Lecture / Ecriture
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Le Désert des Tartares de Dino Buzzati

Dino Buzzati
  Le Désert des Tartares
  Nouvelles inquiètes
  Montagnes de verre
  Le K

Dino Buzzati est un journaliste au Corriere della Sera et un écrivain italien, né en 1906 et décédé en 1972 d'un cancer.

Le Désert des Tartares - Dino Buzzati

Attention, chef d'oeuvre...
Note :

   Le style est pur, limpide, poétique. Dino Buzzati raconte l'absurde attente dans le fort Bastiani, l'inutilité de cette garnison perdu à la frontière d'un désert de pierres, le désert des Tartares.
   
   L'allégorie du temps qui passe, de l'angoisse de l'existence et de la futilité de nos actes dans un monde inerte et imperturbable: Buzzati maîtrise parfaitement son ouvrage. Tout le livre est empreint de cette puissance impassible, la chaleur pesante, le désert rocailleux et l'horizon désespérément vide...
   
   Drogo est victime de la fatalité, du destin. A tout moment, on pense qu'il va changer de cap, revenir en arrière, reprendre le cours de sa vie passée, mais rien n'y fait, l'attraction de ce fort est trop puissante... C'est frustrant, et d'autant plus frustrant que cela nous met devant nos propres frustrations. Nous non plus ne pouvons plus revenir en arrière. On ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve. Car une fois dans l'eau, on est transporté par les flots, et c'est déjà trop tard.
   
   Je ne peux m'empêcher de citer l'incipit du Désert des Tartares, dans lequel on retrouve l'âme et la trame de toute l'histoire:
   « Ce fut un matin de septembre que Giovanni Drogo, qui venait d'être promu officier, quitta la ville pour se rendre au fort Bastiani, sa première affectation.
   Il faisait encore nuit quand on le réveilla et qu'il endossa pour la première fois son uniforme de lieutenant. Une fois habillé, il se regarda dans la glace, à la lueur d'une lampe à pétrole, mais sans éprouver la joie qu'il avait espérée. Dans la maison régnait un grand silence, rompu seulement par les petits bruits qui venaient de la chambre voisine, où sa mère était en train de se lever pour lui dire adieu.
   C'était là le jour qu'il attendait depuis des années, le commencement de sa vraie vie. Pensant aux journées lugubres de l'Académie militaire, il se rappela les tristes soirées d'étude, où il entendait passer dans la rue les gens libres et que l'on pouvait croire heureux; il se rappela aussi les réveils en plein hiver, dans les chambrées glaciales où stagnait le cauchemar des punitions, et l'angoisse qui le prenait à l'idée de ne jamais voir finir ses jours dont il faisait quotidiennement le compte.»

   
   Le ton est donné, l'atmosphère est installée: silence rompu par quelques bruits fantomatiques, le temps qui passe, l'ennui, l'angoisse de vivre, la joie des autres et leurs insouciances, la fatalité et surtout l'irréversibilité de l'existence.
   
   Le livre est hanté par la mort (l'allégorie du désert des Tartares, le vide, le néant) et de cette frontière, le fort Bastiani où l'on peut contempler la mort et apprécier la vanité de l'être.
   
   Mais ce livre n'est pas simplement hanté par la mort. Le style de Buzzati est puissant et il sait jouer avec nos sentiments, moqueur lorsque Drogo semble ridicule, nostalgique lorsque Drogo retourne en ville pour la première fois. Buzzati est également hanté par le temps qui passe, ce temps qui s'écoule d'une quinzaine d'années d'une page sur l'autre, ce temps que ne distingue plus Giovanni Drogo obnubilé par le désert des Tartares. Buzzati a peur de vieillir, a peur de vivre vainement, a peur de la routine, ce quotidien qui nous ronge. Il essaie d'analyser comment cette routine s'installe, nous use, nous empêche de voir le temps s'écouler, accélère même l'écoulement du temps.
   Le Fort Bastiani et l'absurdité militaire, c'est ce quotidien. C'est le moyen qui nous envoie directement au bord de notre vie, sans que nous n'ayons rien vu passer, sans que nous ayons apprécié les choses.
   
