Lecture / Ecriture
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Sauvagerie de James Graham Ballard

James Graham Ballard
  Sauvagerie
  Le monde englouti
  La Forêt de cristal
  Super-Cannes

J. G. Ballard, est un auteur anglais de science-fiction et d'anticipation sociale né en 1930 à Shanghai, et décédé en 2009.


Il a été lu dans le cadre des mois "L'Age d'or de la Science Fiction "

Sauvagerie - James Graham Ballard

Quand JG Ballard veut y croire...
Note :

   Le roman "Sauvagerie" de James Graham Ballard, sorti aux éditions Tristam en 2008 est en fait un roman sorti en France dès 1992 sous le titre "Le massacre de Pangbourne" (et en version originale "Running wild").
   
   La critique m'avait alléchée et aussitôt ce petit roman dans mes mains, aussitôt consommé.
   
   Ma déception est à la hauteur de mes attentes .
   
   Il n'est plus ici question de style, quoique la narration au travers des yeux d'un consultant psychiatre adjoint, le docteur Gréville, est un style en soi, puisque tout n'est que descriptions et hypothèses.
   Rien de choquant jusque là car JG Ballard maîtrise parfaitement l'aménagement du suspens et le déroulement de l'histoire.
   
   Non, là où mon allant littéraire s'est grippé, c'est sur le fond de cette histoire et sur le mobile de ces meurtres: je n'ai pas adhéré à la thèse psychologique que JG Ballard soutient. Et au-delà de ma non-adhésion, je l'ai trouvée totalement farfelue et beaucoup trop fictionnelle. Impossible de croire une seconde à la possible éventualité d'une telle tragédie.
   
   Résumé de l'histoire :
   25 juin 1988. Pangbourne Village situé à 48 km à l'ouest de Londres. Résidence très coûteuse et très chic abritant des cadres supérieurs, avocats, banquiers, etc. Trente deux morts. Treize enfants disparus. Un massacre. Un mystère. Le Dr Richard Greville, consultant psychiatre est envoyé pour appuyer la police locale qui ne sait où chercher le ou les assassins, le ou les kidnappeurs. Aucune rançon n'a été réclamée. Le mystère reste entier. A force d'interroger l'entourage des familles, le Dr Greville et l'un des policiers enquêteurs commencent à formuler une hypothèse complètement folle mais de plus en plus confirmée par les preuves.
   
   Cette histoire, JG Ballard l'a imaginée après qu'une réelle tragédie ait eu lieu en août 1987, à Hungerford dans le Berkshire. Le 19 août, un homme de 27 ans, Michael Robert Ryan, armé de deux fusils semi-automatiques et d'un revolver abat seize personnes dont sa mère et en blesse quinze autres. Il met fin au massacre en se suicidant.
   
   Décrit par le milieu scolaire comme un enfant renfrogné, isolé et centré sur lui-même, Michael Robert Ryan était l'enfant unique d'Alfred Henry Ryan, 55 ans et de Dorothy Ryan, 34 ans.
   
   Ce père réputé pour son perfectionnisme et sa rigidité disparaît du panorama et ne reste qu'une mère occupée par ses oeuvres au sein de la communauté et par son fils. Cette relation mère-fils sera analysée par la suite comme "malsaine" et Michael Robert Ryan comme un "fils à maman".
   
   Plutôt petit pour son âge Michael Robert Ryan est souvent moqué, voire maltraité par ses camarades. Il ne participe à aucun évènement sportif ou scolaire.
   
   A 16 ans, malgré ses efforts, il n'a pas les capacités intellectuelles pour entrer dans le lycée de son choix et arrête là ses études. C'est donc sa mère qui pourvoira à ce qu'il ne manque de rien même s'il ne gagne pas sa vie: voiture, essence et son premier revolver...
   
   Michael Robert Ryan se met alors à collectionner les armes qui lui apportent un sentiment de puissance jusque là bien défectueux. Dans le même ordre d'idées et pour pallier à une vie médiocre et insipide, il se met désormais à mentir et à se réinventer un glorieux passé. Il raconte qu'il a servi dans le second régiment de parachutistes des forces armées britanniques, qu'il a été marié et qu'il a été propriétaire d'un magasin d'armes. Très agressif si quelqu'un venait à douter de ses histoires, sa mère, dans un souci d'apaisement, confirmait régulièrement ses mensonges.
   
   James Graham Ballard, fasciné par la pseudo-normalité des gens policés, des cadres supérieurs "biens sous tout rapport" aime à dévoiler la face cachée d'un monde modéré et hyper-régulé. Une face qui se colore de violence exacerbée et de perversion sexuelle. Le chaos des pulsions, planquées sous un tapis persan trônant au centre d'un salon bourgeois bien entretenu, le fascine. Logique me direz-vous quand on est romancier: l'âme humaine est une jungle luxuriante pour l'imagination des écrivains.
   
   Seulement en voulant complexifier l'histoire de "Hungerford", JG Ballard est arrivé à une impossibilité psychologique, à un non-sens même s'il s'agissait, j'en ai parfaitement conscience, d'extrapoler des thèmes comme l'hyper-vigilance, l'éducation, la régulation des pulsions, l'affirmation de soi, l'identité, la privation de liberté au nom du bien-être.
   
   Pour valider cette dérive psychologique soudaine et terrifiante, JG Ballard a procédé à de très larges raccourcis. Les parents de Pangbourne Village aussi étouffants qu'ils puissent être ne ressemblent en aucun cas à Dorothy Ryan.
   
