Lecture / Ecriture
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Le cœur cousu de Carole Martinez

Carole Martinez
  Le cœur cousu
  Du domaine des Murmures
  La terre qui penche

Carole Martinez est une écrivaine française née en 1966.

Le cœur cousu - Carole Martinez

Un conte pour grandes personnes
Note :

   Frasuita Carasco a la réputation d'une magicienne, d'une sorcière dans son village du sud de l'Espagne. Sa beauté, son don qui donne la vie aux choses qu'elle coud et brode, son destin de femme trahie et bafouée par son époux, tout la destine à devenir une réprouvée. Jetée sur les routes avec ses enfants, elle va partir à la poursuite de ce que jamais plus elle ne pourra retrouver: l'amour.
   
   Autant ne pas maintenir le suspense trop longtemps, ceci est un de mes coups de coeur de l'année. Non pas que je sois d'une originalité folle, les billets élogieux ayant fleuri sur la toile, mais de fait, "Le coeur cousu" fait partie de ces romans qui vous happent et qui chantent longtemps dans la mémoire. Je le définis comme un roman, mais c'est plutôt un conte, un long conte cruel et acéré comme le sont le plus souvent les contes. Un de ceux dont les héros souffrent et ne trouvent pas nécessairement le bonheur. Un de ceux où la Mort prend le visage d'une jeune femme en robe rouge, où les dons sont les pires des malédictions et où les princes charmants apportent le malheur à celles qui ont la malchance d'en être aimées. Un conte foisonnant, où le merveilleux fait irruption au détour d'une ruelle ou dans les méandres d'une caverne.
   
   Pour moi, "Le coeur cousu" est avant tout une histoire de femme. C'est, paradoxalement pour un roman, un récit oral. Le style est certes très travaillé, trop parfois peut-être, mais tout tourne autour des traditions orales, des récits des conteuses et de ces histoires racontées dans les cuisines, de ces rites transmis de mère en fille. C'est sa mère qui va initier Frasquita à ses premières règles, en lui apprenant les prières et en lui donnant ce coffre qui, ouvert après neuf mois d'attente, lui révélera son don. Ce coffre, Frasquita le transmettra à ses filles, qui se le transmettront les unes aux autres. Et Soledad, la dernière, racontera l'histoire de sa mère, et de cette famille.
   
   En écrivant, en racontant différemment et en réfléchissant aussi sur l'histoire de sa mère, Soledad est celle qui rompt le fil de la tradition, qui tente de donner aux générations de femmes qui vont la suivre une liberté qu'elle même n'a pas connue. La liberté de celles sur qui ne pèsent pas des siècles d'histoires de femmes opprimées ou fortes. Elle apporte la liberté, mais aussi l'absence de cette magie, de cette solidarité qui la lie si fort à ses soeurs.
   
    C'est une histoire de femme par son personnage central même, Frasquita la solaire, toute de passion et de retenue, avide d'un amour que rien dans son milieu et dans son temps ne peut lui permettre d'obtenir sinon pour son malheur. Une histoire de femmes parce qu'elle dit aussi la difficulté d'aimer pour les femmes leurs époux, leurs amants et leurs fils et la force qu'il faut pour continuer malgré tout à vivre et à tracer sa route.
   
    Mais ce n'est pas tout. C'est aussi un roman sur la guerre, un roman sur la folie du jeu, un roman sur la figure paternelle, un roman sur la violence, un roman sur l'exil, un roman sur l'amour et la passion. J'ai aimé Anita et son Juan, capable d'attendre quinze années qu'une promesse soit accomplie pour qu'enfin leurs noces soient consommées, Martirio qui va aimer malgré sa peur d'apporter la mort, Clara le papillon attiré par la lumière, Salvador porté par un idéal qui le consume, Angela et le père André...
   
   Porté par la plume de l'auteur qui sait à merveille donner l'impression de respirer l'odeur du soleil et des oliviers, ressentir la morsure du sable et de la peur, on rit, on pleure et on frémit au récit des destins croisés de Frasquita et de ses filles et on se laisse emprisonner dans les méandres d'un conte d'une rare force.
   
