Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Est-ce ainsi que les femmes meurent? de Didier Decoin

Didier Decoin
  Est-ce ainsi que les femmes meurent?
  Une Anglaise à bicyclette
  Je vois des jardins partout
  La pendue de Londres
  Dictionnaire amoureux des Faits Divers
  Le Bureau des Jardins et des Étangs

Didier Decoin est un scénariste et écrivain français, né en 1945.

Le Prix Goncourt lui a été attribué en 1977 pour "John l'Enfer".

Est-ce ainsi que les femmes meurent? - Didier Decoin

L'affaire Kitty Genovese
Note :

    Si une chose me contrarie en ce moment où je ne suis pas sur Paris, c'est le fait de manquer des rendez-vous comme le Salon du Livre et la rencontre avec Didier Decoin autour d'un petit-déjeuner aux Deux Magots. Outre le cadre symbolique et l'aspect gustatif très alléchant de l'affaire, je regrette d'avoir eu à décliner une invitation à échanger avec l'auteur d'un livre que je qualifierai d'entrée de jeu excellent (allons-y franchement !).
   
   Didier Decoin revient sur le meurtre de Catherine « Kitty » Genovese, jeune new-yorkaise d'origine italienne habitant le quartier de Queens. Gérante d'une boîte de nuit, elle se fait agresser lorsqu'elle rentre chez elle une nuit de mars 1964. Kitty est poignardée à de nombreuses reprises, puis le tueur abuse d'elle alors qu'elle est mourante. Déjà atroce en soi, le fait divers ne s'arrête pas là: 38 personnes assistent au calvaire de Kitty Genovese et, malgré les cris et les râles qui se poursuivent pendant une demi-heure, une seule personne se décide à prévenir la police et les secours, lorsqu'il est déjà trop tard. Plus surprenant encore, ceux qui n'ont pas agi sortent de leur tanière dès l'arrivée des autorités, pressés d'agir en citoyens responsables en aidant la police par leur témoignage. Certains ont vu l'agresseur et son couteau, d'autres ont assisté au début de l'agression, presque tous ont entendu Kitty Genovese appeler à l'aide en hurlant qu'on l'assassine. Alors que le tueur achève Kitty dans l'entrée de son immeuble, un voisin entrouvre sa porte et vient sur le palier à plusieurs reprises sans pour autant agir.
   
    Ecrit pour la collection «Ceci n'est pas un fait divers» (Grasset), ce texte revient sur le parcours du meurtrier et sur le procès en posant un regard critique sur ces témoins passifs responsables eux aussi de la mort de Kitty Genovese. Pour ce faire, il invente un narrateur idéal: voisin absent lors du drame, il découvre à son retour la lâcheté de ses voisins lors de l'enquête du journaliste qui couvre l'affaire pour le New York Times. Très humain, bouleversé par le sort de sa petite voisine, le narrateur a toute notre sympathie, même si une question reste en suspens: si gentil soit-il, qu'aurait-il fait s'il avait été présent?
   
   Ce cas illustre ce qui est depuis devenu le syndrome Kitty Genovese ou bystander effect, vérifié lors d'expériences à l'Université de New York. Plus il y a de témoins d'un appel au secours, moins les chances d'intervention sont nombreuses, chacun espérant que l'autre prendra les devants. Cet aspect m'a particulièrement remuée au regard de mauvais souvenirs. Et ce pathétique voisin qui conclut à une querelle d'amoureux après avoir constaté la violence des coups portés à sa voisine m'a ramenée quelques années en arrière: agressée dans le métro devant un étudiant avec qui je parlais l'instant d'avant, dans une rame bien remplie, j'ai réussi à ne pas me laisser entraîner sur le quai où on essayait de me tirer. Tranquille une fois les portes fermées, j'ai vu tous les occupants du métro me regarder placidement. Avant que mon camarade ne dise en guise d'excuse «je pensais que c'était ton copain». Ce n'est pas mon seul souvenir en matière de bystander effect, et si je sais maintenant que cela porte un nom, cela ne me laisse pas moins amère. En lisant ce récit, j'avais parfois à l'esprit les regards bovins surpris dans ce genre de situation; c'est sans doute en partie pour cela que l'histoire de Kitty Genovese m'a révoltée.
   
   Très proche des faits, très documenté, ce roman est construit avec habileté grâce à ce narrateur aux premières loges qui émaille son récit de réflexions et de souvenirs personnels. Un autre narrateur met en scène l'assassin, se glisse dans sa peau, cherche à lui faire prendre corps, quitte à le rendre parfois un peu banal. Il évite ainsi le manichéisme, rendant le personnage plus crédible. L'écriture est factuelle, claire, très visuelle, le style extrêmement agréable. Certaines scènes n'épargnent pas le lecteur, et tant mieux. On perçoit très bien l'injustice de ces morts violentes, la cruauté de leur déroulement, la panique des victimes, on devine malgré tout leur courage, leur volonté de vivre, l'impossibilité dans laquelle elles se trouvent d'abandonner. Le récit se lit d'une traite; les faits macabres éveillent une curiosité sans doute morbide et, plus encore, on se questionne au sujet de ces témoins inertes.
   
