Lecture / Ecriture
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Le valet de Sade de Nikolaj Frobenius

Nikolaj Frobenius
  Le valet de Sade
  Branches obscures

Le valet de Sade - Nikolaj Frobenius

Goût et dégoût
Note :

    Bien étrange histoire que celle de Latour, Honfleurais d'origine, meurtrier et célèbre valet du divin marquis. Né du viol de sa grotesque mère, Latour grandit dans son unique giron d'usurière. Laid à faire peur, haï de tous, l'enfant commence très tôt à martyriser les animaux. Arracher, démembrer, torturer: tels sont les plaisirs d'un homme hors du commun, d'un homme qui ne peut pas souffrir. D'abord élève d'un taxidermiste, il apprend à dépecer pour mieux conserver. Puis sa mère décédant d'une fièvre fulgurante, il se persuade qu'elle a été empoisonnée par des créanciers parisiens dont il a trouvé une liste de noms. Il a désormais un but dans la vie: tuer des huit inconnus les uns après les autres. Il se rend donc à la capitale, et devient l'élève de Rouchefoucault, un anatomiste réputé, qui partage avec lui dissections et secrets. Avec l'anatomiste, il espère localiser le centre de la douleur car leurs nombreuses expériences leur permettent de faire considérablement progresser la science nouvelle de la craniologie: « ...dans la partie postérieure du cerveau se trouvaient les instincts et les inclinations, tandis que les sentiments les plus nobles se trouvaient au sommet. Les organes de la connaissance eux, logeaient dans la partie antérieure de la tête. [...] d'un organe relevait chaque caractère humain, comme la raison ou la maladie de la possession, de la même manière que du coeur ou du poumons relevaient d'autres fonctions. »
   
   Mais c'est avec ses propres pratiques d'assassin que Latour forge son grand oeuvre d'homme de science: il tue méthodiquement les membres de sa liste, et d'autres personnes au besoin, prélevant toujours leur crâne pour une analyse poussée de leur cerveau. Le mode opératoire est à ce point toujours identique qu'il met la puce à l'oreille d'un certain Ramon, opiniâtre et besogneux officier de police.
   
   Ce n'est qu'à la page 136 qu'apparaît le divin marquis annoncé par le titre français. Latour devient donc son valet et tous deux vont explorer les confins de la perversion et de la souffrance. «La cruauté était devenue invraisemblable et je compris alors que ce n'était pas la jouissance de ces actes que mon maître avait essayé de décrire. Mais bien la solitude. Le désert de la solitude, le vide de la geôle. Certes, ses récits traitent de la souffrance. Mais la souffrance physique est la seule preuve que la solitude n'est pas absolue.»
   
   On comprendra certainement que Nikolaj Frobenius ne nous livre pas le simple récit des quelques atrocités commises par un monstre littéralement insensible. Il va plus loin dans sa recherche de l'humain, dotant Latour d'un mysticisme macabre et d'un désir de connaissances propre au siècle des Lumières. Et, à l'image d'un Süskind auquel on pense immédiatement, l'auteur sait rendre avec verve et conviction, l'ébullition intellectuelle de l'époque, la misère des bas-fonds et la langue chatoyante d'une période où l'ombre et la lumière partageaient la société des hommes.
   
   Alors bien sûr, le texte n'est pas exempt de scènes clairement perverses, de séances de tortures et de considérations éminemment discutables. Mais comme beaucoup de tueurs en série, Latour exerce sur le lecteur une fascination morbide, entretenue par la personnalité de Sade, cet étrange aristocrate dont on ne sait si on aimerait ou non l'avoir connu. Un génie trouble qui prend son valet pour double, pour correcteur et quasi éditeur de ses oeuvres.
   
   Un livre dans lequel on plonge avec enthousiasme ou dont on s'éloigne avec répulsion.
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critique par Yspaddaden




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Répulsion et réflexion
Note :

   De Nikolaj Frobenius, écrivain norvégien naît à Oslo en 1965, j’ai lu et commenté dans mon blog Branches obscures, un thriller qui traite du pouvoir de l’écriture et où l’écrivain se révèle un manipulateur inquiétant. "Le valet de Sade", on s’en doute avec un titre pareil, nage lui aussi en eaux troubles et pas n’importe lesquelles puisque Frobenius convoque auprès de son valet rien moins que la sulfureuse présence du Marquis de Sade. Pourtant ce dernier n’est pas le personnage principal du roman et c’est bien Latour son valet qui en est le centre. Et en un sens bien plus inquiétant que le maître. Psychopathe, serial killer avant le mot, Latour qui ne sent pas la douleur s’obstine à en percer le mystère en disséquant le cerveau de ceux qui font partie de sa liste parce qu’il les soupçonnent d’avoir tué sa mère. Aucune empathie n’est possible envers ses victimes qu’il fait mourir dans d’atroces souffrances puisqu’il ne peut comprendre ce qu’elles éprouvent. Latour est le Mal personnifié qui épouvante le Marquis de Sade lui-même et le fascine, devenant pour lui une source d’inspiration littéraire.
   