   Extrait:
   "Prisonnière de quelques pages blanches, j'ai davantage rêvé sa vie que la mienne. Je le sais, mais qu'importe. Ce qui devait être rêvé l'a été.
   La boîte ouverte le mois dernier ne m'appartient déjà plus. Demain, Martirio la remettra à Françoise, sa fille aînée pour que se perpétue la tradition. Il ne nous reste qu'une prière du dernier soir, les autres ont été perdues. Une dernière prière, un lien tenu entre nous et l'au-delà.
   L'envie me prend parfois de gaspiller ce sésame, de le dire aux quatre vents pour que les morts ne viennent plus jamais dévorer nos vies. Plus d'héritages. Plus de douleur. Plus d'échos dans nos âmes. Plus qu'un présent étale.
   N'est-ce pas la douleur de nos mères que nous nous léguons depuis la nuit des temps dans cette boîte en bois?"

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critique par Chiffonnette




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"L'encre m'est venue quand il n'y a plus eu de larmes"
Note :

    Quelque part en Afrique du Nord, fin du XIXème siècle. Soledad Carasco, la fille qui a décidé de ne pas se marier, couche sur le papier la vie de sa mère, Frasquita, la couturière qui a le don de recoudre les âmes, les visages et les ombres et qui fait des tissus qu'on lui confie quelque chose qui va bien au-delà de la simple création. Cette jeune fille aux doigts magiques épouse José, le charron qui vit sous la coupe d'une mère qui ne sait plus manier les mots. Les enfants naissent, José devient fou à plusieurs reprises, Frasquita finit par prendre la route...
   
   Voilà un roman merveilleux, chers happy few, dans tous les sens du terme: il est à la fois magique et incroyable. "Le coeur cousu", c'est celui que la petite Frasquita offre à la Vierge bleue, première manifestation de son talent hors du commun, mais c'est aussi le symbole de l'amour filial et maternel qui irrigue ce roman. Dans le sud de l'Espagne à la fin du XIXè siècle, dans un village plein de poussière et de superstitions, Frasquita, jeune fille, puis femme, trace son chemin comme elle peut, aux côtés d'un homme qui perd la raison facilement, avec pour toutes armes ses fils, ses bobines, ses couleurs et son amour pour ses enfants, Anita la muette, Angela à la voix céleste, Martirio qui fraye avec la mort, Clara la lumineuse, Soldedad l'enfant mal-aimée et Pedro le garçon aux cheveux rouges.
   
   Il y a de la magie dans ce roman où les prières venues d'outre-tombe donnent le pouvoir de guérir, de rendre le sommeil et de réveiller les morts, où les dons jaillissent des boîtes fermées pendant neuf mois et se transforment parfois en malédictions, où les mots créent des chemins que les pères peuvent suivre; il y a aussi des traits qui empruntent au conte et à la fable avec la présence d'ogres, de révolutionnaires, d'hommes au parfum d'olive, d'autres qui se prennent pour des poules, de paris risqués et de femmes qui marchent pour oublier la douleur. C'est un roman sur les femmes et leurs secrets, sur les rapports entre les mères, les filles et les soeurs, magnifiquement tissé, dans un style incroyablement poétique qui rend palpable la morsure du sable et du soleil et la douleur des âmes, aux couleurs chatoyantes et irisées comme les rires des enfants qui vire parfois rouge sombre comme la violence de certains destins et comme la robe de bal de la Mort, qui s'invite le temps d'un baiser. On y sourit et on y pleure, ému par les destinées de ces femmes si proches et si lointaines, à la fois femmes du peuple et femmes de légendes. Magistral.
   
