Lecture / Ecriture
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La chute de Albert Camus

Albert Camus
  L'étranger
  Noces
  La chute
  La Peste
  C comme: L'hôte
  Le premier homme
  La postérité du soleil

Né en Algérie en 1913 et mort en France en 1960 dans un accident automobile, Albert Camus s'est d'abord fait connaître comme journaliste. Ses éditoriaux publiés dans le journal Combat - organe clandestin de la Résistance qui continuera à paraître pendant quelques années après la Libération - lui permettent de s'imposer comme un des meilleurs observateurs du monde de l'immédiat après-guerre, avant que le succès de "La Peste", en 1947, ne lance véritablement sa carrière de romancier.

Philosophe dont la réflexion était centrée sur les thèmes de l'absurdité de la condition humaine ("Le mythe de Sisyphe"), et de la révolte des hommes face à celle-ci ("L'homme révolté"), Albert Camus était également essayiste ("Noces", "L'été"...). Il nourrissait en outre une vraie passion pour le théâtre pour lequel il n'a pas cessé de travailler (comme auteur, adaptateur ou encore metteur en scène) depuis ses années d'étudiant à Alger, où il animait une troupe d'amateurs.

Albert Camus a reçu en 1957 le prix Nobel de littérature, pour l'ensemble de son oeuvre.


On trouvera sur ce site :

* la fiche de la biographie de Pierre-Louis Rey: "Camus, l'homme révolté" .
* fiche de la "Correspondance" avec René Char
* la fiche de la biographie de José Lenzini
* la fiche de l’essai de Michel Onfray consacré à Camus, “La Pensée de midi”,

* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

La chute - Albert Camus

«fous de douleur, ou même modestes»
Note :

   Il y a des textes qui laissent sans voix. Des textes qui laissent une empreinte durable et qui donnent à penser, à réfléchir sur le monde et sur les hommes. "La Chute" est un de ces textes. Voilà plusieurs mois déjà que j'essaie de trouver le courage et les mots pour parler de cette lecture, sans parvenir à aucun moment à un résultat qui me satisfasse. Parce que je n'ai rien oublié de cette lecture et de l'effet qu'elle a eu sur moi.
   
   Déjà, à l'incipit, la magie opère: "Puis-je, monsieur, vous proposer mes services, sans risquer d'être importun? Je crains que vous ne sachiez vous faire entendre de l'estimable gorille qui préside aux destinées de cet établissement. Il ne parle, en effet, que le hollandais.
   
   Clamence commence son long monologue, sa longue confession qui va se poursuivre dans les brumes d'Amsterdam, le long des canaux, dans ce bar interlope où s'est réfugié cet interlocuteur dont on saura si peu. Clamence va exercer son métier, celui de juge-pénitent, et s'accuser pour pouvoir, enfin, être juge de ses semblables. Son monologue est en quelque sorte un réquisitoire désespérément lucide contre l'avocat heureux et satisfait de lui-même qu'il était avant la mystérieuse chute qui a déssillé ses yeux et l'a amené à tout quitter. Pour moi, il n'y a pas vraiment de chute dans "La chute". Enfin si: il y a la chute physique d'une jeune femme, il y a la chute sociale de Clamence déchu de son statut d'avocat brillant. Mais la véritable chute est intellectuelle, morale. Elle me fait penser à la chute originelle, celle d'Adam et Eve. Clamence a "connu", il a mangé le fruit de la connaissance et a été chassé de l'Eden des hommes inconscients de leur bêtise, de leur fatuité et de l'inanité de leur existence. Cette connaissance n'est pas celle de la nature humaine. Clamence ne connaissait que trop bien les hommes pour avoir défendu des criminels. Il les méprisait même. Cette connaissance est celle de sa propre nature d'être humain, la prise de conscience soudaine et atroce qu'il ne vaut pas mieux que ceux qu'il méprise.
   
