Lecture / Ecriture
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L'Oblomova de Tecia Werbowski

Tecia Werbowski
  L'Oblomova
  Le mur entre nous
  Franz Schubert Express
  Chambre 26
  Hôtel Polski

L'Oblomova - Tecia Werbowski

Oblomovons!
Note :

   Inspiré de l’"Oblomov" de Gontcharov (qu’il va me falloir enfin lire), "L’Oblomova" est un curieux récit dont la narratrice cherche à tout prix la tranquillité. Orpheline polonaise devenue traductrice, elle est désormais veuve d’Andrzej, un homme d’affaires fortuné nettement plus âgé qu’elle. Celui-ci lui ayant laissé sa fortune à condition qu’elle travaille, l’héroïne provoque un accident de voiture pour justifier l’utilisation d’un fauteuil roulant et simuler une maladie plus ou moins fictive.
   
   Assez contemplatif (cela m’a d’ailleurs fait penser à "une autre histoire de chat"), ce livre a pour thème principal la paresse, qui se traduit par l’indolence, les petites manies, le quête de repos, la fuite des ennuis ou de toute activité non souhaitée par la narratrice. Un exemple amusant pourrait être celui-ci: «Le soir, j’ai commencé à lire le récit de Roald Dahl "The Landlady". Ça m’a fait penser que je pourrais au fond, louer une chambre avec salle de bains: la maison est si grande et parfois, la nuit, je ne me sens pas à mon aise.» (p 32) L’indifférence apparente de la narratrice touche jusqu’à la trame du récit qu’elle est en train de lire, puisque l’histoire d’une tueuse en série empaillant ses locataires lui suggère un simple rapprochement avec sa condition actuelle de personne isolée ayant une chambre à louer. Le fait que cette lecture lui fasse penser à la location comme un pas vers la tranquillité est délicieusement ironique !
   
   Ce personnage excentrique est obsédé par certains sujets, à commencer par les animaux, avec les chats Minou et Professeur Blum, que l’héroïne enchaîne dans son jardin pour les empêcher de s’aventurer sur la route… sans parler de ses dons à la SPA ou de ses impulsions protectrices. Les hommes font aussi partie des fixations de l’Oblomova: sensible au charme des hommes d’action canadiens, elle a un faible pour les pompiers ou les policiers, devant lesquels elle adopterait presque un comportement possessif. C’est peut-être la raison qui la pousse à enfermer dans la cave la grossière employée qui a remplacé le charmant jeune homme de la compagnie des eaux, qu’elle se faisait une joie d’accueillir pour la vérification du compteur. Cette scène un brin sadique illustre bien son rapport difficile aux personnes qui l’importunent – les femmes relevant visiblement toujours de cette deuxième catégorie.
   
   La narratrice a une vision finalement assez cynique du Canada, qu’elle oppose à plusieurs reprises à l’Europe qui, outre quelques souvenirs de l’orphelinat, est aussi décrite comme une terre plus personnelle, comme lorsqu’elle évoque brièvement les cimetières entretenus par les proches dans un cas, par une entreprise dans l’autre.
   
   «L’automne canadien, c’est une explosion de toutes les couleurs impressionnistes possibles. Le jaune, on dirait l’œuf d’or du conte russe. Le bronze discret et le rouge agressif se fondent en une couleur de vin séculaire, bordeaux ou sang de taureau, un extraordinaire arc-en-ciel fixé dans ce feuillage. Un miracle de la nature.» (p41)
   Les saisons passent, et la narratrice est fascinée par l’hiver, qui lui permet de garder ses chats auprès d’elle et de rester au lit à paresser. Toujours avec la crainte d’être dérangée dans son havre de paix. «Une chose doit arriver, quelqu’un viendra. Et puis, ce soulagement: personne ne viendra, rien ne se passera.» (p13)
   
   La mélancolie finit par aboutir à une autre obsession: celle du suicide, en particulier en faisant référence à des personnalités mortes de cette façon comme Romain Gary. Cet acte que la narratrice envisage de commettre pour enfin goûter au grand sommeil est abordé avec détachement, indifférence, passivité. Enfin, le destin frappe à sa porte, ponctuant joliment ce récit où le temps échappe à celle qui cherche à contrôler toute sa vie… bien que le temps n’ait pas d’importance pour elle.
   
   Emaillé de références littéraires et musicales, ce livre m’a vraiment plu. C’est un texte court mais, s’il évoque le laisser-aller et le temps qui semble filer entre nos doigts, il est plus complexe qu’il n’y paraît à première vue. Les thèmes qu’il aborde sont nombreux et son Oblomova est moins satisfaite de son sort qu’elle ne le semble a priori. Ecrit simplement mais avec élégance, ce récit où il ne se passe apparemment rien est en fait si séduisant qu’on peine à s’en arracher avant la fin. Un texte très fin qui m’a fait un peu méditer mais qui surtout a été un moment exquis où, paresseuse, allongée sur mon lit, j’ai savouré ces quelques pages en éprouvant moi aussi un sentiment de volupté à ne «presque» rien faire…
   
   NB: roman très court (cinquantaine de pages)
   Première parution en France en 1997

critique par Lou




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