   
   PS : Ce roman a reçu pas moins de 8 prix : Prix Renaudot des Lycéens, Prix du Premier Roman de Draveil, Prix Ulysse du Premier Roman, Prix Ouest France Étonnants Voyageurs, Prix Emmanuel Roblès, Coup de cœur des Lycéens de Monaco, Bourse de la Découverte Prince Pierre de Monaco, Bourse Thyde Monnier.
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critique par Fashion Victim




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De l' historique et du merveilleux
Note :

   Soledad est née en Afrique du Nord, mais sa famille est originaire du sud de l’Espagne. Elle nous raconte l’histoire de celle-ci, en particulier celle de sa mère et de ses frères et sœurs, dont l’existence est marquée par une boîte. Cette boîte se transmet dans la famille de fille en fille, à l’âge adulte, et donne à chacune un pouvoir surnaturel. Cette histoire familiale hors du commun, entre merveilleux et histoire espagnole, entre conte et réalité historique entraîne le lecteur au fond des grottes, le fait assister aux combats de coqs et lui fait surtout découvrir l’amour qui existe au sein de cette famille.
   
   Voilà un beau roman très difficile à résumer, tellement il est foisonnant. L’histoire est racontée en trois livres. Le premier raconte la vie de Frasquita Carasco et de son mari, José. Frasquita est la mère de Soledad, et a plein d’autres enfants: Angela, Anita, Martirio et Clara, les filles, et Pedro El Rojo, le fils aux cheveux roux. José, obnubilé par un coq, Dragon Rouge, joue toute sa fortune dans les combats qu’il lui fait disputer, et va même jusqu’à perdre sa femme. Frasquita revient donc à Heredia propriétaire du coq vainqueur. Le deuxième livre est le départ de Frasquita, et sa vie avec les anarchistes dans les grottes. Le troisième livre raconte la traversée de la Méditerranée, et la vie en Afrique, avec notamment la naissance de Soledad.
   
   Ce qui frappe immédiatement dans ce roman est la dimension merveilleuse du récit (il paraît qu’il ne faut pas confondre merveilleux et fantastique). Frasquita est une couturière hors pair, qui répare tout: un homme à son ombre, des robes de mariée qui assurent pérennité au mariage, un coq à l’agonie… Elle arrive même à deviner la dimension précise des robes que porteront ses filles le jour de leur mariage. Chacun des enfants aura lui aussi un don: Clara brille telle une luciole,… Il y a également l’image de l’ogre, celle des deux vieilles femmes du village qui aident les femmes à accoucher, ou à enterrer les morts. Tout le roman est truffé de scènes merveilleuses, où la peur se joint à l’étonnement.
   
   Mais il y a également une dimension historique au récit. Outre la plongée dans l’Espagne rurale du début du XXeme Siècle, on assiste à distance aux combats entre anarchistes et troupes militaires, dont on peut supposer qu’ils sont les prémices de la guerre d’Espagne. Ce combat donne d’ailleurs lieu à une terrible scène dans les entrailles de la montagne, avec une course-poursuite démoniaque.
   
   Si j’ai apprécié l’ensemble du roman, c’est le deuxième livre, plus historique, qui m’a le plus emballé. Chiffonnette a insisté sur l’aspect très féminin du texte: les femmes, silencieuses, dirigent finalement toute la famille, de gré ou de force. Si cet aspect de la lecture ne m’a pas sauté aux yeux sur le coup, il est vrai que ce roman est un hommage aux femmes, à leur arrivée dans l’âge adulte, mais il est tout à fait lisible par les hommes (je dis cela car je sais que c’est parfois une question qui se pose, même si je ne suis pas du tout persuadé qu’il y ait un sexe à la littérature).
   
    La parenté avec "La maison aux esprits" d’Isabel Allende est évidente, mais Carole Martinez inverse la proportion merveilleux/historique pour donner la primauté à la première partie.
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critique par Yohan




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Une histoire de femmes
Note :

   Le cœur cousu a fait son chemin jusqu'à mon cœur. Une lecture longtemps repoussée par les avis très nombreux, je ne savais plus si j'avais envie de le lire parce que tout le monde l'adorait. Puis je me suis lancée et voici ce que j'en ai pensé:
   
   
   Une saga familiale
   
   En plein cœur de l'Espagne, dans un petit village reculé, l'histoire d'une famille où les femmes sont fortes, courageuses, descendantes d'une longue lignée de guérisseuses. De mère en fille, le pouvoir des mots se transmet, chaque fille de Frasquita Carasco aura un don particulier: coudre, chanter, voir la Mort... L'histoire nous est racontée par Soledad, la dernière née et l'on suit avec un attachement profond la vie de sa mère: son talent pour la broderie, son mariage, son rôle de mère... son combat de tous les instants face au regard malfaisant des gens du village. Des femmes de poigne, qui n'abandonnent pas, s'accrochent à la vie avec des mains douces, protectrices et fermes.
   