   Il y a bien un décrochage social avec le réel puisqu'ils vivent en vase clos et refusent que leurs enfants aient des contacts prolongés avec tout ce qui est extérieur à leur lieu de résidence.
   Mais cette façon de vivre, inscrite dans une idéologie bien rôdée, n'a pas d'incidence à proprement parler sur la "sociopathie" d'un individu autrement les communautés Amish ou Mormonne seraient des nids à tueurs violents.
   Ce décrochage là est peut-être nécessaire mais pas suffisant pour faire d'enfants soumis aux règles de leurs parents de véritables bombes à retardement. Les seules rebellions que pouvaient craindre ces parents hyper-vigilants, étaient la fugue, le piercing, le tatouage, la consommation de drogues ou d'alcool, le sabotage de voies ferrées (!)... pas l'armement lourd et le massacre.
   Des parents décrits comme aimants, éclairés, partageant des valeurs libérales et humanistes parfois même à l'excès. Les résultats scolaires démontraient une totale absence de stress familial. Les parents se joignaient à leurs enfants, au détriment de leur propre vie sociale, dans des activités diverses comme des tournois de bridge au sein de la résidence, des soirées en discothèque. Certes, aucune place n'était laissée à l'improvisation, tout était savamment programmé même les discussions en famille qui avaient lieu après le dîner pour débattre des émissions de télé.
   
   J'en conviens facilement, une vie très difficile quand arrive l'âge de l'adolescence. Encore que, des tas de jeunes vivent selon les règles très strictes de leurs parents sans jamais penser ou oser les défier, pour peu que ces règles aient une justification très solide.
   
   Les tueurs de masse ou en série n'éprouvent, eux, aucune empathie pour les autres. C'est un trait caractéristique de la sociopathie. Mais il en est un autre, tout à fait concomitant au précédent, qui est celui d'être dans l'incapacité d'établir des relations avec les autres. C'était d'ailleurs le cas de Michael Robert Ryan.
   
   Ce n'est pas du tout le cas des enfants de Pangbourne. Aucun d'entre eux n'est décrit comme ayant des problèmes relationnels avec ses parents ou ses frères et soeurs ou même avec les autres résidents qu'ils fréquentaient lors de tournois organisés.
   
   Pourtant ce détail qui change tout, est volontairement gommé par l'écrivain: "Mon point de vue est que loin d'être un évènement d'une portée considérable pour les enfants, le meurtre de leurs parents était une question relativement insignifiante. Je pense que ces meurtres eux-mêmes n'ont été que le dernier processus de retrait du monde extérieur qui avait commencé bien des mois, voire des années, auparavant. Comme pour Michael Ryan, le tueur de Hungerford, ou les nombreux exemples américains de tueurs fous qui ouvrent le feu sur les passants, l'identité des victimes n'a pas de sens particulier pour eux." (p. 95)
   
   Bon nombre d'entre eux ne sont pas enfants uniques et n'entretiennent pas avec leurs parents de relation trouble. Ceux-ci ont une vie de couple bien délimitée de celle de leur vie de parents. Il n'y pas confusion des genres. Aucune mère ne semble trop dominante ou trop distante, aucun père ne manifeste de rages alcooliques ou de troubles sadiques. Rien de tout cela. Au contraire. chez JG Ballard, leurs principaux défauts sont d'être "trop aimants", "trop attentionnés", trop "parfaits".
   
   Une perfection tellement irritante qu'elle serait en mesure de déclencher une rageuse envie de tuer chez leurs rejetons.
   
   De plus JG Ballard amalgame deux types de tueur qui ne sont pas miscibles entre eux: le tueur solitaire et le tueur au sein d'un groupe d'autres tueurs. Il part d'un destin d'enfant solitaire et retiré sur lui-même, rejeté par les autres pour le plaquer sur des enfants très introduits dans leur communauté (même si cette communauté est restrictive).
   
   Qu'un des enfants de Pangbourne ait pu ressembler à Michael Robert Ryan, passe encore (Jeremy Maxted étant le plus probable; fils unique d'un couple de psychiatres au self-control irréprochable, très intrusifs dans la vie de leur enfant, on retrouvera dans sa chambre des magazines d'armement, tout comme chez M. R. Ryan) mais comment aurait-il embrigadé les 12 autres enfants? Car qui dit embrigadement dit idéologie et derrière cette envie commune de tuer et supprimer toute trace d'une vie idyllique, JG Ballard n'y met aucune idéologie revendicatrice mise à part celle de s'affranchir de l'hyper-vigilance; ce qui ne l'empêche pas de les décrire comme mus par un dessein commun et capables d'accomplir par la suite des meurtres de personnalités, projetant en filigrane des bandes de tueurs comme "la bande à Baader".
   
   Et là encore, cette hypothèse me semble tirée par les cheveux!
   
   Derrière toute action commune de meurtres, il y a forcément une idéologie et à 99%, une idéologie politique. Ce dont, sont très loin les enfants de Pangbourne, âgés de 8 à 17 ans.
   
   De façon simultanée, un an avant le massacre, les enfants de Pangbourne avaient peu à peu délaissé toute activité à l'extérieur de leur maison. Ils s'étaient repliés chez eux, et plus exactement dans leur chambre. JG Ballard écrit que ce repli ne semble pas avoir été planifié.
   
   C'est donc à une génération spontanée de tueurs au projet miraculeusement identique que l'on doit le massacre de 9 pères, 9 mères, un couple sans enfant et 11 membres du personnel travaillant sur place.
   Science-fiction? Anticipation?... là on est dans la télépathie!
   
   Voilà donc un court roman que je peux difficilement vous recommander (je ne pense d'ailleurs pas vous avoir donné l'envie de le lire!) sauf évidemment si vous aimez les histoires qui ont du plomb dans l'aile.

critique par Cogito




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