    De sa position de juge-pénitent, il jette un regard sans concession sur les relations humaines. Rien n'échappe à sa lucidité amère: amour, amitié, politique, compassion,... Clamence est un désespéré rattrapé par un cynisme qui glace d'autant plus qu'il vise et touche juste, un homme qui se punit d'avoir atteint une conscience des choses que la plupart des hommes et des femmes, aveuglés par eux-mêmes, ne pourront jamais atteindre. A travers Clamence, Camus met au jour les ressorts de l'humain, la place centrale de l'ego dans les ressorts sociaux. Et le mensonge qui prend place au coeur des relations humaines. Ses phrases sur l'amitié sont glaçantes: " "Surtout, ne croyez pas vos amis, quand ils vous demanderont d'être sincère avec eux. Ils espèrent seulement que vous les entretiendrez dans la bonne idée qu'ils ont d'eux-mêmes, en les fournissant d'une certitude supplémentaire qu'ils puiseront dans votre promesse de sincérité. [...] Nous ne désirons donc pas nous corriger, ni être améliorés: il faudrait d'abord que nous fussions jugés défaillants. Nous souhaitons seulement être plaints et encouragés dans notre voie. En somme, nous voudrions, en même temps, ne plus être coupables et ne pas faire l'effort de nous purifier. Pas assez de cynisme et pas assez de vertu. Nous n'avons ni l'énergie du mal, ni celle du bien."
   Tout comme le sont celles qu'il prononce sur la soif de domination, de pouvoir soigneusement dissimulée sous les oripeaux du discours
   Il n'y a rien de pur dans les relations humaines: "Je sais bien qu'on ne peut se passer de dominer ou d'être servi. Chaque homme a besoin d'esclaves comme d'air pur. Commander, c'est respirer, vous êtes bien de cet avis? Et même les plus déshérités arrivent à respirer."
   "Tout à fait entre nous, la servitude, souriante de préférence, est donc inévitable. Mais nous devons pas le reconnaître. Celui qui ne peut s'empêcher d'avoir des esclaves, ne vaut-il pas mieux pour lui qu'il les appelle hommes libres? Pour le principe d'abord, et puis pour ne pas les désespérer. On leur doit bien cette compensation, n'est-ce pas? De cette manière, ils continueront de sourire et nous garderons notre bonne conscience. Sans quoi, nous serions forcés de revenir sur nous-mêmes, nous deviendrions fous de douleur, ou même modestes, tout est à craindre."

   
   Et que dire de cela: "Nous sommes devenus lucides. Nous avons remplacé le dialogue par le communiqué. "Telle est la vérité", disons nous. Vous pouvez toujours la discuter, ça ne nous intéresse pas. Mais dans quelques années, il y aura la police, qui vous montrera que j'ai raison."
   
   On ressort de ce texte à bout de souffle et d'espoir. C'est un coup de poing d'une rare intensité, porté par un style merveilleux qui chante encore longtemps une fois la dernière page tournée. Il y aurait énormément à en dire, à en tirer, mais je préfère me taire et laisser "La chute" parler pour lui-même.
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critique par Chiffonnette




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Clamence’s confidence
Note :

   Clamence, omniprésent dialoguiste de cette œuvre. Dialoguiste? Que dis-je? Harangueur, soliloqueur, …?
   De quoi s’agit-il donc? D’abord d’une œuvre d’Albert Camus. Déjà ça fait réfléchir le lecteur que je suis qui est resté désemparé et démuni face au «Mythe de Sisyphe» du même Camus, qui est resté scotché devant «L’étranger» trouvant même le moyen de commencer par la fin et de trouver néanmoins génial cet «Etranger»!
   
   Ensuite, un faux dialogue un vrai soliloque dudit Clamence, ex-avocat brillant parisien, comme exilé et déchu à Amsterdam, dans une zone genre interlope et un bar tout ce qu’il y a de moins reluisant. Comme exilé et déchu mais surtout désabusé, brûlé, ayant perdu toutes ses illusions et envies en même temps qu’un moment de petite (?), grande (?) lâcheté le poursuivait jusqu’à la fin de sa vie. Une chute sociale pour Clamence, consécutiveà une chute physique celle-là, bien réelle, et contre laquelle il n’aura pas réagi et qui le hante, le hantera jusqu’à la fin de sa vie. Comme quoi un «plouf» dans votre dos, un soir de froid sur un pont parisien, peut en révéler sur vous plus que toute introspection ou analyse. Des ploufs comme ça on en connait certainement tous, pas sous forme de ploufs forcément mais peut-être des «bings» ou des «plafs» ou … En fait c’est la désignation d’un micro-moment de votre vie qui fera que rien ne sera plus comme avant. De la même façon que nous aurions tous notre quart d’heure de célébrité, nous avons évidemment tous ce micro-moment, cette «Chute» ou …
   
   Quelque part, «La chute» c’est l’envers de «Train de nuit pour Lisbonne» de Pascal Mercier pour ceux qui l’auraient lu. Et l’histoire en moins et la philosophie en sus.
   Car alors question philosophie, pensée essentielle, ça déboule de tous les côtés, de tous les étages! Clamence soliloque auprès du narrateur et ce ne sont pas des confidences de pochetron! C’est du Camus. Et la conclusion pourrait bien être ce qui gouverne nos vies:
   
   «Mais rassurons-nous! Il est trop tard, maintenant, il sera toujours trop tard. Heureusement!»

