Lecture / Ecriture
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Agnes Grey de Anne Brontë

Anne Brontë
  Agnes Grey
  La châtelaine de Wildfell Hall

Anne Brontë (1820 - 1849) est une romancière britannique, soeur de Charlotte Brontë et d'Emilie Brontë, toutes deux romancières.

Agnes Grey - Anne Brontë

La plus jeune des Brontë
Note :

   Je n’ai pas toujours bonne mémoire quand il s’agit de livres ou de films – d’où en partie le pourquoi du comment de la genèse de ce blog. Pourtant "Les Hauts de Hurlevent" et "Jane Eyre" des sœurs Brontë m’ont laissé une forte impression et, chose assez rare, je me revois très bien en train de dévorer le roman de Charlotte à l’age de treize ou quatorze ans, vautrée sur le tapis au pied de mon lit à une période de ma vie où je boudais les classiques et les pavés –ce qui concernait à peu près tous les livres de plus de 300 pages! Comme quoi la littérature victorienne a toujours eu une aura toute particulière dans ma courte vie de lectrice…
   
   Pour en revenir à nos moutons, sur ma wishlist au Père Noël figurait cette année le deuxième tome de la Pléiade consacré à la famille Brontë. Bien qu’un peu ronchon à force trimballer dans sa hotte des produits presque exclusivement victoriens, Papa Noël a donc déposé sous le sapin la bible en question. Et quel bonheur! Car non contente d’avoir dévoré "Agnes Grey", je vais pouvoir me ruer bientôt sur un des trois autres romans figurant dans cet excellent livre – outre la tradition familiale, j’apprécie particulièrement cette collection pour les notes très pertinentes ainsi que l’important travail d’édition et de traduction.
   
   Fille de pasteur, Agnes Grey décide de devenir gouvernante pour aider financièrement sa famille. Elle travaille d’abord pour les Bloomfield, qui l’accablent de reproches tout en l’empêchant d’avoir la moindre autorité sur une bande d’enfants stupides et foncièrement mauvais. Cruels avec les animaux, capricieux, violents, irrespectueux, incapables d’apprendre leurs leçons, les enfants n’ont d’égaux que leurs parents, absurdes et condescendants. S’ensuit un séjour de quelques années chez les Murray, dont les filles ne sont pas non plus des élèves modèles. Entre l’aînée, jolie, vaine et trop aguicheuse pour une jeune femme bien élevée, et la plus jeune, garçon manqué jurant comme un charretier, Anne doit une fois encore supporter bien des caprices. Puis elle tombe amoureuse de Mr Weston, homme d’église foncièrement bon et intelligent. Tout pourrait s’arranger, jusqu’au jour où, s’apercevant de ses sentiments et persuadée de pouvoir mettre tous les hommes à ses pieds, Miss Murray entreprend de séduire Mr Weston par jeu, empêchant au passage toute rencontre fortuite entre le suffragant et la gouvernante. Miss Murray, vouée à un mariage d’argent, sera-t-elle heureuse? Mr Weston succombera-t-il au charme de l’une ou à la sincérité de l’autre? A vous de le découvrir.
   
   Une fois de plus, j’ai passé un excellent moment en compagnie d’une des sœurs Brontë, bien que ce livre soit assez différent de mes lectures précédentes. Pas de fantastique ou d’influences gothiques par exemple, aucun mystère et une histoire qui semble à première vue un peu moralisatrice, avec des personnages assez manichéens – à l’exception peut-être de Miss Murray, parfois plus touchante malgré son grand égoïsme. Anne est un parangon de vertu et je dois avouer que sa morale irréprochable de fille de pasteur a parfois un petit côté agaçant, y compris lorsqu’elle se dénigre de façon systématique dès qu’il s’agit de sa possible influence sur Mr Weston. Plus ou moins autobiographique, ce charmant roman d’amour avec l’héroïne la moins romantique qui soit peut cela dit passer un trop rapidement pour un texte un peu austère ou un roman pour fleurs bleues.
   
   Regroupé avec les deux titres les plus connus de ses sœurs lors d’une première édition, "Agnes Grey" a été rapidement jugé un peu trop traditionnel et inférieur aux romans de ses aînées… tandis que Charlotte elle-même fait un portrait peu flatteur d’Anne, la décrivant comme une jeune fille effacée à qui il manque la fougue d’Emily (cf Dominique Jean). Et pourtant!
   
