Lecture / Ecriture
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Le joueur d'échecs de Stefan Zweig

Stefan Zweig
  Le joueur d'échecs
  Amok
  Wondrak
  Marie-Antoinette
  Vingt-quatre heures de la vie d'une femme
  Lettre d’une inconnue
  Le voyage dans le passé
  La Confusion des sentiments
  Brûlant secret
  Un soupçon légitime
  Conscience contre violence
  Le Monde d’hier
  Journaux
  Clarissa
  Un mariage à Lyon
  La peur
  Erasme
  Les très riches heures de l’humanité
  Destruction d'un cœur
  Nietzsche
  Le Chandelier enterré
  Balzac - Le roman de sa vie
  Romain Rolland / Stefan Zweig : Correspondance 1910-1919

Stefan Zweig est un écrivain, dramaturge, journaliste et biographe autrichien né en 1881 à Vienne en Autriche-Hongrie, il s'est suicidé avec son épouse en 1942, au Brésil.

Le joueur d'échecs - Stefan Zweig

«Tout au plus une illustration de la charmante et grandiose époque»
Note :

   "Tout au plus une illustration de la charmante et grandiose époque où nous vivons"
   
   Ultime chef-d'oeuvre de Stefan Zweig, ce récit est un des derniers textes qu'il ait écrit dans son exil brésilien, avant de mettre fin à ses jours en 1942. Il s'agit d'un texte assez court - moins d'une centaine de pages - et les événements qui nous y sont contés prennent place sur un paquebot pendant un voyage de New York à Buenos Aires. Des événements à première vue sans importance: le narrateur découvre au moment du départ qu'un champion d'échecs se trouve parmi les passagers et cela pique sa curiosité "car plus un esprit se limite, plus il touche par ailleurs à l'infini. Ces gens-là, qui vivent solitaires en apparence, construisent avec leurs matériaux particuliers et à la manière des termites, des mondes en raccourci d'un caractère tout à fait remarquable." La première partie du joueur d'échecs nous permet donc de faire la connaissance de Czentovic, le champion, et de quelques autres passagers amateurs d'échecs parmi lesquels un compatriote du narrateur (Autrichien donc), le docteur B., personnage très discret mais qui est le seul à pouvoir en remontrer à Czentovic alors même qu'il prétend ne plus avoir touché un échiquier depuis des années.
   
   L'architecture de ce texte de Stefan Zweig a de quoi surprendre, le compte-rendu de la croisière semblant ne servir que de prétexte et de cadre au récit de la vie de Czentovic tout d'abord, puis à celui par le docteur B. de son emprisonnement dans les geôles nazies, dans les mois qui ont suivi l'Anschluss, un récit qui constitue sans aucun doute le coeur et la raison d'être du "Joueur d'échecs". Vu sous cet angle, le risque est que la biographie de Czentovic et le compte-rendu de la croisière n'apparaissent que comme un emballage inutile autour du récit du docteur B. Mais par quelque obscur miracle, il n'en est rien et le "Joueur d'échecs" est un texte d'une grande cohérence où les différentes parties, loin de se déforcer, s'éclairent les unes les autres, et se renforcent pour confronter le lecteur aux énigmes de la déshumanisation et de la folie, en prise directe avec la situation politique dans laquelle ce texte a vu le jour.
   
   
   Extrait:
   "Comment un seul et même cerveau pourrait-il à la fois savoir et ne pas savoir quel but il se propose, et, en jouant avec les blancs, oublier sur commande son intention et ses plans, faits la minute précédente avec les noirs? Un pareil dédoublement complet de la pensée suppose un dédoublement complet de la conscience, une capacité d'isoler à volonté certaines fonctions du cerveau, comme s'il s'agissait d'un appareil mécanique. Vouloir jouer aux échecs contre soi-même, est donc aussi paradoxal que vouloir marcher sur son ombre. (...) Mais je n'avais pas le choix, pour échapper à la folie et à la totale décrépitude de mon esprit. Mon atroce situation m'obligeait à tenter ce dédoublement de mon esprit entre un moi blanc et un moi noir, si je ne voulais pas être écrasé par le néant horrible qui me cernait de toutes parts." (p. 69)
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critique par Fée Carabine




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La soumission et la folie
Note :

   Sur un bateau traversant l’Atlantique, un homme reconnaît une vedette des échecs qui voyage incognito, Czentovic. Décidé à le voir jouer, il monte un stratagème pour l’inciter à se dévoiler. Arrivant à ses fins, il parvient à monter une partie dans laquelle Czentovic jouera contre l’ensemble des autres membres à bord. Et alors qu’un coup décisif est sur le point d’être joué, un inconnu retient les joueurs pour les empêcher d’offrir la victoire au champion. Curieux, on interroge le nouveau venu qui dit n’avoir pas joué aux échecs depuis plus de 20 ans. Il raconte alors comme il a appris à jouer: à cause de son enfermement et de son isolement décidé par les nazis.
    
