Lecture / Ecriture
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Au château d’Argol de Julien Gracq

Julien Gracq
  Le rivage des Syrtes
  Au château d’Argol
  En lisant, en écrivant
  Un balcon en forêt
  Un beau ténébreux
  Autour des sept collines
  Les terres du couchant
  La forme d'une ville
  Les eaux étroites
  Les Carnets du Grand Chemin
  La Presqu’île

Julien Gracq est le nom de plume de Louis Poirier, écrivain français, né en 1910 et décédé en 2007.

Au château d’Argol - Julien Gracq

Arabesques dangereuses
Note :

    J’ai terminé, il y a déjà quelques jours, le premier roman de Julien Gracq, et je pense que je vais en parler avec une grande maladresse. Mais parlons-en quand même!
   Le personnage principal, bien qu’inhumain, comme dans tout bon roman noir, c’est d’abord le château du titre, manoir perdu au milieu des solitudes, au sommet d’un éperon rocheux, accessible par un sentier tortueux (autant dire inaccessible). Ses fenêtres ressemblent à des meurtrières, on dirait une muraille emmurant de sombres secrets. L’intérieur révèle un confort extravagant et sauvage: fourrures épaisses, soieries asiatiques… La visite s’achève sur la bibliothèque, au sommet d’une tour dominant la forêt.
   Car le château est comme enseveli dans une épaisse forêt presque animée, battue par les pluies. Non loin, la mer, violente elle aussi. Et au fil des errances des personnages, d’autres lieux se révèlent, tout aussi mystérieux et funèbres: un cimetière oublié, une chapelle surplombant l’abîme, qui se transforme dans la pénombre verte des vitraux en une sorte de sanctuaire sous-marin...
   
   Trois personnages se retrouvent au château d’Argol.
   Albert l’a acheté sur les recommandations d’un ami féru de romans noirs. Il s’y retire pour se plonger dans des études philosophiques et y attend Herminien, son ami, son double, et Heide, dont on ne sait d’abord si c’est une femme ou un homme, mais seulement que cette âme ne s’épanouit que dans les convulsions des révolutions.
   D’étranges relations se nouent entre ces trois personnages, faites de désir, de rivalités, de jalousie et de violence. Ces figures tourmentées nous restent cependant assez opaques, car jamais le narrateur ne leur donne la parole.
   C’est aussi que plus que des personnages il s’agit de «forces» ou de figures mythiques. Comme des sortes de dieux, certains peuvent mourir et pourtant continuer à exister, renaître, se rétablir ou se flétrir à nouveau.
   Heide est ainsi une figure radieuse, presque indescriptible: «son visage était divers comme les heures du jour». Elle semble faite à la fois de lumière et de feu; ainsi nous est-elle décrite dans sa passion soudaine et totale pour Albert: «Tout son sang bougeait et s’éveillait en elle, emplissait ses artères d’une bouleversante ardeur, comme un arbre de pourpre qui eût épanoui ses rameaux sous les ombrages célestes de la forêt. Elle devenait une immobile colonne de sang, elle s’éveillait à une étrange angoisse; il lui semblait que ses veines fussent incapables de contenir un instant de plus le flux épouvantable de ce sang qui bondissait en elle avec fureur au seul contact du bras d’Albert _ et qu’il allait jaillir et éclabousser les arbres de sa fusée chaude, tandis que la saisirait le froid de la mort dont elle croyait sentir le poignard entre ses deux épaules». C’est dire que l’amour est d’emblée associé à l’angoisse et à la conscience d’une issue fatale.
   