   
   Une traversée épique

   
   Le roman se forme autour de trois parties: la rive, la traversée, l'autre rive nous menant de l'Espagne jusqu'au désert africain. Frasquita entreprend un long voyage, fuite d'un pays en proie à la révolution, à la violence. Une bataille parmi tant d'autres qui ont mis en danger ses enfants, la rencontre d'un ogre, les médisances des habitants du village, le jugement, les rumeurs... Long voyage pour la liberté, longue épopée vers la délivrance où s'emmêle la quête du bonheur, le destin des filles Carasco, magie et conte...
   
   
   Une écriture libérée de tout conformisme

   
   Ce qui fait la force d'une telle œuvre littéraire c'est le style unique de Carole Martinez. Premier roman porté par une plume libre, vivante, enrichie de métaphores magnifiques et poétiques pour parler au cœur. Carole Martinez tisse des histoires où la réalité s'est mêlée aux fables... tout s'imprègne d'un réalisme magique proche de "Chocolat amer" ou de "Cent ans de solitude"... Une écriture empreinte d'une grande force d'évocation. Tout y est symbolique. Pourtant le destin des Carasco est dur, semé d'embûches mais la manière dont les mots coulent est merveilleuse. Un livre qui malgré les dangers, les épreuves, nous réconforte par cette manière de dire... On se blottit dans ce cœur cousu, on se réchauffe par ses atours parfois sensuels et pleins de charme.
   
   
   De mère en fille, une histoire de femmes

   
   Le réalisme magique est fortement marqué par cet objet précieux: une boîte vide transmise de générations en générations contenant au moment propice de sa découverte ce qui fera la force et la volonté des femmes Carasco et de Frasquita. Une boîte qui fait office de légendes, brodées autour du pouvoir des prières. Bientôt un village entier parlera de superstitions, de sorcières... conférant au récit une part belle au poids de la tradition, des religions, des femmes rebouteuses qui aident à accoucher. De mère en fille, il y a l'amour, le sang, la filiation... puis il y a ce cœur cousu pour la Vierge, témoin de cette transmission prodigieuse.
   
   
   Un condensé de sentiments

   
   Impossible de rester de marbre face à une telle richesse littéraire et esthétique. Naturellement, Carole Martinez nous livre une histoire extraordinaire, où les sentiments palpitent. On pleure, on rit, on souffre aussi, on a peur... Un roman vibrant, qui prend au cœur, qui de fil en aiguille parvient à se frayer un chemin vers nos propres résonances féminines.
    ↓

critique par Laël




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Trois temps...
Note :

   Qu’il est bon de renouer avec le souffle romanesque d’un auteur inspiré, qui donne corps, âme et trajectoire à son imaginaire!
   Carole Martinez possède son art comme peu de nos écrivains contemporains.
   Son écriture se fait limpide et souple pour mieux nous emmener dans les pas de son héroïne, Frasquita. Dès le prologue, le lecteur est happé par les mots de la mystérieuse narratrice, et force est pour lui de voler de page en page pour suivre l’extraordinaire destinée de cette femme vouée à la tragédie.
   
