Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Les Thibault de Roger Martin du Gard

Roger Martin du Gard
  Les Thibault

Les Thibault - Roger Martin du Gard

Saga en 5 tomes
Note :

   «Deux frères», c'est le titre auquel avait pensé Roger Martin du Gard pour nommer ce cycle romanesque en huit épisodes avant de l'intituler «Les Thibault».
   Cette vaste fresque, fruit de dix-sept ans d'écriture, qui nous mène des premières années du XXe siècle jusqu'à la fin de la première guerre mondiale, a valu à son auteur d'obtenir le Prix Nobel de Littérature en 1937.
   
   Le premier épisode de cette série: «Le cahier gris», nous introduit au sein de cette famille de la grande bourgeoisie parisienne, famille sévèrement régentée par le pater familias, Oscar Thibault qui, veuf, dirige seul et d'une main de fer sa maisonnée. Le vieil homme a fort à faire car le plus jeune de ses deux fils, Jacques, vient de fuguer en compagnie de son ami Daniel de Fontanin. La cause de cette fuite a été motivée par la découverte à l'école d'un cahier gris que s'échangeaient les deux élèves, cahier dans lequel s'étale une correspondance compromettante, faite d'échanges passionnés entre les deux jeunes garçons.
   
   Oscar Thibault est dans tous ses états. Non seulement ces écrits témoignent d'une relation qui, plus qu'amicale, incite à penser à une relation homosexuelle, mais de plus font état des liens qui unissent Jacques au fils des Fontanin, des protestants!
   Car Monsieur Thibault est un homme d'un catholicisme zélé et rigoureux, intolérant envers ceux qui se sont écartés de la vraie foi. Comment éviter le scandale pour cet homme richissime qui préside à de nombreuses ligues de vertu et est le fondateur d'une institution destinée à redresser les jeunes délinquants?
   
   La fugue de Jacques et de Daniel trouvera son terme à Marseille et c'est accompagné de son grand frère Antoine, que le puîné des Thibault réintégrera le foyer familial.
   Mais devant sa révolte et son comportement emporté, Monsieur Thibault, bien qu'aimant profondément son fils, n'aura d'autre solution que de le faire intégrer la Fondation qu'il a créée à Crouy, fondation qui n'est en fait qu'un pénitencier pour jeunes garçons récalcitrants.
   
   Jacques, sous la pression de son frère Antoine qui mettra toutes ses forces pour convaincre son père de le faire libérer, en ressortira au bout d'un an. Pour tous, il semblera assagi, résigné à devenir comme son frère le digne héritier des valeurs bourgeoises incarnées par son père. Mais sous le masque, Jacques reste un rebelle à l'ordre établi et ne veut pas devenir un notable comme son père et comme Antoine qui termine ses études de médecine. Jacques rêve de grands espaces, d'amour, de sentiments entiers, de liberté et de littérature. Pour son ami Daniel de Fontanin, il n'éprouve plus qu'un vague intérêt, portant plutôt son attention sur la jeune soeur de celui-ci: Jenny.
   
   Mais ses sentiments amoureux semblant n'être pas partagés par la jeune fille, Jacques va de nouveau fuir. Quelques années ont passé et il n'est plus l'enfant qui avait fugué jusqu'à Marseille. Sa famille va perdre toute trace de lui. On le croira en Angleterre alors qu'il s'est bâti une nouvelle vie en Suisse où il s'essaie à l'écriture avant d'adhérer à l'Internationale Socialiste, engagement dans lequel il mettra toute son énergie.
   
   C'est ainsi que le lecteur va suivre, au cours des années les destins entrecroisés des Thibault et des Fontanin, dans cette France du début du XXe siècle jusqu'à leur conclusion tragique lors de la première guerre mondiale.
   
   Oeuvre magistrale, portée par un souffle épique, «Les Thibault» est une suite romanesque fascinante, peuplée de personnages en prise avec les tourments de l'existence, une saga familiale dont le point d'orgue et le pivot central est sans nul doute «La mort du père» récit de l' agonie d'Oscar Thibault, agonie qui s'étend sur près de 200 pages, récit d' une puissance évocatrice incomparable qui mériterait à lui seul des pages et des pages de commentaires.
   