   Et il y a donc cette écriture, à la fois abstraite et riche d’images toujours saisissantes, complexe et ensorcelante, qui pourrait être décrite par l’image du filet qui caractérise les paroles d’Herminien, tentant de «saisir» Heide qui lui échappe: le soir, lorsqu’il sont tous les trois réunis, ses paroles sont des «arabesques dangereuses» , de «bouleversantes incantations» , un «filet de Pénélope au tissu arachnéen» . Il faut faire un effort pour démêler cette toile, mais on en est prisonnier, séduit et emporté.
   Le roman s’enrichit aussi de mille références, et semble particulièrement inspiré par le Parsifal de Wagner et le mythe de la sainte Lance, qui blesse et qui guérit. On en trouve de multiples échos, dans les lectures d’Albert, dans la chapelle des abîmes où une horloge, un tombeau, une lance et un casque semblent réunis de façon «emblématique», et aussi dans la gravure que contemple Herminien et que découvre secrètement Albert. Ce mythe et sa relecture cruelle (la fascination pour la blessure et le sang qui en coule) expliquent les rapports entre les personnages, d’une façon qui m’est restée un peu mystérieuse, et ça ne m’a pas déplu!
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critique par Rose




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Enorme bourrasque
Note :

    "Un voile d'ombre s'appesantit à ce moment sur l'enclos des tombes, et Albert rejeta la tête en arrière, tant pour discerner la cause de cette soudaine éclipse que pour jouir une dernière fois du spectacle de la baie. Un énorme nuage naviguait alors avec lenteur au-dessus des espaces de la mer, comme le visiteur miséricordieux de ces plaines liquides ignorées des vaisseaux. Rien ne peut dépeindre la comblante et lente majesté avec laquelle s'effectuait cette navigation céleste." (p 27)
   
   C'est sans doute le classique qui m'a le plus dépaysée, l'énorme bourrasque à laquelle je ne m'attendais pas, la rencontre exaltée entre la lectrice que je suis et le grand mais curieux roman que constitue "Au château d'Argol".
   
   Publié à la fin des années 1930 par José Corti," Au château d'Argol" est un roman bouillonnant, dense, presque effervescent où se bousculent les images, les références et les clichés littéraires, dans un enchevêtrement de phrases somptueuses et immenses qui frappent l'imagination tout en étant systématiquement dans l'excès. Julien Gracq déclarait en 1981 au Magazine Littéraire que ce livre n'était pas une parodie mais plutôt un roman d'adolescent (cf les précieuses notes de la Pléiade que j'ai bien sûr lues avec avidité une fois le château et ses héros démasqués). Comprenons par là un roman où jaillissent les références philosophiques et littéraires d'un lecteur assidu et passionné. Pour l'auteur de ces notes, les influences sont celles de Jules Verne, de Wagner et plus encore, de Poe et du surréalisme (à l'époque de l'existentialisme et de la littérature engagée). Mais j'ai surtout énormément pensé au roman noir, aux inspirations gothiques de Radcliffe, Maturin et de Lewis et aux romantiques allemands. Mon édition évoquait d'ailleurs Faust et Méphisto en parlant des deux héros du roman mais j'ai aussi en partie retrouvé l'univers de Hoffmann et de Lenz. Quoi qu'il en soit, le récit a pour cadre un château isolé près d'une forêt sombre, d'une mer troublante et d'un vieux cimetière dont la description n'a rien de rassurant, étant caractérisée la recherche d'adjectifs aux accents dramatiques ou particulièrement lugubres.
   
   Ce livre est curieusement pour moi à la fois une révélation et une légère déception. Tout me prédisposait à aimer les élans mystico-lyriques du narrateur, l'atmosphère sombre, le cadre inquiétant, l'écriture riche et imagée. J'ai été très sensible à l'impétuosité et à la fougue qui caractérisent ce texte, j'ai effectivement savouré le décor; quant aux phrases, elles font tout l'intérêt du roman. Et pourtant, dans cette histoire où finalement rien ne se passe en dehors de l'accomplissement implacable du destin, je n'ai éprouvé d'intérêt que pour les sublimes descriptions et l'envoûtante association de noms et d'adjectifs, parfois improbable. Et dans ces descriptions, je n'ai pu m'empêcher de trouver parfois un aspect un peu précieux et ronflant à l'écriture de Gracq, qui m'a pourtant fascinée. Une impression qui, je l'espère, ne se confirmera pas à la lecture du "Rivage des Syrtes", que je lirai évidemment (quand, je ne sais pas). Quoi qu'il en soit, voilà un immense auteur à découvrir absolument.
   
   J'ai découvert au passage dans mon édition un titre qui m'intrigue, "Le Vieux baron anglais".

critique par Lou




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