   C’est à son adolescence, pendant la semaine Pascale, que la jeune Frasquita reçoit de sa mère une initiation particulière. L’étrange pouvoir de la jeune femme ne semble en rien extraordinaire, puisqu’elle possède le don de brodeuse. Mais tout dépend de l’usage d’un don, et de son objet… Mariée au forgeron du village, Frasquita donne naissance à une lignée de filles, mais se rattrape en offrant enfin à son époux dépressif un héritier. Las, l’enfant naît rouge des pieds à la tête, nourrissant là encore le désarroi paternel. Car la progéniture du couple semble marquée par d’étranges stigmates : Anita l’aînée est muette, Angela est née avec des plumes, Pedro sera surnommé El Rojo, quant à Martirio, son sort est scellé de tout autre manière. Clara enfin reçoit la grâce d’une beauté si lumineuse qu’elle ne vit que sous les rayons de l’astre solaire et sombre dans une profonde catalepsie dès que pointe le crépuscule.
   
   Le roman s’organise en trois parties distinctes : La genèse de la famille se déroule à Santavella, le petit village à l’organisation quasi médiévale, où est née Frasquita, où elle donne naissance aux enfants nés de son mariage avec le forgeron Carasco qui laisse sa raison dans le poulailler. Autour de cette singulière famille, les figures des villageois créent une trame vivante autant qu’intemporelle. La rencontre de Frasquita et de sa belle-mère illustre la qualité des rapports humains dans ce microcosme :
    "Le lendemain à l’aube, son mari se leva sans la voir. Frasquita resta seule.
   Elle se savait étrangère au bois du lit. Les objets, les meubles, tout en ce lieu la dévisageaient.(…)
   Sa belle-mère l’attendait. Sans un mot, elle lui indiqua la place des choses, les deux grandes armoires où étaient pliés les draps, la réserve des chandelles, la table où l’on prenait les repas et où le corps de son défunt beau-père avait été exposé, la chaise où elle pourrait s’asseoir quand sa journée lui en laisserait le temps, s’asseoir et repriser, sa chaise, sa place.
   Peu à peu, le silence de la vieille bâillonna ce qui avait pleuré au matin du premier jour et les femmes se mirent à l’ouvrage." (Pages 79-80)

   (
   Mais si Frasquita s’est calé dans le trou du lit qui lui était assigné, si les sages-femmes qui l’assistent organisent une solidarité frustre autour d’elle, tous sont prédestinés à un sort étrange. La folie de Carasco le mène à jouer et perdre sa femme, et voilà Frasquita jetée sur les routes avec sa tribu puérile pendue aux basques d’une robe de mariée à jamais fanée.
   
   La seconde partie de l’ouvrage nous invite à suivre leur périple dangereux. Elle qui a offert jadis à la vierge du village un cœur brodé palpitant est conduite à exercer ses talents dans des circonstances dramatiques, rocambolesques, extravagantes. Après la rencontre d’un meunier évanescent, Frasquita bénéficie de la protection de la Blanca, une des "sagettes" qui l’a si souvent assistée. La Blanca cache aussi son secret, mais s’emploie à préserver ceux qu’elle aime d’un danger qu’elle est seule à connaître. Recueillie par un groupe de rebelles qui sème la guérilla, Frasquita fait merveille grâce à ses fils et ses aiguilles. Cependant, ses propres enfants grandissent, et affrontent à leur tour les épreuves qui les mènent inexorablement vers l’accomplissement de leur destinée. Carole Martinez flirte ici librement avec le surnaturel :
   "L’incantation convoquait ses ancêtres dans le pentacle dessiné par sa voix.
   Toutes ces femmes qui, avant elle, avaient reçu la boîte et les prières en partage accouraient portant leur mort comme un nouveau corps. Mort violente, mort douloureuse, mort douce, mort secourable, mort espérée, mort acceptée, rejetée, terrifiante. Chaque mort venait caresser le corps chaud de cette femme qui appelait. (…)
   Alors, au bord du cercle qui s’était formé, Frasquita entrevit d’autres formes plus lointaines qui l’observaient. Une assemblée lumineuse.
   La mort gardait ses secrets. Le royaume des ombres recelait ses lumières. Peut-être ces spectres devraient-ils faire leur deuil des vivants avant de gagner leur paix." (Page 299)

