Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

L'Homme qui rit de Victor Hugo

Victor Hugo
  Le dernier jour d’un condamné
  Bug-Jargal
  Notre-Dame de Paris
  Les Travailleurs de la Mer
  L'Homme qui rit
  Claude Gueux
  Han d'Islande
  Ruy Blas
  Quatrevingt-treize
  Le théâtre en liberté

Victor Hugo, né le 26 février 1802 à Besançon et mort le 22 mai 1885 à Paris, est un poète, dramaturge et prosateur romantique considéré comme l’un des plus importants écrivains de langue française. Il est aussi une personnalité politique et un intellectuel engagé qui a compté dans l’Histoire du XIXe siècle.
(Wikipédia)

Sa biographie en bande dessinée ici.
Judith Perrignon a fait de sa mort le sujet de son roman "Hugo vient de mourir".

L'Homme qui rit - Victor Hugo

Démesurément hugolien
Note :

   # Résumé # (merci Wikipedia)
   
   "Ce livre est un des plus étranges de Victor Hugo. Les héros sont Ursus (l'ours), un vieil homme bourru au grand cœur, à l'érudition savante, vivant dans une roulotte qui cahote sur les routes anglaises sous le règne du roi Georges III. Ursus, présenté comme un misanthrope accompli, est accompagné d'un loup, Homo1. Celui-ci peut tout à fait être qualifié de loup hugolien (dans l'acception du terme) : puissant, gentil ; bref irréel. Le personnage principal qui apporte le titre au roman est Gwynplaine, un jeune garçon abandonné par les comprachicos et adopté par Ursus. Enfin, nous sommes en présence de Dea, nourrisson dont la mère est morte, elle aussi adoptée par Ursus. Comme dans les Misérables, un homme seul adopte un orphelin. Là, il s'agit de deux enfants : Gwynplaine et Dea. Le livre retrace l'histoire de cette cellule familiale reconstituée qui n'en est pas une. Gwynplaine a dix ans de plus que Dea mais en est amoureux, ne pouvant et ne voulant avouer à Dea cet amour. Les deux personnages sont marqués par des infirmités : le garçon a le masque d'un homme qui rit, une déformation chirurgicale des traits réalisée quand il était enfant par des enleveurs d'enfants, les comprachicos. Par ailleurs, Dea est aveugle, et ne se rend pas compte de la disgrâce physique de son compagnon."
   
   
   # Mon Avis #
   
   Je viens de dévorer ce pavé de 800 et quelques pages... et j'en ressors époustouflée. C'est magnifique! Grandiose!
   
   Hugo nous donne là un roman tantôt épique, tantôt purement romantique, tantôt satire sociale… Du suspense, de l'aventure, de la réflexion, des émotions... Les personnages sont atypiques, profonds, et ne laissent pas indifférents. Cela peut parfois paraître caricatural, mais pourtant, cela sonne tellement vrai, encore aujourd'hui.
   
   Le style, ah, le style... magnifique! Prose enflammée, parfois mordante, ironique, parfois tendre, toujours majestueuse. Une richesse incomparable du lexique, des descriptions longues mais splendides.
   
   Hugo critique, Hugo émeut, Hugo subjugue. Parfois, je me suis dit "stop", "c'est trop", "je saute ce passage". Impossible. Les mots m'ont attrapée, scotchée. Toute une gamme d'émotions passe lors de cette lecture, horreur et attendrissement, tristesse et rire.
   
   Je sais, cette critique est dithyrambique... mais qu'attendre d'autre après la lecture de ce roman démesuré, baroque, truffé de morceaux d'anthologie?
   
   Quel bonheur d'être francophone et de pouvoir savourer pleinement une telle oeuvre...
    ↓

critique par Morwenna




* * *



Hugo, il est trop!
Note :

   Victor Hugo - longtemps je ne l’ai pas supporté. Je trouvais qu’il faisait un peu trop son Victor Hugo - c’est ce qui fait son charme, et même tout son intérêt diront certains. Je le trouvais un peu too much, trop «foule en délire».
   Et il est partout et a un avis sur tout. On ouvre une anthologie de théâtre, il est là. De poésie, il est là. De littérature, il est là. Et même dans les livres d’histoire! Chez Disney. Sur des pubs Acadomia. Dans des comédies musicales. Au Panthéon.
   