   Un livre tout simplement brillant.
   
   Je ne connaissais pas du tout l'auteur mais j'ai repéré quelques titres que je chercherai à mon retour en France, comme La Femme de Chambre du Titanic et Meurtre à l'anglaise, ou encore les textes plus new-yorkais.
    ↓

critique par Lou




* * *



Triste constat
Note :

   Catherine Genovese, dite "Kitty", n'imaginait pas, en sortant du bar où elle travaillait, en cette nuit glaciale de mars 1964, qu'elle allait devenir l'une des victimes les plus célèbres de l'histoire de la criminologie: froidement assassinée, de dix-sept coups de couteau, puis violée, par un homme qu'elle ne connaissait même pas, le tout juste en bas de son immeuble, une paisible résidence du Queens, à New York. Peu de temps après, au hasard d'un cambriolage, on arrête son meurtrier, Winston Moseley, un père de famille bien sous tous rapports, qui se transforme en véritable prédateur lorsque ses pulsions lui ordonnent de tuer. La mort de Kitty aurait pu passer inaperçue, si les journalistes n'avaient pas mis en évidence une réalité presque aussi terrible que le crime lui-même: le calvaire de la jeune femme a duré plus d'une demi-heure, pendant laquelle elle n'a cessé de crier et d'appeler à l'aide. Des cris qui ont précisément été entendus dans tout le quartier, et ce sont pas moins de trente-huit témoins, d'après les investigations, qui ont assisté, de près ou de loin, au crime qui était commis sous leurs yeux. Aucun d'entre eux n'a tenté d'alerter les secours, même lorsque l'assassin a fait mine de s'éloigner, pour mieux fondre sur sa victime, à peine quelques mètres plus loin. Lorsque le procès du meurtrier s'ouvre, quelques mois plus tard, c'est implicitement l'attitude de tout un quartier qu'on entend juger, ce quartier qui s'est réfugié dans l'indifférence et l'inaction... Mais qui est le plus coupable des deux: l'assassin ou le voisin qui refuse d'intervenir?
   
   Autant le dire d'emblée, Decoin nous livre ici un roman qui dérange: roman adapté d'un terrible fait divers, qui, pour l'anecdote, a contribué à la création du célèbre numéro d'urgence 911 (comme quoi, même les Américains apprennent de leurs erreurs), mais fondé sur une intrigue fictive, grâce au témoignage d'un voisin, absent le soir du meurtre, et qui endosse le plupart de la narration ; mais là où le bât blesse véritablement, c'est lorsque Decoin jongle avec les archives et les compte-rendus de procès, entremêlant réalité et fiction, au détriment de son propos, qui perd en justesse pour se noyer dans des descriptions effroyables de sévices endurés par les victimes de Moseley, ou dans des considérations moralisantes engoncées dans leur bien-pensance irritable au possible, au lieu de laisser simplement parler les faits et la terrible réalité. Mais précisément, si les faits parlaient d'eux-mêmes, quel besoin d'écrire cet ouvrage?
   
    C'est la question qu'on est en droit de se poser en refermant ce court roman (heureusement, d'ailleurs, car le style cinématographique, assez agréable au début, devient rapidement agaçant lorsqu'il tente, sans grand succès, de se "poétiser"), qui mélange allégrement narration, expertises médicales, témoignages réels ou non... On finit par se perdre dans ce récit qui aurait pourtant pu être convaincant, avec une intrigue alternant différentes perspectives narratives (le voisin absent lors du crime, la victime, le meurtrier...) qui nous permettent de mieux saisir les motivations, les craintes et les désirs de chacun, parsemée de flash-backs révélateurs et habilement construits. La complexité du personnage de Moseley est également fort bien rendue, avec l'ambiguïté du jugement porté sur sa santé mentale. Peut-être une adaptation sur grand écran permettrait-elle de résoudre les contradictions apparentes du roman, tout en rendant hommage, comme l'auteur a voulu le faire, à la pauvre Kitty Genovese, victime d'un tueur auquel elle ne pouvait pas échapper, mais aussi du phénomène de diffusion des responsabilités, mis en lumière peu après par des études psychiatriques, selon lequel plus des gens sont nombreux à être témoins d'un appel au secours, moins ils vont intervenir, persuadés que quelqu'un d'autre donnera l'alerte à leur place. Triste constat, et malheureusement toujours valable dans notre société.  

critique par Elizabeth Bennet




* * *