   "Le joueur d’échecs" est un roman court mais dense. Zweig réussit à surprendre son lecteur dans cette nouvelle. Alors qu’il pense que le joueur d’échecs du titre est Czentovic, vedette mondiale, on découvre relativement tardivement que tout ceci n’est que prétexte à introduire le véritable héros de l’histoire, M. B., autrichien et ancien prisonnier des nazis. Heureusement que ce basculement se produit car Czentovic, sûr de sa force et de sa supériorité, est un être froid et antipathique, qui fera tout pour exploiter les failles de son adversaire contre qui il acceptera de jouer.  
    
   A l’inverse, M. B. apparaît comme humain, notamment par son statut de victime des expériences nazies. La punition que lui infligent les nazis (et que je ne dévoilerai pas totalement, pour ne déflorer une partie de l’intérêt de l’œuvre) est inhumaine, et finalement bien plus lourde de conséquences qu’une peine classique. On réalise à quel point le fait de parler et d’échanger avec autrui est important.
    
   La tombée dans la monomanie des échecs, effet secondaire de la punition infligée, et la dépendance permanente à laquelle doit faire face M. B. illustre les limites du psychisme humain. C’est parce que le narrateur prend soin de lui qu’il ne perd finalement pas totalement pied dans cette histoire.
    
   Zweig, avec une écriture très fluide, signe avec "Le joueur d’échecs" une œuvre importante sur la soumission et la folie. Il est à préciser que ce roman a été rédigé lorsqu’il était en exil au Brésil pour fuir l’Allemagne nazie, et qu’il constitue sa dernière œuvre avant son suicide. Zweig, lucide, signe une œuvre qui témoigne de la folie de l’époque qu’il n’a pas pu supporter. Vraiment un ouvrage à lire!
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critique par Yohan




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Dernier acte d’écriture avant suicide
Note :

   Il ne doit pas être anodin que ce "Joueur d’échecs" soit la dernière œuvre écrite en 1942 par Stefan Zweig, alors exilé au Brésil. Un Zweig qui fuyait le nazisme, un nazisme qui prenait le dessus à l’époque et contaminait de guerre la planète entière.
   
   De nazisme il est question dans "le joueur d’échecs". Ce joueur d’échecs en question n’est pas en effet un certain Mirko Czentovic, qui voyage plus ou moins incognito sur ce paquebot qui relie New York à Buenos Aires, et champion du monde en titre. Non. Il est plutôt ce Docteur B., de nationalité autrichienne, et qui a été persécuté par le régime nazi. Une persécution qui l’a mené aux portes de la folie, obligé qu’il fut de se réfugier dans le domaine d’abstraction des échecs – et quand on parle d’abstraction! – pour se donner l’illusion de rester au sein de l’Humanité.
   
   Nous sommes sur ce paquebot et des bouffées de "Novecento, pianiste" me traversent par moments - Alessandro Baricco a dû lire "le joueur d’échecs – dans cette ambiance à la fois feutrée, compassée, d’un monde replié sur lui-même, apparemment caractéristique d’un voyage en paquebot ou d’une croisière? Sur ce paquebot, il y a donc Mirko Czentovic, champion du monde d’échecs, qui est reconnu par les aficionados du jeu présents sur le paquebot et qui cède à la tentation du gain facile en acceptant de livrer des parties simultanées contre ces amateurs qui veulent affronter le maître, moyennant finances. Eux n’ont aucune chance mais voilà, il y a le Docteur B., qui va infliger un premier échec au maître. Et qui surtout va nous confier dans un procédé très "Zweigien" son histoire et l’explication de son expertise aux échecs. Et à vrai dire, le véritable sujet, il est plus sûrement là. Une charge contre le nazisme, qui date de 1942, d’une époque où l’on ne connaissait pas encore l’étendue des atrocités nazies. Une époque où un séjour en camp de concentration pouvait sembler plus enviable au Docteur B. que le traitement déshumanisant qu’on lui avait fait subir. C’est en tout cas ce que Stefan Zweig fait dire au Docteur B...
   
   Stefan Zweig est décidément très facile à lire. La profondeur de sa pensée se niche dans des propos qui ont le bon goût de constituer une histoire – une situation souvent plus facile à vivre pour un lecteur que la lecture de propos arides déconnectés d’une quelconque aventure.

critique par Tistou




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