   "L’Homme qui rit" est le roman qui m’a réconciliée avec Hugo. J’étais attirée par cette histoire de sourire étrange. Tout ce qui m’horripile chez lui y est porté à son paroxysme, et fonctionne! Donc bien sûr j’ai souvent eu la tentation de balancer le bouquin, bien sûr j’ai sauté plein de pages.
   Malgré tout, j’étais éblouie: c’est sublime.
   
   Le pitch, bien sûr.
   Dans l’Angleterre du XVIIè siècle, un saltimbanque-philosophe-ventriloque nommé Ursus recueille deux enfants venus frapper à sa porte une nuit de tempête. L’un, Gwynplaine, arbore un rire perpétuel sur son visage du fait d’une mutilation des lèvres. Si vous voulez, le Joker de Heath Ledger pourrait lui ressembler assez. Ce serait même super intéressant de les comparer.
   
   L’autre enfant, Déa, est aveugle, et illumine par sa beauté. Ils s’aiment.
   Tous les trois accompagnés de leur loup, Homo, vivent de leurs spectacles et de «l’Homme qui rit» qui attirent foule. Durant l’hiver 1704-1705 ils arrivent à Londres.
   
   Ce roman rencontra l’incompréhension à sa parution. Il est vrai qu’il est dérangeant, fondé qu’il est sur l’antithèse (ce qui apparaît dans le titre même, on ne peut plus ironique). Cette épopée réconcilie lumière et ténèbres, beauté et laideur, bien et mal, sensualité et pureté, sarcasme et exaltation, or et misère. Cette bizarrerie, cette ambivalence, cet équilibre instable des contraires donne une dimension très baroque à l’écriture hugolienne. Bien sûr, c’est magnifique, mais comme d’habitude il ne sait pas s’arrêter et ça peut devenir agaçant même si ça fait partie du truc. Ca dépend de votre humeur en fait. Ouvrons une page au hasard: «Son existence, telle qu’elle était, était le résultat d’un double choix inouï. C’était le point intersection des deux rayons d’en bas et d’en haut, du rayon noir et du rayon blanc. La même miette peut être becquetée à la fois par les deux becs du mal et du bien, l’un donnant la morsure, l’autre le baiser. Gwynplaine était cette miette, atome meurtri et caressé. Gwynplaine était le produit d’une fatalité compliquée d’une providence. Le malheur avait mis le doigt sur lui, le bonheur aussi. Deux destinées extrêmes composaient son sort étrange. Il y avait sur lui un anathème et une bénédiction etc»
   
   Certaines scènes du roman où on voit l’homme en prise avec l’immensité, touchent au sublime, inspirant à la fois terreur et fascination. La scène de la tempête en mer et sur terre est éblouissante, véritable et immense Turner de cauchemar. La scène où Ursus mime une foule pour tromper Dea (allez voir pourquoi) est un des plus beaux moments du livre: «Alors Ursus devint extraordinaire. Ce ne fut plus un homme, ce fut une foule. Forcé de faire la plénitude avec le vide, il appela à son secours une ventriloquie prodigieuse. Tout l’orchestre de voix humaines et bestiales qu’il avait en lui entra en branle à la fois. Il se fit légion. Quelqu’un qui eût fermé les yeux eût cru être dans une place publique un jour de fête ou un jour d’émeute…. »
   
   La richesse et la diversité incroyable des mots touche à la fois les noms communs et les noms propres dans une multitude de langues, qu’elles soient modernes ou classiques. On y trouve des termes très techniques de marine, de musique, des références à des divinités antiques, à d’illustres inconnus, à des lords, et j’en passe.
   On retrouve cette langue dans le personnage misanthrope d’Ursus, qui parle beaucoup, peut-être même un peu trop. En lui se retrouve tout le langage humain et même animal, langage qui paradoxalement n’en est pas un car Ursus n’a pas pour but de communiquer. La complexité du langage semble donc se suffire à elle-même, et apparaît comme faisant partie du décor, un immense cabinet de curiosités.
   Ainsi j’ai lu sans tout comprendre, et je pense que ce n’est pas plus mal, puisque ces objets étranges qui nous échappent font partie de la beauté bizarre et baroque de l’œuvre. Et puis surtout, c’est chiant d’aller lire toutes les notes. On a assez à faire avec les quelques sept cent pages du livre (je ne vous avais pas dit?).
   
