Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Le siège de l'aigle de Carlos Fuentes

Carlos Fuentes
  Le siège de l'aigle
  La plus limpide région
  La mort d'Artemio Cruz
  Une certaine parenté
  Le vieux gringo
  La campagne d’Amérique
  L'Oranger
  Géographie du roman
  La frontière de verre
  Diane ou la chasseresse solitaire
  L'instinct d'Inez
  En inquiétante compagnie
  Le bonheur des familles
  Brillant
  Portraits dans le temps
  Les années avec Laura Diaz
  Adam en Éden

AUTEUR DES MOIS D‘AVRIL & MAI 2009

Carlos Fuentes est né à Panama le 11 novembre 1928. Ses parents étant diplomates, il partage son enfance entre plusieurs capitales d’Amérique du sud et du nord. Après des études de droit à Mexico poursuivies à l'Institut des hautes études de Genève, il devient également diplomate.

Il commence à publier des nouvelles en 1954 (Jours de carnaval) et son premier roman en 1958 (La Plus Limpide Région). Il a également écrit des essais, un scénario (La Chasse à l’homme pour Bunuel) et une pièce de théâtre (Le borgne est roi).

Ecrivain mondialement reconnu, son roman «Terra Nostra» a obtenu en 1977 le prix Romulo Gallegos, la plus haute distinction littéraire d’Amérique latine; et il a reçu en 1987 le prix Cervantes pour l’ensemble de son œuvre.

Il est décédé à Mexico en 2012.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Le siège de l'aigle - Carlos Fuentes

Méli-mélo à Mexico
Note :

   Le siège de l'Aigle? C'est le fauteuil présidentiel! Selon une vieille légende, les Aztèques dans leur migration vers le Sud, devaient bâtir leur capitale, Tenochtitlán, là où ils rencontreraient un aigle juché sur un nopal et tenant en son bec un serpent. Cette image deviendrait l'emblème du pays quand, des siècles plus tard, la Constitution du Mexique établirait un régime présidentiel. Celui-ci comporte quelques originalités: un mandat de six ans pour un président qui n'est pas rééligible, des élections à date fixe. Autrement dit, si le Président décède, démissionne ou est déposé avant terme, un Président intérimaire ou par substitution sera choisi par le Congrès afin de terminer son mandat jusqu'à l'échéance légale quand le peuple élira un successeur.
   À partir de là, Carlos Fuentes a imaginé une redoutable étude de cas de science politique. Mais pas seulement: riche de plusieurs facettes, c'est un roman par lettres sur la passion et le pouvoir, sur le Mexique, avec un pied dans l'anticipation.
   
   
   Panne de satellite
   
   Au début, la forme rare du roman par lettres semble quelque peu empruntée, et faire hésiter le lecteur. La rédaction s'éloigne en effet des règles scripturaires courantes pour céder la place à des propos rapportés, des dialogues improbables, des digressions parfois mystérieuses — il faut bien avouer qu'on n'écrit pas des lettres de cette longueur ni de cette manière! Pourtant le lecteur sera récompensé. L'acceptation de cet artifice lui permettra de connaître les personnages et de pouvoir comparer leurs points de vue, d'évaluer aussi leur inégale implication dans l'histoire, sans vraiment accorder foi à l'explication "technique" : le retour de la correspondance et du papier à lettres.
   
   Le Mexique ayant confié ses télécommunications à des sociétés basées à Miami est devenu sans s'en rendre compte un satellite passif entre les mains de Washington. Sur le conseil de son conseiller Xavier Zaragoza alias Sénèque, le Président Lorenzo Terán avait cru malin de critiquer l'intervention américaine en Colombie et de soutenir l'OPEP. La réponse de la Présidente Condoleeza Rice fut cinglante: le 2 janvier 2020, le Mexique perdit l'usage des satellites — plus de télévision, plus de téléphone, plus de fax, plus d'e-mails, plus d'internet... Carlos Fuentes n'imagine pas 100 millions de Mexicains privés de leurs telenovelas! Mais il a très bien su s'immiscer dans les sphères du pouvoir pour vivre en direct les espoirs et les jalousies, les secrets et les conspirations de tout un petit monde qui aspire au pouvoir suprême et s'espionne en attendant.
   
