la chaîne. Ses coups de téléphone mystérieux. Son irritabilité avec ses fils (jamais avec Marianne. En sa présence, il souriait d’un air contraint, cordial et distant.) Et cette nouvelle manie du secret, qui inquiétait Corinne plus que tout le reste." (p. 229) Et de sa fille ou de son mari, c'est d'abord celui-ci que Corinne choisira de protéger - "Elle se mit à murmurer, en le berçant. Son corps brûlant et lourd. Sa masculinité, sa compacité même. Ce poids de désespoir si lourd. Comment avait-elle pu être aveugle si longtemps? Comment avait-elle pu ne pas comprendre? C’était lui son premier amour, son premier-né. Les autres, les enfants à qui elle avait donné le jour, même Marianne, étaient à peine plus que des rêves, des rides à la surface de l’eau noire impénétrable. C’était de cet homme, de son corps, que le leur était issu. Il était son premier amour." (pp. 245-246) – entérinant ainsi la fin de leur bonheur familial, la fin des Mulvaney, Marianne envoyée au loin, confiée à une parente, puis les garçons quittant le nid, les uns après les autres.
   
   Contant dès lors les destinées de chacun des membres de cette famille éclatée et leurs tentatives plus ou moins heureuses pour se construire une nouvelle vie, une fois expulsés du chaud cocon familial, Joyce Carol Oates oscille perpétuellement entre l'image idyllique, dont elle dissèque sans trembler la part de mensonge et la part de vérité, et les failles inavouables que celle-ci dissimulait. Les doutes qui n'avaient pas cessé de hanter Michael depuis que ses propres parents l'avaient chassé et qui le conduiront à partir à nouveau: "Raison pour laquelle il l’avait quittée. Avait jeté ses affaires dans la Lincoln et fui. Une femme trop bien pour lui dès le départ et dans ses yeux un amour qu’il ne méritait pas, n’avait jamais mérité, et continuer à entretenir la supercherie était trop pénible. Chassé et laissé seul au monde par la malédiction d’un père, à l’âge de dix-huit ans." (p. 504) L'envie rampante, aussi, dans la petite communauté de Mont-Ephraïm, derrière la popularité dont jouissait la famille Mulvaney au temps de sa splendeur. C'est ce double mouvement continu, des apparences aux profondeurs les plus secrètes des cœurs humains, qui confère à "Nous étions les Mulvaney" sa rare densité émotionnelle - parfois à la limite du supportable, elle ne laisse rien de côté des complexités ni des ambiguïtés des sentiments qui font et défont une famille. Tant et si bien que cette dissection implacable d'une famille modèle et/ou dysfonctionnelle – question de point de vue, question de timing – est aussi un hymne à la puissance des liens familiaux. Et que ce gros roman magistral prend la forme d'un long et bouleversant "Familles, je vous hais. Familles, je vous aime".
   Extrait:
   
   "Et admettons que M. Farolino te voie? Est-ce que ça serait vraiment si grave? N’as-tu pas laissé tout ça derrière toi, ta petite vanité idiote, avec tout le reste? Pauvre Bouton Mulvaney! Convaincue que tout le monde l’adorait, oui ils avaient dû être jaloux d’elle, «Bouton» Mulvaney et son cercle fermé d’amis, «Bouton» Mulvaney de High Point Farm, les Mulvaney que tout le monde à Mont-Ephraïm connaissait et admirait, que c’était triste d’être exclu de leur cercle d’amis, que c’était triste de ne pas être eux, plaignez les filles laides du lycée de Mont-Ephraïm où il était si important d’être jolie et populaire, plaignez les filles à la peau abîmée, n’ayant pas de petit ami, pas de parents connus, pas de frères séduisants, les filles dont la photo n’apparaissait jamais dans le journal du lycée ni dans le Mt Ephraïm Patriot-Ledger." (p. 441)

    ↓

critique par Fée Carabine




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Quand le bonheur vire au cauchemar
Note :

   Tournez les pages de l’ album de famille: Sur la photo la famille Mulvaney avec en arrière fond High Point Farm et dans le lointain la petite ville de Saint Ephraim. Si vous regardez attentivement vous voyez les tenues vestimentaires qui vous ramènent aux années soixante.
   
   Tout est propre, net, rangé, tout respire l’amour familial, la prospérité grâce au travail de Michael le père entrepreneur en bâtiment ET membre du Country club local; il lui a fallu plusieurs années pour en arriver là mais c’est chose faite, il est devenu un notable et il a laissé loin derrière lui son catholique de père, brutal et alcoolique.
   
   Juste derrière vous voyez Corinne, l’épouse, fantasque toujours vêtue à la diable, voyez elle sort de l’étable à moins que ce soit de son atelier de réparation d’antiquités en tout genre. Elle aime Michael plus que tout, plus même que ses enfants, et tout cela sous l’œil bienveillant de Dieu!
   
   Au premier plan les enfants, magnifiques, heureux, beaux "j'ai souvent rencontré des gens qui pensaient que nous, les Mulvaney, formions quasiment un clan, mais en réalité nous n'étions que six" Michael Jr, Patrick, Marianne dite Bouton. C’est Judd qui parle, le plus jeune des Mulvaney, celui qui va dévoiler toute l’histoire.
   
   
   Quelque chose va soudain briser ce tableau idyllique, faire voler en éclats l’amour familial, faire porter la culpabilité sur un seul membre de la famille au point de l’exclure, de l’effacer du tableau. Quand la tempête va s’abattre chaque membre de la famille va y faire face avec son histoire, ses émotions, le poids du regard des autres.
   Le clan se lézarde, se disloque sous les coups de la société puritaine de Saint Ephraim.
   
   Une leçon d’analyse psychologique, lucide, tranchante, montrant du doigt le puritanisme d’une société bien pensante, soupesant la force du besoin d’intégration d’un homme, du besoin d’amour d’une femme et du poids effrayant de la culpabilité.
   
   Un roman passionnant qui bien que datant des années 70 ne perd rien de sa force tant l’analyse est pertinente et habile. On pourrait le proposer à tous les apprentis psychologues!
   
   Un seul bémol: que JC Oates signe une fin un peu trop angélique à mon goût. Mais c’est broutille, j’ai aimé les personnages, l’écriture, le rythme du roman. A lire assurément!
   Je connaissais JC Oates à travers son journal et j'ai très envie maintenant de poursuivre la lecture de ses romans.

critique par Dominique




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