   «L’Homme qui rit» est aussi une œuvre métaphysique et politique. (Il sait tout faire je vous dis!) Métaphysique car il est une réflexion sur le bonheur terrestre et le destin, l’amour charnel et l’amour pur, l’aspiration au ciel et le vertige de l’immonde.
   Politique (publié en 1869, sous le Second Empire, et Hugo est encore en exil) car il dénonce le décalage entre les nobles et le peuple dans une société fondamentalement inégalitaire. Il rend compte de l’aveuglement, de la surdité volontaires des puissants qui rient lorsque l’Homme qui rit s’insurge contre cette inégalité et finit, impuissant, par éclater en sanglots.
   Et surtout, il dit comment la parole de l’artiste, vaine en apparence, est en réalité prophétie.
    ↓

critique par La Renarde




* * *



Plus grand que nature...
Note :

   On ne regarde pas le mont Everest, on l'admire; on n'admire pas un coucher de soleil sur la mer, on est émerveillé!
   
   Lorsqu'on termine la lecture de "l'Homme qui rit" de Victor Hugo, on est abasourdi, assommé et étourdi tout à la fois, dans un état de stupeur qui perdure...
   
   J'exagère? À peine...
   
   Les huit cents pages de ce sublime roman sont un étalage inextinguible d'érudition culturelle, d'érudition lexicale, d'envolées philosophiques à l'intérieur d'un drame épique, très courant à cette époque. Un drame tout aussi poétique, lyrique, animé d'une prose classique bien sûr, littéraire, mais ô combien vivante, vibrante, dynamique jusque dans les moindres détails.
   
   Les hauts faits de ce formidable pavé cités en quatrième de couverture :
   le bateau pris dans la tempête, la vision du pendu servant de vigie, la cabane-théâtre des saltimbanques, les tirades philosophiques d'Ursus, les machinations du traître Barkilphedro, la chirurgie monstrueuse d'Hardquanonne, le portrait de la princesse perverse, l'or des palais et le scandale à la chambre des lords sont, plus que des morceaux de bravoure, des morceaux d'anthologie.
   
   Victor Hugo, auteur plus grand que nature qui en met plein les yeux et qui allume tous tes neurones intellectuels un après l'autre..., ces lectures m'apportent un plaisir plus grand que l'émotion sensuelle (qui n'est pas la moindre), c'est une élévation de l'esprit!
   
   Je garde un souvenir inoubliable de lectures à l'adolescence, comme "Les Misérables", "le Comte de Monte Cristo", "Guerre et Paix" et autres, des lecture qui ont animé mon imagination et qui m'ont ralliée à vie au plaisir de lire, mais lire ces grands auteurs classiques à ce moment-ci de ma vie me permet d'apprécier toute leur virtuosité.
    ↓

critique par Françoise




* * *



Complexe, touffu, démesuré
Note :

   Résumé de "L'homme qui rit" chez Pocket
   
   "À la fin du XVIIe siècle, un jeune lord est enlevé sur ordre du roi et atrocement défiguré, la bouche fendue jusqu'aux oreilles. Abandonné une nuit d'hiver, il parvient à rejoindre la cahute d'un philosophe ambulant, et devient saltimbanque. Quinze ans plus tard, rétabli dans ses droits, il est pair d'Angleterre. Mais sa mutilation ne s'effacera pas, et celui qui se serait voulu prophète à la Chambre des lords restera condamné à n'être qu'un bouffon."

   
   
   Avec "L'homme qui rit", Victor Hugo écrit un roman-somme qui se veut historique, philosophique et poétique, un énorme livre de plus de 700 pages qui draine sur son chemin, comme un fleuve immense et puissant, toutes les idées de l'écrivain sur l'oligarchie, sa suffisance et son égoïsme féroce, et sur la misère du peuple représenté ici par le personnage de Gwynplaine qui en est l'allégorie. Pour la force de l'évocation, il n'y a qu'un Hugo pour parvenir ainsi au sommet. Quant aux excès du roman, ils sont le revers de la médaille en quelque sorte. Il s'agit, en effet, d'une œuvre complexe, touffue, démesurée - ou plutôt à la mesure du génie de Hugo - de son immense érudition, de sa puissance visionnaire. Le lecteur peut lui reprocher ses longues digressions qui coupent le récit au moment les plus pathétiques, ses répétitions, une systématisation des effets de style, ses redites dans les idées, son insistance toujours amplifiée et même certaines lourdeurs. Il est probable que si je l'avais lu plus jeune, j'aurais envoyé le bouquin promener car il demande de la bonne volonté. Si c'est un roman d'aventures, en effet, il est aussi beaucoup plus et bien autre chose! Il faut donc le lire en prenant son temps, en goûtant les richesses, sans impatience, sans avoir envie de courir au récit. Il est alors passionnant malgré certaines faiblesses. Et puis comme toujours le style riche, foisonnant de Victor Hugo mis au service de son engagement politique, de son indignation devant l'injustice, de sa compassion pour les opprimés, me fait vibrer.
   