   Outre des qualités de narration indéniables, la trame du récit très bien construite et un discours sur l’éducation peu ennuyeux car il parsème seulement l’histoire de remarques faisant écho à des scènes mémorables, ce roman est plus impertinent qu’il n’y paraît à première vue. De nombreux signes a priori discrets dénoncent avec sévérité la décadence et l’attitude peu élégante des «parvenus» - bien que les propriétaires terriens finissent également par en prendre eux aussi pour leur grade. Les allusions faites aux termes précieux et ridicules choisis par ses employeurs m’ont beaucoup amusée, même si je dois avouer que sans les notes de mon édition j’aurais laissé passer un certain nombre de remarques très intéressantes.
   
   "Agnes Grey" est peut-être un roman a priori discret et effacé comme son personnage principal et, peut-être, comme son auteur, si on songe à le comparer aux flamboyants et très romanesques "Jane Eyre" et "Wuthering Heights". C’est cependant un roman passionnant qui, malgré un certain pragmatisme, s’appuie au fond sur une très belle histoire d’amour et des personnages attachants ou détestables qui ne peuvent pas laisser le lecteur indifférent. L’écriture, très soignée et travaillée, plutôt sèche et précise, est très agréable. J’aurais tendance à penser que ce livre s’adresse plus à un public féminin.
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critique par Lou




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Avantage des liseuses
Note :

    Enfin! J'ai pu lire le roman de Anne Brontë, Agnès Grey, grâce aux livres gratuits chargés sur mon Kindle, complétant ainsi ma connaissance des talentueuses sœurs Brontë.
   
    Agnès Grey est la fille d'un pasteur modeste. Sa mère, une lady, a dû rompre avec sa famille pour pouvoir se marier. Cette femme, digne et courageuse, vit modestement avec son mari et ses filles dont l'amour compense, à ses yeux, la perte de sa fortune et de son rang social. Mais le pasteur qui sent sa santé décliner cherche à accroître ses revenus pour ne pas laisser sa famille dans l'embarras. Peu doué pour les affaires, il fait faillite. Sa fille Agnès, pour aider ses parents, se place alors comme éducatrice dans une famille de riches parvenus puis de nobles ruraux. Elle fait ainsi le dur apprentissage de la servitude et c'est avec persévérance qu'elle affronte les difficultés de la vie faite de travail et d'humiliations. Cela ne l'empêche pas de ressentir un doux sentiment pour le vicaire de M. Weston. Mais celui-ci saura-t-il distinguer la jeune fille au milieu des nobles demoiselles qui la méprisent?
   
    Anne, écrivain et poète, née en 1820, la dernière des six enfants Brontë, est loin de la sensibilité exacerbée d'Emily, du romantisme morbide et sauvage des Hauts de Hurlevent, de ses personnages farouches et sombres, de son irrespect des convenances et du bon goût. Elle n'est pas non plus, comme la Charlotte de Jane Eyre, qui flirte avec la folie et la mort dans un château lugubre qui cache ses secrets. Si elle ressemble à Charlotte, c'est plutôt à celle qui a écrit Le Professeur, enseignante dans une pension de jeunes filles et amoureuse du professeur de ces demoiselles.
   
    Le roman est en grande partie autobiographique. Anne Brontë, fille de pasteur, s'inspire de son expérience de gouvernante dans des maisons bourgeoises. Elle ne laisse, en aucun cas, libre cours à son imagination. Comme Agnès Grey, elle entre comme préceptrice chez des gens qui la chassent après quelques mois. Puis elle reste au service d'une autre famille pendant des années. Son récit est donc réaliste et même moralisateur. Elle y parle de l'éducation des enfants, donne son avis de pédagogue, déplore le manque de cohérence des parents dans l'éducation de leur progéniture et dénonce leur incapacité à leur inculquer des principes moraux.
    Anne, dont c'est le premier roman, (elle en a écrit deux) a l'art du portrait. Elle parvient à saisir les traits de caractère de ses personnages pour bien les camper, mettre en valeur ce qui les distingue, peindre leurs travers, leurs faiblesses ou leurs forces. Elle peut même avoir la dent dure envers ces riches nobles, ces dames uniquement préoccupées de paraître, ces clergymen plus soucieux de briller et de faire fortune que de servir Dieu.
   