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critique par Tistou




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Roman de la mauvaise foi
Note :

   Vendredi 27 avril 2012, au théâtre Beaurepaire à Saumur, le comédien Jean Lespert nous a donné à entendre avec force et subtilité la voix d’Albert Camus, "l’homme ulcéré" (Jean Onimus). Il interprétait La Chute (1956), un des derniers grands textes du penseur de l’absurde, dans une adaptation de Catherine Camus et de François Chaumette.
   
   Dans un décor nu- seulement trois praticables gris- et deux accessoires- un verre de genièvre et un manteau- le comédien a interprété le personnage de l’avocat Jean-Baptiste Clamence, en en restituant avec ironie toute la complexité ambiguë.
   
   On sait que c’est à la mi-mars 1956 que Camus achève la rédaction de ce récit. Renonçant à l’insérer dans le recueil de nouvelles, "L’Exil et le Royaume", l’auteur le publiera seul le 16 mai de la même année. L’œuvre témoigne sans doute du souci constant d’examen de conscience d’un homme rongé par la perte de l’innocence, ainsi qu’il l’écrit lui-même dans ses Carnets. S’il est par ailleurs vain de voir en ce juge-pénitent Camus lui-même, il est certain que le récit est révélateur d’un moment de grand trouble et de bouleversement intime dans son existence.
   
   Le texte se présente à nous à la manière d’une tragédie moderne en cinq actes, correspondant chacun à cinq soirs. La Prière d’insérer de Camus en propose un résumé éloquent : "L’homme qui parle dans La Chute se livre à une confession calculée. Réfugié à Amsterdam dans une ville de canaux et de lumière froide, où il joue à l’ermite et au prophète, cet ancien avocat attend dans un bar douteux des auditeurs complaisants.
   Il a le cœur moderne, c’est-à-dire qu’il ne peut supporter d’être jugé. Il se dépêche donc de faire son propre procès mais c’est pour mieux juger les autres. Le miroir dans lequel il se regarde, il finit par le tendre aux autres.
   Où commence la confession, où l’accusation? Celui qui parle dans ce livre fait-il son procès, ou celui de son temps? Est-il un cas particulier, ou l’homme du jour? Une seule vérité en tous cas dans ce jeu de glaces étudié : la douleur, et ce qu’elle promet." (p. 2007)

   
   Jean Lespert (qui a déjà interprété une conférence-spectacle intitulée Florilège de Camus) incarne avec brio Jean-Baptiste Clamence, cet homme poursuivi par le souvenir de sa faute originelle. Une nuit de novembre, près du pont Royal (lieu symbolique du passage et de l’initiation), il avait entendu le corps d’une jeune femme tomber à l’eau. Il était demeuré paralysé et incapable d’agir, attitude à l’origine d’un intense sentiment de culpabilité et de sa chute morale.
   
   Les jeux de lumière de la mise en scène de Vincent Auvet servent à merveille les oscillations de cette âme tourmentée. La lumière sera rouge -à jardin- lorsque Clamence sera avec son interlocuteur muet dans le bar à matelots, le Mexico-City. Elle sera bleutée et funèbre -à cour- lors des errances dans Amsterdam et dans l’île de Marken. Le personnage décrit d’ailleurs la Hollande, comme "un petit espace de maisons et d’eaux, cerné par des brumes, des terres froides et la mer fumante comme une lessive".
   
   Lorsque Clamence révélera à son compatriote sa faute et cet éclat de rire qui le juge et qui le poursuit depuis des années ("L"univers entier se mit alors à rire autour de moi", p. 1514), il se tiendra à l’avant-scène sous le halo rond de la poursuite. Il est alors bien enfermé dans le cinquième cercle de l’Enfer de Dante, évoqué dans le premier chapitre.
   
   Dans son jeu, Jean Lespert a, me semble-t-il- choisi d’insister sur l’ironie permanente du texte de Camus, mettant ainsi à jour avec éclat le cynisme du personnage. Ses demi-sourires, ses hochements de tête, ses mouvements avec son verre, ses intonations pleines de sous-entendu, sa courtoisie affectée, ses fausses hésitations, sont au service d'une pseudo confession cathartique, qui ne demande pourtant jamais le pardon. Ce "puritain de notre temps" (titre auquel Camus avait pensé) l’exprime clairement : "D’ailleurs, je n’aime plus que les confessions, et les auteurs de confessions écrivent surtout pour ne pas se confesser, pour ne rien dire de ce qu’ils savent." Et pour se dédouaner, c’est alors toute la condition humaine qu’il accuse.
   
   Roman de la mauvaise foi, ce long soliloque de 170 pages se prête particulièrement à l’adaptation théâtrale. Il met remarquablement en lumière l’origine du mot comédien -hypokritès- qui prend ici tout son sens dans ce discours qui n’est que mensonge. En effet, plus le personnage se livre, plus il nous échappe.
   