   
   L'Histoire et l'actualité du roman
   

   J'ai pris le temps de m'intéresser d'un point de vue historique au système l'aristocratie anglaise au XVII ème siècle, à l'époque de Gwynplaine dont il reste encore de vives survivances au XIX siècle : "le patriciat anglais, c'est le patriciat dans le sens absolu du Mot. Pas de féodalité plus illustre, plus terrible, plus vivace." Terribles, en effet, sont les lois qui écrasent le peuple, stupéfiant le système de hiérarchie et de préséances qui règle les rapports des nobles entre eux, illimités les droits des lords sur les roturiers. Et comme la misère n'a jamais été éradiquée de ce monde, comme les puissants ont toujours su s'enrichir sur le dos des plus faibles, j'ai ressenti l'actualité du roman. De nos jours les rois sont les multinationales et l'oppression se nomme mondialisation, le mot-clef, le profit.
   "Le vrai titre de ce livre, affirme Hugo, serait l'Aristocratie. Un autre livre, qui suivra, pourra être intitulé La Monarchie. ces deux livres, s'il est donné à l'auteur d'achever ce travail, en précèderont et en amèneront un autre qui sera intitulé : Quatre-vingt-treize."

   Autrement dit les deux premiers entraînent la Révolution. Et on sent bien à travers "L'homme qui rit", toute l'empathie que Victor Hugo éprouve envers le peuple qui souffre, toute l'indignation qu'il ressent devant la misère des uns et la férocité des autres; un souffle révolutionnaire passe dans le roman dans le discours, accueilli par des rires, que Gwynplaine tient à la chambre des lords.
   "Je suis celui qui vient des profondeurs, Milords, vous êtes les grands et les riches. C'est périlleux. Vous profitez de la nuit. Mais prenez garde, il y a une grande puissance, l'aurore. L'aube ne peut être vaincue. Elle arrive. Elle a en elle le jet du jour irrésistible. Et qui empêchera cette fronde de jeter le soleil dans le ciel? Le soleil, c'est le droit. Vous, vous êtes le privilège. Ayez peur. Le vrai maître de la maison va frapper à la porte."
   

   Et comme Victor Hugo même lorsqu'il agit en historien est aussi poète, il convoque une allégorie de ce pouvoir illimité, le wapentake, apparition terrifiante dont on ne sait trop si elle est réelle ou du domaine du fantastique, ce représentant de la loi des Grands qui désigne avec l'iron-weapon celui que la justice réclame, sans autre sommation ni explication.
   "L'homme sans dire une parole, et personnifiant cette Muta Themis des vieilles chartes, abaissa son bras droit par-dessus Dea rayonnante, et toucha du bâton de fer l'épaule gauche de Gwynplaine, pendant que, du pouce de sa main gauche, il montrait derrière lui la porte de Green-Box. Ce double geste doublement plus impérieux qu'il était silencieux, voulait dire : Suivez-moi."

   
   
   Un roman philosophique
   

   La philosophie du roman s'exprime à travers le personnage d'Ursus, bateleur, guérisseur et savant. Vieux misanthrope, vêtu d'une peau d'ours, mi humain-mi bête :
   " Il possédait une peau d'ours dont il se couvrait les jours de grande performance; il appelait cela se mettre en costume. Il disait : J'ai deux peaux; voici la vraie. Et il montrait la peau d'ours "

   Il a pour cher compagnon un loup baptisé Homo car le loup n'est-il pas finalement plus humain que les hommes?
   "Le loup avait été dressé par l'homme, ou s'était dressé tout seul, à diverses gentillesses de loup qui contribuaient à la recette. -Surtout ne dégénère pas en homme, lui disait son ami."