   
   Conquêtes du pouvoir
   
   Plusieurs rivales se passionnent pour des hommes de pouvoir et ont espéré ou espèrent encore les propulser jusqu'au siège de l'Aigle. Dulce de la Garza pleure un amant qu'elle croit assassiné alors qu'il a été élu et qu'il croupit dans une prison secrète. Josefina alias "Pepa", épouse du terne ministre de l'économie Andino Amazan, est aussi la maîtresse du chef de la police, le général Cicero Arruza après été celle d'un secrétaire du Président, Tácito de la Canal. La plus présente, l'héroïne du roman, est Maria del Rosario Galván, amie du Président en exercice et maîtresse de longue date du ministre de l'Intérieur, l'influent Bernal Herrera, s'est mis en tête de trouver un successeur au président du Mexique, qu'elle sait atteint de leucémie. Aussi Maria et Bernal placent-ils un jeune énarque, Nicolás Valdivia, dans l'entourage du très secret Tácito de la Canal pour l'espionner, trouver la faille de la cuirasse, après quoi Bernal en fera son adjoint.
   
   Les événements vont faire de Nicolás non seulement le héros du roman mais un ministre de l'Intérieur puis un Président (Toute ressemblance avec une situation française, etc…). Qui est cet homme? Apparu au premier chapitre comme le jeune favori de Maria del Rosario, qui lui promet à la fois son lit et le fauteuil de la Présidence, il reste un personnage mystérieux jusqu'aux dernières pages du livre.
   
    Ce n'est pas Maria del Rosario qui en fera l'homme fort du pays, mais une femme députée et surtout un homme déjà ministre — les derniers chapitres contiennent bien des surprises sans compter la visite guidée de la société mexicaine.
   
   
   Caciques et cactus
   
   Si les milieux dirigeants de la capitale sont en émoi, dans les provinces caciques, hommes fort du PRI, gouverneurs crapuleux et trafiquants de drogue tiennent le haut du pavé. La corruption économique bat son plein: les pétroles du Mexique sont privatisés frauduleusement et des faillites ruinent les petits épargnants tandis que Tacito de la Canal a encore le culot de proposer une opération de pyramide financière au ministre de l'économie qui va perdre son poste. Tandis que les violences secrètes se cachent plus ou moins mal dans les histoires familiales, des violences politiques parsemant l'histoire du pays sont également dévoilées par l'auteur qui fait ainsi revivre des leaders du passé. Pour ce qui est du présent, la sélection des candidats à la présidence va s'opérer avec plus d'épisodes que Maria del Rosario n'en supposait la nécessité. Les uns tomberont du fait de leur corruption. D'autres se verront offrir des voyages. Le chef de la police ne pourra pas déclencher son putsch mais les requins du Golfe seront mis à contribution.
   
   La vie politique est ainsi un champ de bataille obscur qui inspire de belles phrases! Avec son passé de diplomate — ambassadeur à Paris de 1974 à 1977 — Carlos Fuentes est bien placé pour exposer des idées fortes sur le pouvoir. Le roman déborde de formules réussies, de maximes politiques, de sentences que les divers correspondants égrènent comme à plaisir, avec notamment des références au "Prince" de Machiavel. Grâce à la protection du général Mondragòn von Bertrab, le jeune Nicolás n'avait pas limité son instruction à la lecture de son homonyme italien: son diplôme de l'ENA ajoute un atout de prix pour s'emparer du siège de l'Aigle. Mais dans son passé il y a un cactus… Enfin, pour ce qui est des télécommunications, ça finira bien, rassurez-vous.
   
   Culture européenne et culture latino-américaine, le Mexique est un pays métissé. L'auteur salue ainsi des écrivains et des penseurs des deux mondes. Parmi eux, l'argentin César Aira est présenté comme lauréat du Nobel de Littérature entre 2003 (publication du roman) et 2020 (date du récit). Bonne idée, non? Et ce qui serait mieux encore: Carlos Fuentès Prix Nobel 2009?

critique par Mapero




* * *