   "M. Hatfield avait coutume de traverser rapidement la nef, ou plutôt de la traverser comme un ouragan, avec sa riche robe de soie voltigeant et frôlant la porte des bancs, et de monter en chaire comme un triomphateur monte dans le char triomphal; puis se laissant tomber sur le coussin de velours dans une attitude de grâce étudiée, de demeurer dans un silencieux prosternement pendant un certain temps... ensuite de retirer un joli gant parfumé pour faire briller ses bagues aux yeux de l'assistance, passer se doigts à travers ses cheveux bien bouclés, tirer un mouchoir de batiste.... "

   
   On voit qu'elle utilise la satire avec une certaine férocité! En cela, elle ressemble un peu à Jane Austen, l'humour en moins! Elle ne manie pas comme cette dernière l'ironie savoureuse qui fait des œuvres de Jane Austen des petits bijoux d'intelligence et de finesse, bref, elle n'égale pas la grande romancière mais elle a un talent incontestable pour peindre les milieux sociaux. Elle sait le faire sans tomber dans le manichéisme, en sachant rendre les nuances. Les jeunes filles dont elle s'occupe ont chacune leurs défauts mais Agnès ne peut s'empêcher d'éprouver pour elles un certaine affection et même parfois de la compassion. Ainsi Rosalie, coquette, frivole, légère qui fait tout pour s'attirer les compliments de ses cavaliers servants tout en n'ayant que du dédain pour eux, surtout s'ils sont pauvres, sera la victime de son caractère et de l'éducation liée à son milieu. Elle épousera un homme riche et titré mais pervers et cruel qui fera son malheur.
   
    Anne Brontë sait aussi peindre les humiliations subtiles que doit subir au jour le jour une subalterne. Elle montre combien le mépris des grands fait du mal quand on n'a pas d'autre avenir que de les servir, et combien leur indifférence est plus difficile, encore, à supporter que leur méchanceté. Agnès Grey, quand ses jeunes maîtresses sont avec leurs amies et leurs soupirants n'existe pas. Sa présence est niée, personne ne la voit, ni ne lui parle. Elle est effacée, gommée. Ce qui n'empêche pas ces hauts personnages de l'exploiter malgré leur richesse en la sous-payant, ni d'avoir eux-mêmes les défauts qu'ils ne supporteraient pas chez leur employée!
   
   "Et si, en parlant, leurs yeux venaient à se poser sur moi, il semblait qu'ils regardassent dans le vide, comme s'ils ne me voyaient pas où étaient très désireux de paraître ne pas me voir."
...
   
    Pourtant, n'allez pas voir en Anne Brontë, une révolutionnaire ni même une contestataire! Elle déplore qu'Agnès soit traitée comme une simple domestique parce qu'elle juge sa position supérieure! Pauvre, certes, mais fille de pasteur, bien éduquée, vertueuse, ayant les manières pour vivre dans le monde, instruite, elle aime les livres et est une bonne latiniste, Agnès est humiliée que l'on ne reconnaisse pas sa juste valeur.
   
    D'autre part, Anne Brontë fait preuve d'un sentiment féministe discret en dénonçant les brutalités d'un mari qui a le droit de négliger sa femme, de mener une vie dissolue et d'exercer sur elle son autorité sans qu'elle ait son mot à dire. Pour Anne, une femme doit être intelligente et instruite. Pour le reste, elle a des idées conventionnelles sur l'éducation des filles. Ainsi Mathilde qui aime l'équitation et a une passion pour les chevaux et la chasse, qui imite le langage et les attitudes des hommes, est jugée comme mal éduquée. Il lui faudra obéir aux règles de bienséance, de retenue, et renoncer à ses goûts pour remplir comme elle le doit son rôle de femme.
   
    Quant à l'amour, comme chez Jane Austen et aux antipodes d'Emily Brontë, Anne pense qu'il doit être raisonnable, contrôlé et vertueux. Il est fondé sur l'estime et la valeur de chacun.
   
    Les sœurs Brontë représentent la frontière entre romantisme et réalisme de l'époque victorienne. Si Emily me paraît très romantique par sa violence, les sentiments exacerbés, la peinture des paysages âpres et déserts, l'aspect torturé de ses personnages, nous voyons combien les préoccupations, les idées et le style d'Anne Brontë en sont éloignés tout au moins dans ce livre. Reste à lire son deuxième roman : La châtelaine de Wildfell Hall... si je le trouve en français!

critique par Claudialucia




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