   En effet, la misanthropie d'Ursus au grand cœur vient de sa constatation de la cruauté des hommes entre eux. Il apporte ici une réflexion sur la nature humaine dont il voit la noirceur, il est lucide face aux injustices, à l'écrasement des faibles par les puissants. Pourtant s'il s'en indigne, il accepte la destinée humaine. Il offre un curieux mélange entre ces deux termes qui le caractérisent : "indigné et résigné" ce qui donne à son discours une coloration bizarre, entre dénonciation et acceptation, et conférer ainsi une plus grande force à la dénonciation.
   "Mon Dieu, je sais bien que tout le monde n'a pas vingt-quatre carrosses de gala, mais il ne faut point réclamer. Parce que tu as eu froid cette nuit, ne voilà-t-il pas? Il n'y a pas que toi. D'autres aussi ont eu froid et faim. Et puis si tous les gens qui sont épars se plaignaient, ce serait un beau vacarme. Silence voilà la règle. Je suis convaincu que le bon Dieu ordonne aux damnés de se taire, sans quoi ce serait Dieu qui serait damné d'entendre un cri éternel. Le bonheur de l'Olympe est au prix du silence du Cocyte."

   Le vieux misanthrope d'Hugo rejoint parfois le jeune Candide de Voltaire :
   "Les pairs ont fait une foule de lois sages, entre autres celle qui condamne à mort un homme qui coupe un peuplier de trois ans." p376

   La philosophie d'Ursus est en gros "pour être heureux vivons cachés" et c'est pourquoi c'est lui aussi qui mène une réflexion sur le bonheur. Dea, la jeune aveugle, et Gwynplaine, le monstre, dans leur pauvreté connaissant le bonheur parce qu'ils s'aiment. La cécité de Dea lui permet de voir la beauté intérieure de Gwynplaine.
   "Une seule femme sur terre voyait Gwynplaine. C'était cette aveugle.
   -Tu es si beau, lui disait-elle.
   C'est que Dea, aveugle, apercevait l'âme."

   Ursus en tire la leçon, nous sommes aveuglés par nos sens et trompés par l'apparence :
   " -L'aveugle voit l'invisible
   Il disait
   -La conscience est vision."
   

   Ainsi, c'est le malheur des jeunes amoureux qui est la cause de leur bonheur. Si Gwynplaine n'était pas mutilé, il ne pourrait gagner sa vie comme histrion en faisant rire les foules et ainsi subvenir aux besoins de Dea et de son père adoptif Ursus. Si Dea n'était pas aveugle, elle ne pourrait aimer Gwynplaine. Mais ce qui est résignation chez Ursus devient révolte chez Gwynplaine et la prédictions d'Ursus se réalise, il ne pourra être qu'écrasé.
   
   
   Un roman poétique

   
   Roman poétique, "L'homme qui rit" est bâti sur des antithèses selon un procédé cher à Victor Hugo qui lui permet de frapper l'imagination et de faire naître des images évocatrices. Ces antithèses sont nombreuses entre la cécité et la clairvoyance, entre les faibles et les puissants, le peuple et les aristocrates, l'histrion et le lord, le mal et le bien, entre l'amour spirituel et l'amour charnel.
   
   Mais l'une de ces antithèses est une constante dans l’œuvre de Hugo romancier et poète. Elle repose sur le contraste entre l'ombre et la lumière, la nuit et le jour. Le Livre premier s'intitule La nuit moins noire que l'homme et la conclusion du roman La mer et la nuit; certains chapitres eux aussi présentent ces jeux d'ombre : Bataille entre la mort et le nuit, Face à face avec la nuit, L'enfant dans l'ombre. Ces contrastes d'ombre et lumière permettent à Victor Hugo de splendides effets de clair-obscur dans des descriptions qui correspondent à son tempérament artistique et que l'on retrouve dans sa peinture. Ces notions symbolisent la mort. Dans le premier livre c'est le naufrage de la Matutina, l'ourque des voleurs d'enfants, les comprachicos, dans le dernier, c'est le suicide de Gwynplaine. La lumière qui disparaît est un présage de la fin. Ainsi lorsque les comprachicos voient apparaître le phare des Casquets, ils ont un moment d'espoir mais qui se révèle dérisoire :
   "La phare, reculant, pâlit, blêmit, puis s'effaça.
   Cette extinction fut morne. Les épaisseurs de brume se superposèrent à ce flamboiement devenu diffus. Le rayonnement se délaya dans l'immensité mouillée. La flamme flotta, lutta, s'enfonça, perdit forme. On eût dit une noyée. Le brasier devint lumignon, ce ne fut plus qu'un tremblement blafard et vague. C'était comme un écrasement de lumière au fond de la nuit."