   
   Arracher sa fille Martirio d’entre les morts se paie le prix fort. Le héros au visage recousu, Salvador, part vers sa mort avec le drapeau issu des mains de la brodeuse et Frasquita se retrouve à nouveau sur les routes, habitée d’une certitude, la descente vers le Sud.
   "Depuis que Frasquita avait repris sa marche, elle ne regardait plus ses enfants. Ne les nommait plus. Ne les comptait plus." (Page 310)

   
   S’ouvre donc la troisième période du roman, l’autre rive, entendez la rive africaine de la Méditerranée. C’est à ce point que la narratrice s’identifie enfin, afin d’achever la composition du puzzle.
    ↓

critique par Gouttesdo




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Coup de cœur!
Note :

   Quel coup de cœur que ce "cœur cousu"! Il y a indéniablement du "Cent ans de solitude" là-dessous
   
   Vue de loin, la thématique n’a rien d’original : la vie d’une femme, une vie faite de souffrance et de douleur… c’est du déjà-vu… si l'on regarde la vie de nos mères, grand-mères, arrière-grand-mères, on en trouve toujours une qui a porté plus que les autres le malheur du monde sur ses épaules!
   Or, à la lecture, on se rend assez vite compte que cette vie-là se distingue quand même passablement de celles que nous avons déjà pu voir ou lire…
   
   Nous sommes dans le Sud de l’Espagne, pendant la deuxième moitié du 19è siècle. L’histoire est celle d’une famille ; plus précisément, celle de plusieurs générations de femmes d’une famille, de mères en filles…
   
   Comme le dit Soledad, fille cadette du personnage central et narratrice, "[…] le masculin couche avec l’Histoire. Mais il est d’autres récits. Des récits souterrains transmis dans le secret des femmes, des contes enfouis dans l’oreille des filles, sucés avec le lait, des paroles bues aux lèvres des mères. Rien n’est plus fascinant que cette magie apprise avec le sang, apprise avec les règles.
   Des choses sacrées se murmurent dans l’ombre des cuisines. Au fond des vieilles casseroles, dans des odeurs d’épices, magie et recettes se côtoient. L’art culinaire des femmes regorge de mystère et de poésie […]
   Parfois, des profondeurs d’une marmite en fonte surgit quelque figure desséchée. Une aïeule anonyme m’observe qui a tant su, tant vu, tant enduré […]
   Par-delà le monde restreint de leur foyer, les femmes en ont surpris un autre. Les petites portes des fourneaux, les bassines de bois, les trous des puits, les vieux citrons se sont ouverts sur un univers fabuleux qu’elles seules ont exploré.
   Opposant à la réalité une résistance têtue, nos mères ont fini par courber la surface du monde du fond de leur cuisine.
   Ce qui n’a jamais été écrit est féminin."

   
   C'est ainsi qu'il faut comprendre l'histoire qui nous est contée ici.
   Frasquita Carasco, au centre de ce roman, sort tout droit de cet univers. Le "cœur cousu", c’est elle qui l’a fabriqué lorsqu’elle était jeune fille, pour l’offrir à la "Vierge Bleue", la Madone de son village dont elle a découvert un jour le corps vide sous les vêtements d’apparat… et ce cœur qui semble palpiter fera crier au miracle tout le bourg de Santavela…
   
   En fait, elle a pu le fabriquer parce qu’elle possède un don miraculeux pour la couture et la broderie qui lui a été transmis lors du rite d’initiation pratiqué par sa mère. Oui, Frasquita a des pouvoirs surnaturels, et c’est à cause de ces pouvoirs "de sorcière" qu’elle ira de malheur en malheur et qu’elle sera mise au ban du village dont les habitants sont pétris de superstition...
   
   Le roman est divisé en trois livres composés d' une multitude de petits chapitres qui constituent autant de tableaux de sa vie. Le premier, "La rive" décrit la jeunesse de Frasquita, son quotidien dans ce village perdu qui ne voit quasiment jamais passer un étranger : mariage imposé avec une brute, cinq enfants (dont quatre filles!), le mari qui sombre dans la folie et en ressort uniquement pour jouer (et perdre) ses biens et sa femme aux combats de coqs… jusqu’à la décision de "mettre les voiles", de s’enfuir avec ses enfants, loin du mari, des villageois qui la haïssent, de cette vie qu’elle n’a pas choisie… terrible, vraiment terrible, cette partie, mais en même temps la meilleure, car il y a une vraie ambiance, un mélange de merveilleux, de croyances populaires surannées, de préjugés absurdes et de haines ancestrales...
   
