Lecture / Ecriture
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Carnet de notes 1991-2000 de Pierre Bergounioux

Pierre Bergounioux
  Carnet de notes 1991-2000
  Une chambre en Hollande
  Jusqu’à Faulkner
  Carnet de notes – 2001-2010
  Chasseur à la manque
  Miette
  Carnet de notes, 2011-2015
  Géologies
  La mort de Brune

Pierre Bergounioux est né à Brive-La Gaillarde en 1949. Ancien élève de l'École Normale Supérieure, il enseigne le français en région parisienne. Marié et père de famille, il vit dans la vallée de Chevreuse. Passionné d'entomologie, il pratique également la sculpture.
Portés par un style poétique remarquablement ciselé, ses livres entendent éclaircir la douloureuse question des origines et du déracinement, non seulement géographique mais ontologique

Carnet de notes 1991-2000 - Pierre Bergounioux

Un excellent bulletin
Note :

    Le premier volume de ce Carnet, qui couvrait les années 1980-1990, avait été une découverte importante. Cette deuxième étape laisse une impression plus mitigée: il n'y a plus l'éclat de la découverte, Bergounioux s'est dévoilé, on le connaît ou du moins on connaît de lui ce qu'il veut faire connaître. On connaît les cycles de son existence, celle qu'il mène en région parisienne, consacrée à l'écriture et au travail (l'enseignement), celle qu'il mène aux Bordes, en Corrèze, où il travaille le fer: "... le partage actuel, les onze mois de l'année passés à tenter de s'élever, en conscience, à la hauteur de ce qui a eu lieu sans que je sache de quoi, vraiment, il retournait, et les quatre semaines concédées aux passions archaïques, à la réclamation du pays perdu, du grand passé." Entre les deux, il y a les obligations de l'écrivain, les voyages (Bergounioux en Belgique : "Le paysage a changé, ainsi que les plaques d'immatriculation des voitures"), les conférences, les signatures, les textes de commande, les interviews, les séances de photos, la radio, la télévision, obligations d'autant plus nombreuses qu'il semble répondre sans rechigner à toutes les sollicitations.
   
   On connaît son exigence envers lui-même, son éternelle insatisfaction, ses plaintes, ses difficultés à écrire ("On n'est pas fait pour ça, l'accès du sens enfoui est sévèrement gardé, il faut livrer bataille, verser tribut pour franchir le défilé sans être à aucun moment certain d'avoir rapporté quelque chose qui vaille de ce côté"). On connaît son écriture, polie, précise, rigoureuse qui découle de la même exigence, ses bizarreries, son utilisation du "que" temporel ("Nous mangeons et parlons jusqu'à minuit et demi que Jean-Claude me conduit à l'hôtel"), son vocabulaire étrange à la limite de l'archaïsme: chez Bergounioux, on extrait un auteur, on administre ou on dispense des cours, on dépêche des copies, on couvre des pages, on jette le courrier à la poste et, quand on a le temps, on s'alimente ou on se nourrit.
   
   Les jours s'alignent sur les pages comme dans la vraie vie, les enfants grandissent, l'aîné devient médecin, le petit cherche encore sa voie après une scolarité plutôt moyenne ("Le professeur de gymnastique, qui est un imbécile tout droit sorti d'une série B américaine (la coiffure, la fatuité accablante, la nullité) lui a donné une heure de colle parce qu'il n'avait pas déposé une punition dans son casier"). On croise des connaissances, Denis Montebello, Manet Van Montfrans, Henri Cueco, Claude Burgelin, Robert Bober, même Perec est évoqué à l'occasion d'un arrêt au café de la Mairie. Les affinités se teintent d'amitié, François Bon devient François, Pierre Michon, Pierre. Comme avec Edouard Levé, on peut jouer au jeu du "moi aussi/moi non plus", c'est un des charmes du texte autobiographique. Mais c'est là que le bât blesse parce qu'on aperçoit un glissement, au fil du temps.
   
   On part d'un constat partagé: "Le sentiment de la vie est euphorique. Ce qui a pour fonction de nous y attacher - une prime d'installation. Puis l'expérience, l'exercice de la réflexion provoquent un désenchantement graduel. Lorsqu'il s'achève, on peut s'en aller." On est bien d'accord, on connaît ce désenchantement. Mais au fur et à mesure que les années passent, il semble prendre la forme, chez Bergounioux, d'un racornissement qui se traduit par une difficulté de plus en plus importante à souffrir ses semblables: "Le nombre de gens dont je ne désapprouve pas les propos, la conduite, décroît très vite". On s'accorde avec lui sur le goût de l'aube, sur le souci du passé qui transparaît dans les écrits qu'il livre à cette période et qui montrent son obsession des origines sociales, familiales, géographiques, géologiques même, sur l'importance du travail - pas le travail salarié mais celui qu'on accomplit en marge, le seul qui vaille et qui permette de sortir de ces vacances en se disant qu'elles ont été réussies parce qu'on a bien travaillé - mais on s'aperçoit que ces préoccupations conduisent Bergounioux à s'éloigner de plus en plus des autres, des hommes, des siens même, et cet éloignement, on aimerait si possible l'éviter. En un mot, on ne voudrait pas partager sa vision "des types que je croisais, dans mon enfance, à Brive, certains commerçants qui fréquentaient Le Gambetta, où ils jouaient au tiercé, lançaient des dés, sur le comptoir, en buvant des apéritifs. Il n'aurait tenu qu'à moi, je les aurais fait jeter au cachot pour outrage à l'humanité qu'ils foulaient au pied." On se dit que Bergounioux ne nous apprécierait guère...
   
    Citation. "Je lis Les Expériences touchant le vide et les Traités de l'équilibre des liqueurs et de la pesanteur de la masse de l'air et descends faire les courses au supermarché." (p.940)

critique par P.Didion




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