    La nuit et la lumière sont donc bien synonymes de la mort dans les trois premiers livres. Dans le livre 8, elles sont par contre le symbole du triomphe du bien sur le mal, de la justice sur l'oppression, de l'espoir sur le désespoir comme on l'a vu dans le discours du Gwynplaine aux lords.
   "Vous profitez de la nuit. Mais prenez garde, il y a une grande puissance, l'aurore."
   Victor Hugo met en aussi en relief opposition entre la mer et la terre dans le premier livre. D'un point de vue dramatique, il établit, en effet, un parallèle entre ce qui se passe sur l'océan et sur la pointe de Portland : La Matutina des comprachicos est prise dans une tempête de neige en pleine mer, évite à plusieurs reprises une mort annoncée pour sombrer enfin lorsqu'elle se croit sauvée. Gwynplaine, abandonné par les bandits, marche dans la neige, le froid et la tourmente au prix de mille souffrances, se retrouve face à un pendu devant un gibet, et sauve le bébé Dea d'une mort certaine en l'arrachant au cadavre de sa mère. L'écrivain tire de cette opposition de splendides effets picturaux et poétiques qui renforcent l'intérêt dramatique :
   "La mer comme la terre était blanche; l'une de neige, l'autre d'écume. Rien de mélancolique comme le jour que faisait cette double blancheur. Certains éclairages de la nuit ont des duretés très nettes; la mer était de l'acier, les falaises de l'ébène. De la hauteur où était l'enfant, la baie de Portland apparaissait presque en carte géographique, blafarde dans son demi-cercle de collines; il y avait du rêve dans ce paysage nocturne..."

   
   
   Un romantisme tardif

   
   En 1869, le mouvement romantique est éteint depuis longtemps mais le roman de Gwyplaine par bien des aspects appartient encore au romantisme.
   Et d'abord, par le choix du personnage Gwynplaine qui comme Hernani est un proscrit, un être voué au malheur, qui ne trouve sa place nulle part sur terre. Gwynplaine est un monstre mais à la différence de Quasimodo, c'est un monstre fabriqué par les comprachicos pour amuser la foule.
   "Cette fabrication de monstres se pratiquait sur une grande échelle et comprenait divers genres.
   Il en fallait au sultan; il en fallait au pape. A l'un pour garder ses femmes; à l'autre pour faire ses prières. C'était un genre à part ne pouvant se reproduire par lui -même. Ces à-peu-près humains étaient utiles à la volupté et à la religion. Le sérail et la chapelle Sixtine consommaient la même espèce de monstres ici féroces, là, suaves."

   C'est en cela qu'il incarne l'Humanité souffrante. Il est l'allégorie du peuple misérable qui comme lui est le jouet des grands, il n'est pas maître de son destin. Pourtant, il représente aussi l'espoir et la révolte. En devenant lord il se fait le porte-parole du peuple et annonce la naissance d'une autre ère, où la justice sera possible. Gwynplaine, l'histrion devenu lord est donc bien un héros romantique.
   "Ce rire qui est sur mon front, c'est un roi qui l'y a mis. Ce rire exprime la désolation universelle. Ce rire veut dire haine, silence contraint, rage, désespoir. Ce rire est un rire de force. Si Satan avait ce rire, ce rire condamnerait Dieu. Mais l'éternel ne ressemble point aux périssables; étant l'absolu, il est le juste; et Dieu hait ce que font les rois. Ah! vous me prenez pour l'exception! Je suis un symbole!
   Je représente l'humanité telle que ses maîtres l'ont faite. L'homme est un mutilé. Ce qu'on m'a fait on l'a fait au genre humain." p 696

   Autre thème romantique, celui de la femme idéalisée qui représente l'Esprit, la part de Dieu qui est en tout homme. Déa, aveugle qui sait voir l'invisible, est dans son innocence et sa fragilité, l'incarnation de l'amour idéal, loin des tentations de la chair, à l'opposé de la duchesse Josiane, qui représente le désir charnel et la dépravation. C'est pourquoi l'amour de Gwynplaine et de Dea ne peut se résoudre que dans la mort.
   "Pas de pureté comparable à ces amours. Dea ignorait ce que c'était qu'un baiser, bien que peut-être elle le désirât; car la cécité, surtout d'une femme a ses rêves, et, quoique tremblante devant les approches de l'inconnu, ne les hait pas toutes. Quant à Gwynplaine, la jeunesse frissonnante le rendait pensif; plus il se sentait ivre, plus il était timide."

critique par Claudialucia




* * *