   Mais, à bien y réfléchir, c'est tout le cycle des «Thibault» qui nécessiterait une analyse et des commentaires infinis tant la matière y est riche, tant les caractères de tous les protagonistes – et ils sont nombreux– y sont finement ciselés, dotés d'une extraordinaire densité et d'une profondeur incommensurable. Où trouver une telle richesse, en effet, si ce n'est dans Proust ou dans Joyce?
   
   Il y a tant à dire sur cette oeuvre que je ne m'étendrai pas plus longtemps dans ce commentaire car je m'aperçois qu'il y a ici matière à écrire indéfiniment.
   Je ne peux que vous conseiller, en guise de conclusion, de lire ou de relire «Les Thibault» et de vous laisser emporter, comme je l'ai été, dans ce grand fleuve littéraire.
   ↓

critique par Le Bibliomane




* * *



Du roman familial au roman universel
Note :

   Les Thibault (Roger Martin du Gard, 8 parties, "Le cahier gris", " Le pénitencier", "La belle saison", "La consultation", "La Sorellina", "La mort du père", "L'été 1914", "Épilogue" publiées entre 1922 et 1940 et rassemblées en deux volumes de la Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1955, 803 + 1011 pages).
   
   Paris, années 1900. Oscar Thibault, grand industriel, grand bourgeois, grand catholique, a deux fils, Antoine, qui se destine à la carrière de médecin, et Jacques, son cadet. Lorsque Jacques fugue jusqu'à Marseille avec son ami Daniel, le père le punit durement en l'enfermant dans un pénitencier catholique dont il est le fondateur-directeur. A sa sortie, Jacques, profondément marqué, renonce à retrouver sa place dans le milieu familial et s'installe en Suisse où il fréquente les milieux de l'Internationale Socialiste. Devenu un pacifiste convaincu, il meurt en avion au début de la guerre de 14 alors qu'il s'apprête à larguer sur le front des tracts appelant à l'insoumission. Parallèlement, Antoine est devenu un médecin réputé, un modèle de réussite. Mais la guerre casse son ascension: gazé, il meurt dans une clinique du sud de la France après avoir observé et consigné la progression de sa maladie et les réflexions qu'elle lui inspire.
   
   Il faut du souffle, plus de deux mois de lecture pour venir à bout de ce roman-fleuve, de ses rapides et de ses méandres: comme souvent dans les grands textes, l'intérêt subit des variations importantes au fil de la lecture. Toute la première moitié des Thibault est plutôt digeste. Martin du Gard présente une famille bourgeoise dominée par la figure effrayante du père. "Nous ne sommes pas seulement deux individus, Antoine et Jacques: nous sommes deux Thibault, nous sommes les Thibault. (...) Nous autres, les Thibault, nous ne sommes pas comme tout le monde. Je crois même que nous avons quelque chose de plus que les autres, à cause de ceci: que nous sommes des Thibault." Un fils se soumet, l'autre non. On se croirait chez les Flaubert, et chacun des fils vit en quelque sorte son éducation sentimentale. Antoine vole de succès en succès, Jacques s'enferme dans la solitude, découvre Gide et Nietzsche. L'épisode du pénitencier est à mon goût le plus réussi, l'aveuglement du père, l'horreur du sort qu'il réserve à son fils (et basé sur des motifs religieux) sont saisissants. Son agonie sera d'ailleurs à la mesure du personnage, oscillant du grandiose au grotesque.
   