   Le deuxième livre, "La traversée", se révèle nettement plus romanesque. Au cours de leur fuite à travers l’Andalousie, Frasquita et les enfants sont témoins d’événements sanglants pendant des insurrections paysannes provoqués par de jeunes anarchistes. Grâce à son don, Frasquita guérira leur chef gravement blessé, Salvador, dont elle tombera amoureux. Elle connaîtra de brefs instants de bonheur, mais elle sent que la mort rôde autour d’eux… sa fille Martirio sera assassinée par un ogre, si bien que Frasquita devra faire appel à la plus haute magie pour la ramener à la vie ; magie dont elle ne disposera plus lorsqu’un peu plus tard, Salvador tombera sous les balles des soldats gouvernementaux… Frasquita perd la raison, entraîne ses enfants dans une nouvelle fuite insensée qui consiste à marcher, marcher, marcher… sans jamais s’arrêter, sans se laver, se nourrissant à peine… jusqu’à la mer...
   "Tressés, membres et cœurs et pensées. Tressés serré. Cordes mouillées, nouées dans les brisants, puis séchées, blanchies dans les sables, les enfants avancèrent d'un même pas, petits et grands, au rythme de leur mère, le premier de cordée. Il sentirent la courbure de la terre sous leurs pieds nus. Ils virent la forme de leur mère marcher vers ce lieu toujours plus lointain où l'horizon s'arrondissait légèrement comme un ventre [...] Des femmes couraient pour nous essuyer le visage, pour nous humecter la bouche, pleurant les larmes que nous ne pleurions pas, insultant notre mère qui nous imposait cette folie..."

   
   Le troisième livre, "L’autre rive", décrit le passage d’Espagne en Algérie, puis la poursuite de la marche dans le Sahara. C’est Noura, une vieille Algérienne qui immobilise de force le petit convoi, Frasquita étant sur le point d’accoucher d’un sixième enfant (Soledad, la narratrice). Elle met de l’ordre, enferme temporairement Frasquita, jusqu’à lui faire retrouver la raison, et lui donne l’occasion de refaire sa vie. Hélas, Frasquita meurt quatre ans plus tard au sommet de sa gloire de couturière et au grand dam de la cadette cachée sous son lit :
   Un très bel extrait :
   "J’ai quatre ans à peine et j’écoute les derniers mots de ma mère à l’esprit décousu. Des phrases de laines nuancées, des paroles liées au point de chaînette, de la douleur réduite en fil. J’écoute les lourds manteaux de récits qu’elle se tisse, les blasons, les bannières colorées. J’écoute les cris, les larmes, les perles, les cabochons de pierres fines, les paillettes en métal précieux. J’écoute les longs silences comme des points coupés qui par leurs jours allègent l’air compact de la chambre encombrée de motifs fabuleux. Blancs soudain dans la longue agonie, punto in aria. J’écoute le souffle de ma mère, les fils tirés, le lacis, la dentelle, les ornements brodés par ses lèvres blanches sur les poches, les cols, les boutonnières et les boutons de gilets imaginaires en casimir écarlate […]"

   
   L’histoire ne se termine pas avec la mort de la mère, car les filles aussi ont hérité chacune d’un don… (mais sincèrement, à partir de sa mort, le récit devient un peu superficiel, m'enfin, ne soyons pas pédants!)
   
   Pour conclure : c’est un roman "fort", haletant, à la langue ciselée et adaptée avec justesse aux différentes situations. On se laisse volontiers entraîner dans la folie de cette femme, dans l’univers de ces femmes. On est au plus près d'elles... Pour moi, c’est un livre de femme écrit pour des femmes. J’aimerais bien savoir ce qu'en pensent les messieurs...???

critique par Alianna




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