   Le comédien sert avec art ce personnage de Janus bi-frons, qui est l’un des plus grinçants de l’œuvre camusienne, ainsi que l’écrivain lui-même le présente : "Je me suis laissé emporter par mon propos : brosser un portrait, celui d’un petit prophète comme il y en a tant aujourd’hui. Ils n’annoncent rien du tout et ne trouvent pas mieux à faire que d’accuser les autres en s’accusant aux-mêmes." (Le Monde, 31 août 1956), (p. 2003). C’est ainsi que "Jean-Baptiste Clamence" n’a rien de commun avec Jean le Baptiste dit le Précurseur des Evangiles et que sa "clameur" est stérile.
   Ce très grand texte, tout empreint de références religieuses, où sont convoqués Descartes et Pascal, traduit le pessimisme foncier d’un écrivain- chrétien sans Dieu ou saint laïque comme on voudra. Selon lui, en effet, l’homme ne peut combler le vide laissé par la mort de Dieu et il est alors enclin à céder aux forces obscures du narcissisme et de l’individualisme.
   
   Pamphlet contre Sartre et les intellectuels de la revue Les Temps modernes, écho aux Confessions de saint Augustin et de Rousseau, roman de la mauvaise foi, réflexion philosophique sur la condition humaine emprisonnée dans la cellule de "malconfort" (p. 1529), étonnante enquête policière autour du vol du panneau "Les Juges intègres" du triptyque de Van Eyck, "L’Agneau mystique", expression puissante de la pensée tragique, "La Chute" est certes tout cela à la fois.
   Mais ce qui m’a surtout plu dans ce spectacle, c’est de voir combien le texte de Camus- passionné lui-même de théâtre et fin connaisseur de ses techniques- se prête excellemment à la mise en voix. Avec ce Saducéen, avec ce Bon apôtre (titre que Camus avait envisagé), avec ce pénitent hypocrite, avec ce juge sans pitié, avec ce personnage donjuanesque et trompeur, avec cet avocat comédien qui possède toutes les ficelles de la sophistique du discours, l’écrivain philosophe met à nu le fonctionnement de l’individu absurde. Ce faisant, il en fait vraiment "un héros de notre temps".
    ↓

critique par Catheau




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Mauvaise conscience
Note :

   Ce livre est le monologue d’un homme, ancien avocat, installé à Amsterdam, qui se fait appeler Jean-Baptiste Clamence et qui dit exercer l’activité de juge-pénitent, activité qu’il n’expliquera qu’à la toute fin du livre, après avoir minutieusement disséqué sa vie et fait son examen de conscience.
   Jean-Baptiste Clamence a mené, en tant qu’avocat, une vie dévouée aux bonnes causes, défendant "la veuve et l’orphelin", mais ses motivations étaient en fait purement narcissiques et il ne cherchait qu’à se donner des motifs d’auto-satisfaction.
   Il s’est aperçu de la duplicité de ses intentions et de la fausseté de sa vie une nuit, lors d’une promenade sur les quais de Seine, où il aurait pu secourir une jeune femme qui s’était jetée à l’eau mais où il n’a pas bougé.
   Devenu juge pénitent, il s’accuse lui-même d’innombrables fautes pour pouvoir mieux accuser les autres : en quelque sorte il leur tend un miroir.
   
   C’est un grand livre – il n’y a pas de doute là-dessus – brillant d’intelligence, très lucide, et écrit dans un français superbe.
   Mais cette manière insistante de pousser le lecteur à faire son auto-critique a fini par m’agacer un peu, parce que cela m’a fait penser à certains aspects sinistres du communisme des années 40-50. C’est sûrement très bien de pourchasser en soi-même la moindre trace de bonne conscience bourgeoise (puisqu’il s’agit de cela) mais il me semble qu’à notre époque c’est une question qui n’intéresse plus les gens.
   
   Bref, il y a tout un idéal de pureté dans "La Chute" (avec son corollaire : le thème de la culpabilité) qui me laisse relativement indifférente, ou en tout cas qui ne me touche pas.
   
   J’ajoute que j’avais lu ce livre pour la première fois lorsque j’étais adolescente, qu’il ne m’avait pas plu mais qu’il m’avait beaucoup marquée. Et, en le relisant cette semaine, je me suis aperçue qu’il avait nettement influencé le cours de ma vie et les choix que j’avais pu faire dans ma jeunesse - influences inconscientes, sûrement!
   
   Restent des passages et des réflexions absolument géniaux, en particulier sur la liberté.

critique par Etcetera




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