   Fascinant, en effet, ce Latour, et pas seulement parce qu’il incarne le Mal mais aussi parce qu’il représente l’homme de science acharné dans ses recherches, l’intelligence humaine qui a la volonté de percer le mystère du fonctionnement de l’homme, de son cerveau; une sorte de visionnaire qui comprend bien avant l’heure que la douleur doit être liée à un influx électrique qui circule à travers les nerfs.
   
   On compare souvent "Le valet de Sade" au roman de Suskind "Le Parfum". Ma lecture de ce dernier livre est trop lointaine pour que je puisse en tomber d’accord malgré les ressemblances évidentes à propos du meurtrier ou du climat trouble et inquiétant. Mais pour moi, "Le Valet de Sade" n’est pas vraiment un thriller, ni seulement un roman policier, même s’il y a enquête autour des meurtres commis par Latour et des exactions de Sade.
   
   Je me suis beaucoup interrogée sur le sens de ce livre qui nous invite à réfléchir sur la violence, la douleur et sur la solitude de l’homme. Il me semble que que l'auteur nous en propose une explication philosophique : Latour, cet homme laid, rejeté de tous, devenu un criminel insensible, n’est-il pas le symbole de cette brillante société du XVIII siècle (et pourquoi pas actuelle ? ) qui cache, sous l’or des palais, la somptuosité des parures, le brio des esprits, une violence extrême envers les peuples opprimés. Ce que fait Latour est-il plus terrible que ce que fait un gouvernement qui prive le peuple de pain et de sa liberté, l’envoie servir de chair à canon dans des guerres qui ne sont pas les siennes?
   
   C’est ce que Nikolaj Frobenius fait dire au Marquis de Sade : "J’ai beaucoup réfléchi sur ma pratique du libertinage, mais je n’ai pas mis toutes mes idées en application. C’est voyez-vous, c'est une condition de la création qu’on apprenne à distinguer le récit de la réalité. Je ne suis certes pas un ange. Mais mes forfaits sont risibles au regard de ceux qui sont commis chaque jour par ceux qui nous gouvernent et qui organisent ce pays."
   Comme je connais mal la vie de Sade et que je ne suis jamais parvenue à lire son œuvre jusqu'au bout, le livre de Frobenius m'interroge par cette idée nouvelle pour moi : le Marquis n'aurait pas pratiqué les actes sadiques - du moins les plus violents - qu'il décrit dans son œuvre. C'est cz que pense Latour quand il copie les œuvres du Maître :
   "Mais chaque cri infâme, chaque injure lancée contre un défi à Dieu, chaque violence perpétrée contre de pitoyables victimes me libérèrent peu à peu de mon malaise. La cruauté était devenue invraisemblable et je compris alors que ce n'était pas la jouissance de ces actes que mon maître avait essayé de décrire. Mais bien la solitude. Le désert de la solitude, le vide des geôles."
   

   Je suppose qu'il faut lire, pour avoir une réponse, la biographie que lui consacre Jean-Jacques Pauvert qui a été le premier à le publier.
    Le valet qui a été complice du maître dans l'histoire que relate Nikolaj Fobroenius à propos des cinq prostituées rendues malades par des pilules à la cantharide a existé. Il a été poursuivi comme son maître et condamné à mort comme lui et brûlé en effigie par contumace. Mais l'écrivain a pris des libertés par rapport à la vérité historique en réunissant dans un même personnage les deux valets de Sade : d'Armand dit Latour et Carteron dit Martin Quiros, valet et copiste du marquis.
   
   Le roman de Nikolaj Fobroenius pose donc des question intéressantes qui prêtent à réflexion mais je vous avoue qu’il faut avoir le cœur bien accroché pour supporter à la fois la description des meurtres de Latour et des pratiques sexuelles déviées de Sade. Le style de l’écrivain est à la fois élégant et précis, jamais vulgaire, mais brillant et assez dérangeant car il exerce une fascination-répulsion sur le lecteur qui a parfois envie d’abandonner le livre. Enfin, c’est ce que j’ai éprouvé personnellement mais cela aurait été dommage de ne pas aller jusqu'au bout car cet ouvrage a des qualités !

critique par Claudialucia




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