   Une fois que Martin du Gard a débarrassé ses personnages de cette ombre étouffante, il va les confronter à un autre monstre: l'Histoire. Pris dans le tourbillon des événements qui annoncent la guerre, Jacques se lance dans l'activisme politique, Antoine ne pense qu'à sa carrière. C'est là ("L'été 1914") que le roman se fait pesant. Les discussions théoriques entre Jacques et ses camarades (sur le socialisme, le pacifisme, le terrorisme) n'en finissent pas, les heures et les chapitres s'allongent démesurément, les artifices utilisés par l'auteur pour rattraper l'intérêt du lecteur (Jacques, par exemple, assiste à l'assassinat de Jaurès dans une scène dont Léautaud, dans son Journal littéraire, a souligné les inexactitudes historiques) ne fonctionnent pas. Jacques, de toute façon, Albert Camus a raison de le souligner dans sa préface, est un personnage figé. De sa première fugue à sa mort, il n'évolue pas, son idéalisme le mène droit dans le mur. C'est un personnage noble et droit qui a dû servir de modèle à nombre d'adolescents, mais c'est un personnage fixe.
   Le personnage d'Antoine est plus riche. L'épilogue est consacré à son cheminement vers la mort, au fil des pages de son carnet intime. Et c'est lui, parti avec un handicap important, qui devient le personnage le plus intéressant du livre car c'est le seul qui change, qui s'ouvre au monde après avoir vu toutes ses certitudes balayées par la guerre.
   
   L'ambition de Martin du Gard est immense. Le roman familial se termine en roman universel. Martin du Gard écrit en 1940 sur l'année 1918 (avec des passages prémonitoires: "Au fond, combien sommes-nous, à l'arrière, qui savons ce que c'est? Ceux qui en sont revenus, combien sont-ils?... Et ceux-là, pourquoi en parleraient-ils? Ils ne peuvent, ils ne veulent rien dire. Ils savent qu'on ne pourrait pas les comprendre."), ce qui n'incite pas à l'optimisme. Mais son écriture n'est pas à la hauteur de son ambition. Il est curieux de voir qu'au moment où le roman européen éclate de toutes parts (Proust, Mann, Céline, Joyce, Kafka...), renouvelle ses codes, explore de nouveaux territoires, Roger Martin du Gard fait preuve d'un classicisme qui semble aujourd'hui terriblement poussiéreux: scènes de bravoure à la Zola, omniscience du narrateur, qualité "scolaire" du style.
   
   Curiosité: Martin du Gard n'utilise pas le terme "gymnaste" mais "gymnasiarque".
   
   Extrait (non représentatif, ce sont les seules lignes empreintes d'un peu de fantaisie) :
   "Il y a treize ans que je rumine ça, Monsieur Antoine. Depuis l'Exposition. J'ai même, rien qu'à moi seul, inventé un tas de petites célébrités. Oui. Un talon enregistreur, pour compter les pas. Un mouilleur de timbres, automatique et perpétuel. (...) Mais le plus conséquent, c'est l'œuf. L'œuf carré. Reste à trouver mon liquide. Pour ça, je suis en correspondance avec des chercheurs. Les curés de campagne, ce sont tous des candidats adeptes: en hiver, après l'Angelus, on a le temps de bricoler, n'est-ce pas? Je les ai tous lancés sur mon liquide. Dès que j'aurai mon liquide... Mais le liquide, ça n'est plus rien. Le difficile, c'était l'idée.
   Antoine écarquillait les yeux:
   - Dès que vous aurez trouvé le liquide?...
   - Eh bien, j'y trempe mes oeufs... juste assez pour ramollir la coquille sans gâter l'œuf!... Vous y êtes?
   - Non.
   - Je les fais sécher dans des moules...
   - Carrés?
   - Naturellement!
   M. Chasles se tortillait comme un ver coupé. Antoine ne l'avait jamais vu dans cet état.
   - Par centaines! Par milliers! Une usine! L'œuf carré! Plus de coquetiers! L'œuf carré se tient debout! Sa coquille reste dans le ménage! On en fait un porte-allumettes, on en fait un pot à moutarde! L'œuf carré se range en boîtes, comme des pains de savon! Alors, pour les expéditions, vous vous rendez compte?
   Il voulut regrimper sur son strapontin; mais aussitôt, comme s'il s'était piqué, il sauta à terre. Il était devenu pourpre.
   - Excusez-moi, je reviens, murmura-t-il en gagnant la porte. La vessie... C'est nerveux... Dès que je parle de l'œuf..."

critique par P.Didion




* * *