   "Le Désert des Tartares" est un livre universel et c'est pour moi un délice de lecture. Un livre à lire au moins tous les 10 ans pour apprécier pleinement la portée de son contenu...
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critique par Julien




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Le livre de l'attente
Note :

   Giovanni Drogo, jeune soldat, est affecté au fort Bastiani. D’abord heureux de quitter l’école militaire, il réalise que le fort est installé à l’autre bout du pays, à la frontière avec le pays des Tartares. Surtout, celle-ci n’est pas menacée, un large désert séparant les deux pays. Après avoir souhaité partir au bout des quatre mois réglementaires, Giovanni se retrouve prisonnier du fort. Non pas un prisonnier enfermé contre sa volonté, mais un prisonnier inconsciemment volontaire. Giovanni reste au fort, et son action va paradoxalement tourner autour de l’attente: celle de l’action, de l’arrivée de l’ennemi, là-bas, au bout du désert…
   
   Ce qui est épatant dans cette œuvre, c’est que Buzzati écrit un roman sur l’attente. Il se passe très peu de choses dans ce roman, mais aucune des pages n’est superflue. On y sent le temps qui passe, inexorablement, et avec lui les rêves et les espoirs de Giovanni.
   
   Le début du roman marque d’emblée cette attente: il faut en effet deux jours à Giovanni pour rejoindre le fort, situé aux confins du pays, à travers la montagne. Et dès ce voyage, on pressent que le héros y restera longtemps, beaucoup plus longtemps qu’il ne l’a prévu. Cette scène est d’ailleurs reprise en écho à la fin du roman, avec Giovanni qui accompagne un jeune soldat affecté au fort, comme si le temps avait passé sans que rien ne change.
   
   Deux scènes du livre, qui se répondent d’ailleurs, m’ont particulièrement marqué. La première est le rêve que fait Giovanni, dans lequel il pressent la mort d’Angustina. La description de ce chariot aérien qui vient prendre le camarade de Giovanni est très réussie et évocatrice. Par la suite, la scène de la mort d’Angustina m’a également interpellé.
   
   L’aspect le plus étonnant, finalement, est qu’on assiste à une multitude d’épisodes de la vie du fort (l’affaire du cheval apparu dans le désert, la lumière et la construction de la route, les visites de Giovanni en ville), et que Buzzati parvient à transmettre l’unité qui régit toutes ces situations distinctes: l’attente de l’élément perturbateur, qui va enfin sortir le fort de sa torpeur. Avec un sentiment de frustration très fort pour Giovanni, qui quitte le fort au moment où cette attente pourrait enfin être comblée.
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critique par Yohan




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Nos vies à attendre
Note :

   L’histoire :
   Un homme, nommé Giovanni Drogo et âgé d’une petite vingtaine d’années, reçoit sa première affectation à la sortie de son école militaire : il doit se rendre au fort Bastiani, un bâtiment austère et retiré, situé près de la frontière nord du pays, avec une vue sur le "Désert des Tartares" : un paysage désolé de montagnes et de plateaux par lequel pourraient bien, un jour ou l’autre, surgir des troupes ennemies. Drogo, d’abord rebuté par ce fort, pense demander sa mutation au bout de quatre mois, mais il s’englue peu à peu dans des habitudes, crée des liens de camaraderies avec les autres militaires, et le temps finit par passer sans même qu’il s’en rende compte. La vie s’écoule, le fort attend en vain une attaque ennemie, Drogo vieillit peu à peu, entre attente et occupations routinières.
   
   Mon avis :
    Avant de commencer ce roman, j’avais peur de m’ennuyer car je croyais qu’il n’y avait pas d’histoire et qu’il ne se passait rien du début à la fin. J’ai été heureusement surprise : même si le héros passe sa vie à attendre quelque chose qui n’arrive pas, il se passe en revanche des tas de choses que le héros n’attend pas.
   
   Il m’a semblé que ce roman avait une portée philosophique et psychologique, dans le sens où beaucoup d’êtres humains (sinon la plupart) sont figés dans des habitudes et des attentes interminables, et finissent par en oublier de vivre vraiment. C’est ainsi que, durant tout le roman, Drogo songe avec regret à la vie agréable qu’il pourrait mener s’il se faisait muter dans la ville où vivent sa mère et ses amis, mais ce regret devient lui aussi une sorte d’habitude et il ne demande jamais sa mutation, ou la demandera quand il sera trop tard.
   
   C’est aussi un livre sur le temps qui passe : lorsqu’il est jeune, Drogo a l’impression d’avoir une éternité devant lui et de pouvoir se permettre de gâcher quelques années, et puis les années gâchées s’accumulent, le temps passe de plus en plus vite, et Drogo s’aperçoit soudain que sa vie est maintenant derrière lui et qu’il n’en a rien fait.
   
   Un livre magnifique, à lire absolument !

critique par Etcetera




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